Ditaji Kambundji, la complicité discrète à très haut niveau entre deux sœurs

Ditaji Kambundji lors du lancement de sa saison le 9 mai à Ittigen. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Ittigen, BE]

L’ensemble des propos retranscrits dans cet article ont été recueillis à Ittigen, Eugene (USA), Lausanne et Zürich entre mai et septembre 2022.

En 2022, nous avons observé au plus près l’évolution puis la consécration de Ditaji Kambundji sur le plan international. En confrontant, puis croisant les entretiens avec Ditaji et sa sœur Kambundji que nous avons menés depuis mai 2022, nous avons été en mesure de raconter, dans ce récit, les moments clefs qui ont marqué la toute première saison au plus haut niveau de la Bernoise de 20 ans.

La poignée de la porte n’était pas lâche. La main ferme, Mujinga Kambundji la débloque fermement de sa seule main libre. Dans l’autre, elle serre une boîte à la parure indigo qu’elle finit par poser délicatement sur la table, où une première boîte était déjà disposée depuis la veille. Elle jette un regard lumineux sur la pièce, croise celui de sa sœur et échangent quelques mots.

Mujinga et Ditaji Kambundji ont une complicité invisible en public, mais bien réelle. Difficile de les retrouver ensemble sur les pistes de Wankdorf, sinon un dimanche de bon matin. Elles partagent le même entraîneur Adrian Rothenbühler, sans pour autant partager le même emploi du temps. « Ditaji avait encore, jusqu’à peu, un planning et un horaire d’études qui l’occupaient grandement en semaine. Et puis, en terme de contenu, nous ne faisons pas la même chose », expliquait, assise dans l’une des salles de l’hôtel Carlton à Lausanne, l’aînée des deux. Pourtant, Ditaji (20 ans) sait que l’amélioration de ses performances sur 100 mètres haies passe par une gestion toujours plus corrigée sur le sprint sur plat, spécialité affichée de Mujinga (30 ans). Mais chacune semble tenir à sa propre indépendance.

De retour dans la chambre des Kambundji, à Münich, les deux boîtes disposées côte à côte sur la table stratifiée, l’émotion est réelle. Mujinga ne tarde pas à révéler le contenu du reliquaire qu’elle venait de rapporter du parc olympique. Elle saisit l’opercule et laisse deviner à l’intérieur d’un cadre en bleu tiffany la médaille d’or acquise sur le demi-tour de piste. Elle retire également le couvercle de la première boîte, où gisait déjà depuis 24 heures la médaille d’argent acquise sur les 100 mètres. Les deux breloques avaient, rassemblées, un attrait particulièrement lumineux.

Pour la plus jeune des sœurs, la projection est instantanée, une conviction s’installe. De ce médaillier qui se constituait devant ses yeux – à titre personnel, d’une richesse absolue –, elle était certaine de pouvoir le compléter. De cette scène qui se déroulait de manière totalement inattendue, presque impensable quelques jours plus tôt, Ditaji Kambundji savait qu’elle avait un rôle à jouer. Le reconnaître à ce niveau de la compétition est une chose; savoir l’endosser en est définitivement une autre. « Ce n’était pas une surprise que Mujinga aille chercher une médaille, avouera-t-elle quelques jours plus tard. On savait qu’elle ferait quelque chose d’énorme à Munich. Les deux, on se donne la bonne énergie et je sais que ça a aidé. À ce moment-là, ça a aidé. »

Ditaji Kambundji à Ittigen le 9 mai 2022. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Ittigen, BE]

Deux sœurs avant d’être deux athlètes

La benjamine de la famille Kambundji est une athlète qui possède, à 20 ans seulement, toutes les qualités requises pour suivre le chemin tracé depuis plus d’une décennie par sa sœur Mujinga. Née en 2002 d’un père congolais et d’une mère bernoise, dans une famille des plus soudées, elle a rapidement versé vers une carrière sportive, à l’instar de ses trois grandes sœurs. Cela n’était pas une nécessité absolue, mais les parents, souhaitant que leurs filles s’investissent chacune dans le sport de leur choix, lui ont naturellement transmis la passion de la compétition.

Pourtant, ni le père, ni la mère ne sont parvenus à un haut niveau. La maman pratiquait le sport à l’école, le papa au Congo. Suffisant pour inculquer à la famille Kambundji la conviction de s’engager dans un club, quel qu’il soit. « Le soutien était total », racontait, à Lausanne, Mujinga sans plus s’étaler.

Si Mujinga est devenue l’athlète de renom en suivant sa propre route, Ditaji a, elle, thésaurisé un maximum de connaissances et d’énergie ces dernières années grâce à sa sœur. Elle parlait peu, ne se prononçait jamais ouvertement et, cachée dans l’ombre, elle observait justement la moindre attitude de ses idoles pour tenter de les imiter le jour venu. « Elle n’a pas besoin de beaucoup, explique sa sœur Mujinga. Elle a suivi ma carrière, elle a toujours eu un regard intéressé sur mes propres pratiques. Je sais qu’elle sait ce qui l’attend pour la suite. »

« À 20 ans, je ne peux pas prétendre tout savoir, assure de son côté Ditaji. Tout est encore nouveau mais j’ai un avantage. J’ai un point de repère avec ma sœur qui parcourt les circuits depuis déjà très longtemps. La relation avec ma sœur est assez simple. Si j’ai des questions, j’irai les lui poser et elle aura toujours une réponse pour moi. Elle ne viendra, en revanche, jamais s’interférer dans mes séances pour me dire quoi faire. C’est ce qui fait que notre relation reste simple. On restera toujours deux sœurs avant d’être deux athlètes. »

« Je ne ratisse pas sa route, elle le fait elle-même et elle le fait bien, complète Mujinga. Il n’y a pas une recette unique vers la réussite, chacun doit pouvoir trouver la sienne. »

Comprenez: c’est donc précisément là, face aux médailles remportées par sa sœur à Munich, que Ditaji a compris que le moment qu’elle attendait depuis plusieurs mois était sur le point d’arriver. Pour sa première saison en compétition élites, elle allait se mettre dans les conditions nécessaires pour remporter une médaille européenne. Non sans se poser la question de ses chances réelles d’y parvenir, elle a surtout mis en pratique, pour la première fois, le travail de repérage qu’elle avait mené ces trois ou quatre dernières années. Et son instinct de championne lui a valu la récompense à ses efforts. Dimanche 21 août, à 20h46, elle remportait le bronze en finale des 100 mètres haies.

Ditaji Kambundji figurait pour la toute première fois dans le programme principal du meeting Athletissima de Lausanne le 26 août 2022. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Lausanne]

2022, la transition à quitte ou double

La première occasion que nous avons eue de rencontrer Ditaji Kambundji cette saison était à Ittigen le lundi 9 mai 2022. À cette date, la fédération suisse d’athlétisme, Swiss Athletics organisait la journée des médias dans ses locaux, à la Maison des Sports. Nous découvrons alors une jeune femme prête, sûre d’elle, la tête sur les épaules. Sa relation avec la presse était naturelle et intuitive, ce qui est assez fort pour une jeune femme d’alors 19 ans. Elle nous accorde dix minutes sur la terrasse ombragée de la Haus des Sports.

La jeune femme est assez sereine, nous lui demandons si la première saison au plus haut niveau n’est pas la plus difficile. « Il y a beaucoup de choses qui viennent dans la tête et bouscule mes idées, expliquait-elle alors. Quand on quitte les juniors, qu’on réalise qu’on vient de disputer les derniers championnats d’Europe et du monde en U20 et qu’on arrive dans le grand bain, cela ne peut pas laisser de marbre. Je sais que maintenant je recommence à zéro et que les acquis du passé servent seulement à travailler et à se projeter vers le futur. Je ne partirai désormais plus dans une position de favorite; c’est entièrement nouveau pour moi mais je suis excitée de pouvoir commencer la chasse aux plus grandes. »

La transition à quitte ou double; à Ittigen ce jour-là, Ditaji Kambundji ne s’imaginait peut-être pas parvenir à une médaille de bronze continentale dès la première occasion. Mais elle était assez lucide pour comprendre que les bons résultats viendraient assez rapidement. Tout au long de l’été, en Oregon, puis en Allemagne, elle a donné une impression de fermeté, occultant toute pression psychologique qui aurait pu émerger dans le processus.

« Ce n’est pas la pression externe que je ressens mais plus celle qu’on s’impose à soi-même. Et puis, je ne parlerais pas vraiment de pression mais plutôt de buts, expliquait-elle à Lausanne, cette fois-ci, en août. Je ne pouvais pas me dire que pour cette première saison, je ne voulais pas courir vite parce que c’est faux. Je voulais me montrer constante à très haut niveau; c’est cette base qui est nécessaire pour aller chercher les grands exploits. » Être régulière et plus rapide – voici la traduction. « À 13, 14 ans, on est capable d’améliorer rapidement ses propres performances parce qu’on prend de la force musculaire en grandissant. À 20 ans, je sais aujourd’hui que chaque pan de croissance sera plus dur à acquérir. »

Ditaji Kambundji a été ovationnée lors de sa course au Weltklasse Zürich, finale du circuit de la Diamond League. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Zürich]

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Dans la même course que Tobi Amusan

« Ce ne sont plus les mêmes filles à côté, remarque toutefois Ditaji Kambundji après sa demi-finale disputée aux championnats du monde à Eugene, en Oregon. Mais je m’étais préparée et je n’ai pas été surprise de me retrouver ici. »

Le 24 juillet 2022, à 17h10, soit près de trois mois après notre première rencontre à Ittigen, la Bernoise, fraîchement vingtenaire, avait pris ses marques au couloir numéro 2. Elle était sur le point de disputer sa toute première demi-finale en carrière sur 100 mètres haies dans des Mondiaux élites, moins de 24 heures après s’y être qualifiée d’extrême justesse, pour un millième.

À côté d’elle, la Japonaise Mako Fukube et la Jamaïcaine Danielle Williams. Puis au couloir numéro 4, la prodige nigériane Tobi Amusan (25 ans). En tournant la tête vers la droite, en un blitz, la jeune Suissesse aperçoit aussi l’alors détentrice du record du monde, l’Américaine Kendra Harrison. Dans ce line-up, Ditaji est de très loin la plus jeune des engagées. « À cet instant-là, je ne connaissais pas mes concurrentes personnellement mais je les reconnaissais parfaitement bien », lâche-t-elle.

Lors de sa demi-finale, où sa passion pour sa discipline a sans doute été la plus forte jamais enregistrée, la Bernoise a terminé à la sixième place en 12”70, ce qui constituait aussi sa meilleure marque en carrière. Devant, partie donc dans la même course, l’explosive Amusan venait tout juste de pulvériser le record du monde en 12”12, rendant ainsi la course parmi les plus émotionnelles et les plus rapides que la Bernoise n’ait jamais disputées jusqu’alors. Éliminée mais heureuse, cette ligne droite si spéciale sur la piste d’Hayward Field a durablement marqué ses esprits. « On ne peut pas être malheureuse après une course pareille, assurait-elle alors en zone mixte. Faire partie d’une course aussi folle, avec le record du monde qui tombe, ça laisse des marques. »

Ce dimanche-là, dernier jour de compétition à Hayward Field, les bonnes conditions étaient aussi toutes réunies pour une course de sprint; il faisait chaud et pas très humide. Dans ces conditions, les athlètes l’attestent volontiers: il n’y a pas besoin de beaucoup s’échauffer pour que les muscles soient en température et les corps étaient prêts aux grands exploits. « On sent que quelque chose se passe dans ces circonstances, J’avais les jambes en forme et c’était l’occasion d’améliorer mon chrono de référence. Je n’avais pas un chrono en tête mais je savais que j’étais dans les dispositions nécessaires pour faire ce que je sais faire. »

Vendredi 26 août – 33 jours après sa demi-finale mondiale, cinq après sa médaille de bronze en Bavière –, sur le tartan refroidi de la Pontaise, les conditions de course n’étaient pas tout-à-fait les mêmes. Pourtant, malgré la fatigue accumulée d’une longue et contraignante saison, l’envie était toujours la même. « J’étais surprise de l’état de forme de mes jambes à l’échauffement, trois jours seulement après mon retour de Munich, expliquait-elle après sa course. Et j’ai ressenti cet esprit de compétition qu’on ne rencontre que dans les plus grands événements. »

À nouveau, face à elle – pour sa première apparition dans le programme principal d’Athletissima –, les meilleures coureuses au monde; Tobi Amusan à la ligne numéro 5 et la championne olympique portoricaine Jasmine Camacho-Quinn à la 4. Même situation deux semaines plus tard au départ des 100 mètres haies au meeting Weltklasse de Zürich, jeudi 8 septembre; Amusan, cette fois, à la 4, Camacho-Quinn à la 5 et Kendra Harrison à la 7. « De plus en plus, on rencontre les mêmes personnes en compétition, lâche Ditaji. Et puis je cours actuellement contre des filles qui sont toutes plus rapides que moi. C’est pour moi l’occasion ou jamais d’apprendre d’elles. Savoir faire sa course, rester concentrée sur sa course, même si la championne du monde, la fille la plus rapide au monde et la championne olympique sont devant toi, c’est déjà un apprentissage. »

Tobi Amusan: «Démontrer que les 12”06 n’étaient pas un accident»

« C’est la meilleure saison de ma vie, c’est une certitude. » La Nigériane Tobi Amusan a lâché ses derniers restes d’énergie au Weltklasse de Zürich.

En étant sacrée championne de la Diamond League plus d’un mois après être parvenue à s’élever sur le toit du monde à Eugene (États-Unis), elle a aussi été, à 25 ans, l’une des plus grandes révélations de l’année 2022. « Je ne ressentais aucune pression particulière. Je veux juste prouver que les 12”06 réalisés en finale des championnats du monde n’étaient pas qu’un accident. Remettre mon corps en état après les Mondiaux et revenir à un niveau toujours aussi compétitif pour la dernière de la saison, c’est bien la preuve que c’est la meilleure saison de ma vie. »

Crödit photo: © Ulf Schiller / athletix.ch [Eugene, Oregon, USA]

Cette année, plus que jamais, la benjamine des sœurs Kambundji a fait connaissance avec les femmes qui concourront contre elle pour au moins les cinq ou six prochaines saisons. Elle a appris à mieux connaître la concurrence, leurs habitudes, leurs forces et leurs faiblesses peut-être; leur explosivité dans tous les sens du terme.

Après des stages passés à Belek et Tenerife, après le long périple vers Eugene, celui en direction de Munich ou lors des deux étapes de Diamond League que la Suisse abrite, à Lausanne et Zürich, Ditaji Kambundji a véritablement eu l’occasion de sonder ce qui l’entoure. « On fait de plus en plus connaissance avec les autres athlètes, entonne-t-elle. Ce qui me marque actuellement, c’est de découvrir (parfois) leurs méthodes d’entraînement. Je remarque leur attitude, leur savoir-être. »