Imelda Gabs, pas de marque-page entre les chapitres de sa vie

À 23 ans, Imelda Gabs empile un second set sur une scène principale du Montreux Jazz Festival. Au Petit Théâtre, elle a ainsi livré une séquence inédite avec son groupe. © FFJM 2021 / Lionel Flusin

Imelda Gabs, auteure-compositrice-interprète révélée par la Montreux Jazz Academy en 2017, a sorti son premier single « Fallen Angel » en novembre 2020. Illustré par le jeune réalisateur lausannois Dariy Mambetov, le clip vidéo marque un tournant dans la carrière de l’artiste, reconnue également, les années passées, au sein du duo Imelda & Clyde. En attendant le prochain single qui précèdera son futur EP, Imelda assure ne mettre aucun marque-page entre les différents chapitres de sa carrière, et de sa vie.

Son père, le Docteur Gabs, dirait bien qu’elle swing. Mais pas tout à fait. Son air volage, Imelda Gabs le passe dans le doigté qu’elle réserve à ses touches. Son piano en a d’ailleurs connu de toutes les couleurs, du blues au funk, des airs latins jusqu’au boogie woogie. Artiste depuis sa tendre enfance, la jeune femme sait pratiquement tout faire, ce qui lui vaut le luxe de se laisser porter par ses propres émotions, sans limite ni plafond. Et de fait, elle touche à tout.

Passée par la Montreux Jazz Academy, on lui souvient ce concert au cours duquel son titre Heartbeat confinait à tout sauf au plus banal. Accompagnée de chœurs, d’une batterie et de son propre piano, Imelda jouait aussi avec ses origines. Belge et congolaise, elle verse tant bien dans les musiques du monde, séduisant aussi par-delà les frontières. Virtuose et précoce, l’artiste n’avait jusqu’ici – et pourtant – pas encore eu le courage de s’émanciper artistiquement. Connue comme membre d’un groupe de funk par le passé, puis en duo avec Clyde Phillips jusqu’à l’année passée, Imelda Gabs a cueilli l’opportunité d’un 2020 dans les brindezingues pour définitivement prendre son envol. « Cela faisait un moment que je pensais à tourner en solo », explique-t-elle dans une interview qu’elle nous accorde au Lausanne Palace.

Un retour à la scène avec des saveurs nouvelles

Seule ou presque, Imelda Gabs est revenue sur les lieux de ses débuts. Invitée, pour la seconde fois, à 23 ans, à se produire sur une scène majeure du Montreux Jazz Festival le 11 juillet dernier, la jeune femme a, cette fois, néanmoins pu organiser un concert de bout en bout où ses propres créations ont finalement pu prendre vie après plusieurs mois de coffrage.

Sur la petite scène du Petit Théâtre du Montreux Palace, et devant un public nourri, elle a livré sous un jour nouveau un répertoire qui a sensiblement évolué depuis 2017, année de son premier passage à l’Auditorium Stravinski. Accompagnée par Dimitri Cochard à la basse, Antoine Lablanquie à la guitare et Damien Sigrand à la batterie, Imelda a livré ses notes de piano puissantes sous un habillage nouveau. Il s’agissait, d’ailleurs, seulement de la deuxième fois que la jeune femme se produisait avec son groupe sur scène. La première avait eu lieu aux Docks dans le cadre du Projet Proxima. « J’étais, cette fois, plus sereine sur scène à Montreux, précise-t-elle cette fois par téléphone dix jours après son concert. Être au festival avec mon groupe est définitivement la preuve que je suis entrée dans un nouveau chapitre de ma vie. Il m’a aussi permis de découvrir de nouveaux arrangements sur scène. Je me suis rendue compte que j’aime bien le mélange entre l’électronique puissante et l’organique. »

Après un an et demi de pandémie, Imelda a ainsi enfin pu réfléchir à la meilleure manière d’adapter sa musique râblée d’électro sous un versant beaucoup plus acoustique. « Ce passage me semblait autrefois irréalisable tant j’avais pris l’habitude de sortir des titres qui étaient, par essence, déjà acoustiques. Mais la force de la musique électronique est qu’elle ne s’arrête jamais d’évoluer. C’est en le découvrant petit à petit que j’ai compris les larges possibilités qu’offre le style. »

Le Lausanne Palace, par ailleurs, n’est pas un lieu dénué de tout symbole. L’établissement fut peut-être même le premier couffin d’envergure de la jeune artiste. Son père y jouait régulièrement il y a de cela quelque deux décennies, voie qui mena la famille Gabs à s’installer en Suisse, à Lausanne. Avec son autre lieu de grand souvenir, au Montreux Le Fairmont Palace – où elle fit ses premiers pas d’artistes dans les coulisses du Montreux Jazz Festival –, Imelda reconnaît son histoire et sa vie d’artiste comme définitivement ancrées sur les rives du Léman. Pourtant, durant le confinement, c’est bien chez elle, en Home Studio, qu’elle a composé ce qui devient, aujourd’hui, avec Fallen Angel, son tout premier single en solitaire.

Fallen Angel

Imelda sait aussi jouer avec les harmonies, à la fois dans la composition strictement musicale mais aussi dans sa capacité à raconter des histoires. Car Fallen Angel n’a rien d’un morceau déraciné, sans récit ni sens. Au contraire, il dit tout d’une jeune artiste pleinement engagée dans un processus sincère d’identification. C’est aussi ce qui vient au soutien de ce quelque chose un peu sombre, ténébreux sinon mystérieux que l’on décèle dans la voix, mais aussi sur son visage. « Je suis généralement réservée en privé, moins sur scène. Une timidité qui confine aussi au perfectionnisme; j’ai toujours pris du temps avant de sortir mon premier projet parce qu’il était, à mon goût, jamais assez abouti et prêt à être dévoilé. J’ai, il faut le dire, dû me convaincre et me pousser à sortir ce premier single maintenant. Cette réserve, je ne pouvais pas la cacher dans ma musique. » En effet, elle aurait trop perdu en sincérité. Et de sens, on en aurait perdu toute trace. « Je sais être encore en pleine phase d’évolution car non seulement le public, mais moi-aussi, devons apprendre à me connaître. Il y a bien sûr des facettes de ma propre personnalité que je ne décèle pas encore, ou pas assez dans mes compositions. »

L’histoire de cet ange déchu (fallen angel) dit, en outre, beaucoup d’une année 2020 imprévisible, difficile. Chez Imelda, le récit semble mettre en scène le passage à un point de non-retour, celui d’un passé qui se perd et d’un présent qui ne sera jamais plus pareil. L’avenir, s’il ne s’écrit pourtant pas en noir – loin de là – saura rappeler que la résilience est parfois la marque des plus forts. Cet ange noir décèle ainsi – et aussi — de longs traits autobiographiques. « L’histoire que je raconte évoque les passages douloureux entre les différents chapitres d’une vie. Que l’on passe d’une période heureuse à une autre période heureuse, peu importe, le changement est toujours délicat à appréhender. Oublier – ou du moins, mettre de côté – ses souvenirs n’est jamais évident, et personne ne le veut jamais vraiment. » C’est là aussi toute la difficulté de cet art qu’est, finalement, l’émancipation. La mener en douceur tient bien de la légende. « On y trouve une forme de rébellion, de reconstruction après plusieurs défaites, de grandes humiliations. On y croise le regard de la différence avec la perspective de toujours se relever. »

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Pour mettre en image ces réalités si sibyllines, Imelda Gabs a pu compter sur le soutien du jeune réalisateur lausannois Dariy Mambetov. « J’accorde beaucoup d’importance au lien existant entre l’identité musicale et l’identité visuelle de mes compositions. Cette connexion est, pour moi, essentielle. Dariy Mambetov a su me suivre dans mes idées, j’en suis heureuse. »

Une nouvelle renaissance après l’épreuve du Montreux Jazz Festival

Imelda a pourtant, désormais, un statut d’indépendante à assumer. Elle avance néanmoins sans précipitation, au pair avec des objectifs ambitieux mais jamais irréalisables. Paliers par paliers, Imelda joue aussi avec sa patience. « On commet parfois l’erreur de vouloir éclore auprès du public trop vite. Or, les processus sont souvent longs, entre la sortie d’un projet, sa réception par le public, ses retours et les ajustements. »

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Quoi qu’il en soit, Imelda vit l’instant présent comme une renaissance, un moment charnière après celui de 2017 et son passage à l’Auditorium Stravinski lors de la 51e édition du Montreux Jazz Festival. « Cela fait partie du thème de l’EP sur lequel je suis en train de travailler. Tout ce que j’ai vécu, en bien ou en mal, je l’intègre dans ce que je veux faire. Et le MJF fait bien sûr partie des bons moments; révélateur, pas en termes de notoriété, mais comme un besoin assouvi de validation, par le public montreusien, de son propre travail et de sa propre identité. Le grand public me découvrait alors pour la première fois et c’était une épreuve grandeur nature pour savoir si j’étais à la hauteur. »

Avec Fallen Angel, Imelda Gabs a enfin en main son premier single en solo. Réfléchi et posé, il jette les bases d’une carrière en devenir. Réal. Dariy Mambetov

« Quelques jours auparavant, en passant dans les coulisses, sous la scène du Stravinski, je ne pensais pas être assez sûre de moi pour envisager la fouler un jour. Que cela se réalise a joué de surprise mais aussi de renforcement mental; j’y ai travaillé pour inconsciemment. Artistiquement, j’ai grandi d’un coup d’un seul. » De même qu’il y a dans cette situation une part de talent inexplicable, celle-ci se nourrit surtout de persévérance et de travail. « En 2017, j’ai pu assurer le set au Montreux Jazz car j’avais un répertoire assez vivant pour pouvoir le défendre. Mais il me manquait encore la structure pour le faire grandir encore; matériellement, je n’avais aucun single, aucun EP, aucun album. Aucun moyen de rebondir après le concert. » Fin novembre 2020, justement, elle vient de partiellement remédier à ce manquement. Mi-juillet 2021, elle se produit pour la seconde fois, à 23 ans, sur une scène payante du Montreux Jazz Festival. Et ce n’est que le début!