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Alan Stivell: « Le Panceltisme revêt une importance toute particulière pour moi »

"Chaque personne a besoin de trouver sa propre eurythmie entre un esprit plus énergétique et un autre plus méditatif"

Alan Stivell a offert un bouquet fort apprécié au Village du Monde de Paléo dimanche soir. À coup de suite armoricaine, de reflets pensants sur les rouages panceltiques de son dernier album AMzer ou encore de son rappel par l'inoubliable Tri Martolod, le Breton, enfant de Celtice, a enjoué le public du Dôme pour sa clôture. Interview.

Alan Stivell sur la scène du Dôme pour son concert au Paléo Festival, estampillé culture celtique pour sa 41e édition. © Oreste Di Cristino

Comment avez-vous ressenti votre Paléo Festival, capé sous les couleurs celtiques ?

Je suis très heureux car j’ai proposé au public des morceaux qui sont à la fois très connus mais aussi d’autres plus récents dans une veine sensiblement plus poétique. C’était donc un défi de les suggérer dans un contexte où l’on pourrait penser que les gens ne recherchent que l’aspect festif de la musique. Mais disons que pour ma part, je suis très satisfait d’avoir présenté les deux bords; le festif que j’exprime est aussi ponctué par des moments plus intimistes. Si je ne m’exprimais que par le premier, je ne me livrerais qu’à moitié au public. C’est pourquoi la poésie me paraît tout aussi importante à extérioriser. Cela peut être perçu comme un défi car certaines personnes pourraient décrocher mais aujourd’hui, une bonne partie du public est resté. Tant mieux.

Ce versant plus poétique et intimiste est aussi perçu par l’instrumentation sur scène et notamment par la présence de la harpe celtique avec laquelle vous entretenez une relation très particulière, à l’aune de votre père qui l’avait autrefois réhabilitée. 

Je suis à penser que ce n’est pas l’instrument qui marque foncièrement l’aspect intimiste sur scène. La preuve, j’ai aussi tendance à l’utiliser lors d’instants très rock de mon concert. Disons que, de base, il ne serait pas faux de prétendre que la présence de la harpe celtique ne témoigne d’une inclination plus lyrique et éthérée de la musique celtique. Mais il va de soi que d’autres tendances peuvent être manifestées avec la harpe. Mais à ce niveau, c’est davantage une question d’équilibre, comme le yin et le yang. Chaque personne a besoin de trouver sa propre eurythmie entre un esprit plus énergétique et un autre plus méditatif et intériorisé. Ces deux aspect-ci se révèlent en chacun d’entre nous. Et je tiens donc à les exprimer tous les deux sur scène.

La musique bretonne s’est énormément diversifiée depuis les années 1950, notamment avec l’introduction du rock dans ces sonorités très traditionnelles que vous avez apportée à vos débuts. Comment percevez-vous l’évolution de ces différentes tendances néo-celtiques qui apparaissent de nos jours ?

Je ne m’en glorifie pas. Mais il est vrai que l’on remonte très loin en arrière. Lorsque le rock’n’roll est arrivé en Europe, j’ai tout de suite eu le sentiment – j’étais alors enfant – qu’il fallait absolument l’introduire dans notre culture en Bretagne; tenter une fusion entre le traditionnel et le rock. Alors jeune, ce n’est qu’au début des années 1960 que j’ai concrétisé mon envie de tenter l’expérience. Une expérience que je n’ai ensuite pu exprimer que lors des années 1970. Mais vous parlez à juste titre d’une musique bretonne qui s’est dûment diversifiée depuis et, faut-il dire, je me reconnais dans cet éclectisme-ci. Je suis typiquement comme cela et j’ai même envie de m’en servir de manière très pédagogique. Les goûts qui sont les miens peuvent également donner des idées aux autres personnes. Quand j’ai pu présenter, au milieu des années 1970, un morceau purement rock en breton, c’était dans l’idée que cette cuisine contenant différentes sauces puisse ensuite être développée davantage par d’autres artistes. J’y ai introduit le rock, mais d’autres musiciens ont pu se laisser tenter dans une fusion avec la musique classique ou encore avec le jazz ou le blues jusqu’à l’apparition de l’électronique. Au fur et à mesure, toutes ces nouvelles tendances, je les ai introduites dans ma musique tout en les déclinant à ma manière. Parfois elles apparaissaient par petites touches.

Vous aimez beaucoup tout ce métissage culturel qui englobe des expériences parfois inédites comme lors de la venue de Krismenn et Alem accompagnés de leur beatbox

Absolument, aussi parce que je ne serais pas capable de me donner à la beatbox (rires). Tout cela va de soi. Toujours est-il que, de mon côté, le versant hip-hop et rap, je l’ai un peu expérimenté dans quelques morceaux. Tout ceci a été exploité dans une veine de musiques plus rythmiques que j’ai expérimentées, notamment aussi car la langue bretonne est somme toute très rythmée. Donc que ce soit en présence de techniques comme le hip-hop ou la beatbox, il y a de très belles ouvertures à explorer.

Vous souhaitiez, il y a quelques décennies, redonner à la musique bretonne toute l’attention dont elle méritait. En voie d’être bafouée à vos débuts, c’est une grande réussite d’être parvenu à la remettre au goût du jour ?

Je dois reconnaître qu’il y a une forme de victoire dans cette emprise, en effet. C’était une culture qui était en passe de disparaître complètement et aujourd’hui, non seulement elle est réapparue mais elle s’est logiquement installée dans la mentalité des gens. Cela devient naturel dans des festivals de retrouver une soirée – ou un Village du Monde comme ici, au Paléo – entièrement dédiée à la culture celtique. Et désormais, même s’il n’est pas idée de faire la conquête de la planète, nous pouvons tenter d’aller plus loin, notamment dans un enseignement accru en faveur de ces civilisations qui se sont étendues dans toute l’Europe, y compris en Suisse où les Helvètes étaient des piliers de cette culture occidentale.

D’ailleurs dans votre musique, vous essayez de retracer toutes les origines de ces civilisations, avec somme toute une attention particulière aux territoires de Grande-Bretagne…

Tout-à-fait ! Dès mon enfance, j’ai vécu naturellement la fusion des musiques celtiques. Un peu comme si mes parents provenaient chacun d’une civilisation différente (écossais, gallois, irlandais et breton). Je suis en quelque sorte enfant de cette fusion. Le Celte est devenu ma langue maternelle, aussi parce que ce sentiment panceltique revêt une importance toute particulière pour moi. La Bretagne n’avait pas d’avenir sans la Celtice. On parlait d’une communauté amérindienne qui faisait front commun pour survivre face à la colonisation des Européens au XVe siècle aux États-Unis… Faut-il dire que le combat et la solidarité pour la perpétuation d’une culture commune était tout aussi égale pour les communautés celtiques.

Sur scène, on a retrouvé une belle diversité instrumentale de la harpe au biniou braz, en passant par la flûte irlandaise et la bombarde… Était-ce une manière d’enrichir la piété envers leurs diverses provenances ?

Pour ce qui est des instruments, c’est assez particulier. Je les ai choisis avant tout parce que je les aime bien. Mais sur un plan purement rationnel, il est vrai que je n’étais pas obligé de tous les promouvoir sur scène. D’autant plus que je ne donne pas nécessairement beaucoup d’importance aux instruments. Baigner dans ce monde celtique – au-delà de nos sentiments personnels – peut être suffisant pour acquérir cette sensibilité à l’égard de cette culture; il n’est pas nécessairement besoin de retrouver les instruments traditionnels sur scène. L’on peut aisément taper, avec un style tout celtique, sur une percussion ou sur une casserole. Par exemple, ma chanson Brezhoneg Roak (1973) est une sorte d’archétype de rock breton dans laquelle il n’y a pas d’utilisation d’instruments typiquement celtiques. À cet égard, je ne ressens pas ce besoin de toujours rattacher ma musique à une instrumentation traditionnelle.

Vous avez sorti énormément d’albums dans votre carrière – le 24e est sorti il y a quelques mois (AMzer, 2015). La scène et les disques sont complémentaires dans votre emprise d’impulsion de la musique celtique ?

J’ai vraiment besoin des deux, aussi car ce n’est pas du tout la même expression. Les albums et la scène sont extrêmement complémentaires. Il va de soi que, d’un côté, ce qui va être diffusé par le biais du disque touchera un certain public – somme toute restreint, certes, malgré internet – et que de l’autre, les performances sur scène offriront la possibilité de séduire une toute autre audience. Et les deux additionnés, fait que l’on rencontrera un public relativement conséquent et fort important pour un artiste qui souhaite faire partager sa passion. Ce qui est tout-à-fait mon cas; j’ai vraiment envie de faire partager mes expériences et mes envies à une frange de personnes qui puisse être la plus élargie possible.

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About Yves Di Cristino (371 Articles)
Rédacteur en chef, membre actif de l'Association Suisse des Journalistes Indépendants (CH-Media) et de l'Association vaudoise de la presse sportive (AVPS). Étudiant en Master de Sciences Politiques à l'Université de Lausanne. Prépare un mémoire en histoire internationale focalisé sur les relations de Guerre Froide et de post-Guerre Froide.

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  1. Krismenn & Alem: « Le Kan Ha Beatbox est une expérience qui se ressent physiquement » – leMultimedia.info

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