Le sport pour lutter contre la délinquance juvénile en Ouganda

Julius Kazungu est un Ougandais de 31 ans. Depuis l'adolescence, il cultive l'espoir de voir son pays se transformer, où les plus jeunes entrevoient un avenir viable pour leur futur. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Baden]

“Play for Life initiatives Uganda” est un projet à valeur humanitaire et éducative créé par Julius Kazungu, un jeune entrepreneur de Kampala, capitale de l’Ouganda. Sa mission première est de mettre sur pied plusieurs programmes sportifs (en football, rugby, tennis, boxe, crosse de champ…) destinés à convaincre la jeunesse ougandaise de dépenser positivement son énergie dévorante et à révéler les talents cachés qui se dissimulent en eux. Visant à les écarter du giron de la délinquance et de la criminalité, ces programmes rencontrent un succès prometteur. Mais ce n’est pas encore assez. Depuis des années, Julius parcourt le monde entier pour présenter sa vision d’une Ouganda plus moderne, réactive et terre d’opportunités. Ce qu’elle n’est en rien pour l’instant, selon Julius.

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Julius Kazungu a 31 ans mais il reste un enfant de la ville de Kampala, en Ouganda. Il réside plus précisément à Nakawa, dans l’une des cinq divisions administratives que compte la capitale. Les environs sont réputés, comme un peu partout en Afrique de l’est, pour leur large étendue verdoyante peuplée d’une vie sauvage renommée pour son exotisme. Ainsi, impossible de visiter le pays sans mettre pied dans la capitale; une ville bouillonnante de culture et d’histoire dont on lui trouve presque rien à redire, tant elle vit avec son passé et s’ouvre à une curieuse modernité. Kampala a même été jugée ville où il fait mieux vivre dans cette région aux confins de la corne de l’Afrique.

Mais cette image d’Épinal déborde largement la réalité. L’émancipation de l’Ouganda dans les années 1960 a certes pris la forme d’un relai pacifique de la puissance cadre britannique par les élites africaines occidentalisées. Mais cette décolonisation sans caractère violent a aussi été la cause de dysfonctionnements systémiques au sein du pays; sous-développement des structures, insécurité alimentaire, eau non potable et pauvreté endémique, raisons d’être d’un taux de chômage chez les plus jeunes qui plafonne en proportions inquiétantes. Membre d’une fratrie de 15 enfants dont le père est décédé très tôt et la fortune familiale rampait à juste suffisance pour subvenir aux besoins de chacun, Julius a choisi de s’engager en faveur de son quartier et des personnes qui, pauvres comme lui, trouvaient difficilement voie vers l’épanouissement autre que par le biais de la délinquance et de la criminalité précoce. Le garçon lui-même a connu les affres de cette précarité généralisée. Battu à l’âge de 13 ans par un groupe de jeunes déracinés, Julius a, à son tour, lutté pour ne jamais faire valoir les lois du plus fort et du talion.

« J’ai besoin que le monde vienne en aide aux enfants de nos quartiers. La situation en Ouganda n’est ni immuable, ni irréversible »

Julius Kazungu

En se dédiant ainsi à son projet “Play for Life initiatives Uganda”, Julius utilise efficacement son temps pour intéresser les enfants et adolescents de Nakawa au sport, « remède le plus sain et le plus efficace pour remettre la jeunesse sur le droit chemin », assurait-il lors de notre entretien virtuel peu avant la nouvelle année. Féru de sports collectifs et de terrain, il a fait de sa passion une mission humanitaire pour sa propre nation. « J’ai commencé ce programme très tôt, parce que j’ai vécu ces situations de grand désespoir et j’ai toujours souhaité prêter mon épaule à ceux qui n’en ont jamais eu. Je n’ai jamais été une personne riche mais je sais être riche de compassion et me dédier à l’amélioration de la condition des familles qui chutent continuellement dans l’indigence », explique-t-il alors, avant de préciser: « J’ai besoin que le monde puisse venir en aide aux enfants de nos quartiers. Je ne peux assurément pas m’en sortir seul mais je sais que notre situation n’est ni immuable ni irréversible. »

Julius tente d’agir directement auprès des personnes plus enclines, en Europe comme ailleurs, à prendre l’avion pour Kampala et venir y enseigner les bases d’une modernité et d’un confort inconnus en Ouganda. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Baden]

“Ma démarche n’est pas politicienne”

« Je ne veux pas être un politicien, d’ailleurs ma démarche n’est pas politicienne. » C’est ce qu’affirmait Julius Kazungu lors de notre toute première rencontre sur le parvis de la gare de Baden début avril 2019. Mais quelques mois plus tard, lors du premier trimestre de l’année 2020, il se présente – affiche et slogan en soutien – pour les élections à la présidence de la division administrative de Nakawa. Cela signifie déjà que le jeune homme vise à faire valoir ses idées et ses projets auprès des élites – ou du moins dans les sphères qui comptent, celles qui peuvent amorcer un changement de paradigme en Ouganda, et dans l’Afrique subsaharienne dans son ensemble. Mais le contrecoup est violent; victime de la corruption, le système en place ne tolère aucun outsider.

En ayant repris contact le 29 décembre dernier par l’application Zoom, le jeune homme raconte: « J’ai dû abandonner la course électorale, sinon au péril de ma vie. Je n’ai jamais eu envie d’être un leader mais ma propension à écouter les gens, à les aider et à dire la vérité dérange. J’ai fait l’objet de tentatives d’intimidation allant jusqu’aux menaces de mort. J’ai abandonné parce que j’aime trop mon pays pour risquer d’en devenir un réfugié et j’aime trop ma famille pour les contraindre à organiser mon enterrement. » Ces entraves prouvent à quel point il est parfois – même souvent – difficile de changer l’ordre établi dans ce pan d’Afrique balkanisé. Alors Julius tente d’agir directement auprès des personnes plus enclines, en Europe comme ailleurs, à prendre l’avion pour Kampala et venir y enseigner les bases d’une modernité et d’un confort inconnus en Ouganda. Et pour beaucoup, ce développement passe aussi – et surtout – par le sport.

« Si tu me donnes un franc, c’est bien. Si tu me montres comment gagner un franc, c’est encore mieux! »

Julius Kazungu

Au-delà du plus pur soutien financier, c’est le partage d’expériences qui motive la démarche du jeune homme. Car si un franc permet de nourrir une famille entière pendant plusieurs jours, le partage d’un véritable savoir-faire aide la jeunesse et leurs proches pour toute une vie. De meilleures compétences pour un meilleur savoir-vivre est la base du projet “Play for Life initiatives Uganda”. « Apprenez à ces enfants à devenir un bon électricien, un bon fonctionnaire ou un bon dessinateur de mode, ils se passionneront pour leur activité. Apprenez-leur à se perfectionner dans un sport, ils se rendront compte que la violence et le crime ne sont pas une activité physique valorisable pour le bien-être commun. » Ces paroles, Julius, souhaite les relayer le plus loin possible au nord. L’aide, en revanche, il la convoite au plus près de chez lui; si l’Occident souhaite soutenir l’Afrique, c’est en y inculquant une expertise professionnelle et sportive directement sur place qu’il sera plus efficace. Et pour cela, il veut convaincre experts et coaches de tous bords d’animer des stages de formation directement auprès des plus jeunes à Kampala, ce “village” d’un peu plus d’un million et demi d’habitants.

Non seulement Julius Kazungu s’engage à inculquer une culture sportive en Ouganda mais il s’active aussi – même si avec de bien fragiles moyens – à enrichir son pays en structures et installations idoines. Photo: Play for Life initiatives Uganda

Comparé à la Suisse, l’Ouganda ressemble à un “désert” sans facilités

Non seulement Julius Kazungu s’engage à inculquer une culture sportive en Ouganda mais il s’active aussi – même si avec de bien fragiles moyens – à enrichir son pays en structures et installations idoines. N’en reste que le développement de terrains praticables et l’achat de matériels adéquats sont limités; là encore, le jeune homme en appelle au soutien. « J’ai toujours voulu offrir l’occasion à plusieurs jeunes de découvrir, quelques jours, les structures et la vie en Suisse, en Allemagne ou encore en Belgique. Mais je me rends compte de la tristesse qu’ils éprouveraient au moment de rentrer en Ouganda, tant l’écart en développement est abyssal », soutient Julius. « Il nous manque des éducateurs et des entraîneurs capables de transformer le talent en or. Nous devons faire en sorte que les jeunes jouent sans se soucier de savoir s’ils auront un terrain ou un court pour le faire. Parce que je sais qu’il y a des Federer en puissance en Ouganda. Seulement, chez nous, personne n’est véritablement capable de valoriser leur grand potentiel. »

En effet, dans un monde où même l’école enfantine s’avère trop chère pour tous, il apparaît impossible de penser le développement sportif dans une simple logique de divertissement. Le but, ainsi, n’est pas d’amener les jeunes à faire du sport, mais de permettre, au plus possible, de rapprocher le sport aux jeunes – et gratuitement, par le biais de partenariats avec des structures et clubs de sport du vieux continent. « En Ouganda, les enfants parcourent plus de dix kilomètres à pied pour venir s’entraîner et la même distance pour aller à l’école parce que les transports publics sont limités. C’est pourquoi, c’est à nous d’aller les chercher. »

« Je sais qu’il y a des Federer en puissance en Ouganda »

Julius Kazungu

De fait, Julius a déjà des soutiens en Suisse et en Allemagne, notamment. Chez nous, il a même réussi à trouver résidence à Baden, non loin de Zürich, et s’y est notamment engagé en faveur de plusieurs associations sportives de rugby et de crosse, un sport d’origine amérindienne dont Julius est un ancien défenseur de l’équipe nationale d’Ouganda. C’est à l’âge de sept ans que le garçon a commencé à jouer au rugby, sport qui lui a permis d’atteindre l’une des écoles les plus réputées de la capitale ougandaise. Puis c’est la crosse de champ qui prend le relai et pour lequel il s’engage, toujours, à initier les plus jeunes intéressés. De son temps, les frais scolaires et ses entraînements, il les payait déjà seul, à sept ans, en allant faire le ménage les soirs dans plusieurs restaurants de sa ville et en polissant vitres et chaussures par-ci, par-là. Puis, il s’en allait dormir chez lui ou ailleurs, mais par terre, dans un couffin de fortune.

Ce modèle de vie a néanmoins rapidement trouvé ses limites; il n’aurait jamais persévéré dans son sport si une connaissance rencontrée au sein de son club ne lui avait pas financé le reste de ses études et son matériel d’entraînement. « Cet homme était un capitaine de la compagnie aérienne Canadian Airlines et rien ne l’obligeait à m’aider pour que je m’épanouisse personnellement grâce à la crosse. C’est à cet instant, si jeune encore, que je me suis rendu compte que la solidarité humaine avait un pouvoir extraordinaire. » Cette chance que l’enfant Julius eut il y a de cela plus de vingt ans, il souhaite désormais la rendre au plus de jeunes possible. Et pour cela, il prend le temps de voyager pour sensibiliser l’opinion outre-Afrique, toujours avec un flegme légendaire fait de calme et de patience.

En Suisse, Julius a surtout visité l’Argovie, de long et en large. Il a d’abord animé un camp jeunesse de crosse à Wettingen avant de collaborer étroitement avec deux clubs de rugby de la région zürichoise. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Baden]

De Baden au Tennessee, Julius place l’Ouganda sur la carte du monde

Chez lui, à Kampala, Julius a mis sur pied un certain nombre de programmes de crosse entièrement destiné aux jeunes de son pays. Ancien entraîneur de la toute première équipe féminine nationale et nommé directeur du développement de crosse de champ en Ouganda, le jeune homme sait tout de son sport de prédilection dont il a pleinement contribué à la croissance. Dans son pays, dix écoles de premier cycle et douze collèges publics ont pu compter sur son expertise pour en favoriser l’implantation en milieu scolaire. Une expertise qu’il élève même au niveau international; passé par l’Afrique du Sud, l’Arabie Saoudite, l’Autriche, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Belgique, les États-Unis et la Suisse, il doit son renom à ses deux sports de cœur.

En Suisse, il a surtout visité l’Argovie, de long et en large. Il a d’abord animé un camp jeunesse de crosse à Wettingen avant de collaborer étroitement avec deux clubs de rugby de la région. À Hausen, il a rejoint les entraînements du club des Baboons, d’où provient notamment le trois-quart centre reconnu de l’équipe nationale suisse Jérémy To’a. Julius et Jérémy se connaissent bien d’ailleurs. « Chaque enfant serait heureux de suivre la voie de Jérémy qui a réussi à devenir un joueur respecté en Suisse. Parce qu’en Suisse, on donne beaucoup pour les jeunes sportifs. Si on a du talent, le rêve est possible et Jérémy le sait. » Voilà aussi un trait de caractère que Julius a pu comprendre auprès des différents clubs qu’il a visités en Suisse alémanique. Il s’est aussi affiché quelques temps avec les Grasshoppers de Zürich, un club où cohabitent de nombreux jeunes passionnés avec plusieurs joueurs de rang venus de partout ailleurs. Tous vivent de partage et d’émulation. « C’est ce que nous voulons aussi pour l’Ouganda », relève alors Julius.

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Plus tard, aux États-Unis, c’est dans le Tennessee qu’il a pu faire la promotion de son programme humanitaire, au cœur de la McCallie School, une puissante école privée de la ville de Chattanooga, à équidistance entre Nashville et Atlanta. Il y tient quelques conférences devant des jeunes garçons allant des 11 aux 18 ans, avant de se référer en amphithéâtre face à plus de 200 étudiants de l’Université du Tennessee à Knoxville. Quelques jours plus tard et quelques kilomètres plus au sud, c’est dans plusieurs écoles publiques d’Atlanta, dans l’État de Géorgie, qu’il défend son projet. « Certaines personnes ont pleuré dans les classes en comprenant la situation qui prévaut dans mon pays. La réalité de l’Ouganda, du développement cognitif par le sport, sert aussi de boussole pour tous les jeunes, partout dans le monde, en décrochage scolaire et social », explique-t-il alors. C’est pourquoi Julius voyage autant; il sensibilise le monde, l’attendrit en engageant le dialogue avec plusieurs responsables de projets et les invite ensuite à partager un savoir-faire, entre dix et quinze mille kilomètres plus au sud, à Kampala. Ce “village” qui gagnerait tant à ressembler à une vraie ville, où tout deviendrait possible.