Connaissez-vous les origines baoulé de la rapeuse KT Gorique?

« Je ne m’intéresse pas au regard des gens, mais à leur énergie. Quand toutes sortes d’individus avec une histoire et un passé différent se rejoignent dans une énergie commune, le reste n’a plus grande importance. » © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Neuchâtel]

Passée par la HES-SO où elle a suivi un bachelor en travail social, la rapeuse KT Gorique a nivelé sa passion pour la musique hip-hop à son goût prononcé pour l’étude des civilisations et des traditions indigènes africaines. Ses origines ivoiriennes et italiennes viennent par ailleurs contrebalancer une vie passée entre les trois coins du monde les plus significatifs à ses yeux. Née à Abidjan en 1991, puis arrivée à Martigny (VS) en 2003 avant de remporter plusieurs prix dans le rap (en 2012) et dans le cinéma (en 2019) à New-York, la jeune musicienne vaut parfaitement son surnom de couteau suisse mais aussi celui d’enfant du monde. Ses expériences les plus abouties, elle les raconte dans son dernier album Akwaba sorti en plein confinement, fin 2020. L’occasion d’en savoir un peu plus sur elle.

Le baoulé est une langue chantante, dont la musique ne pourrait être plus lancinante. Elle véhicule, à elle seule – comme la plupart des langues Akan répandues sur l’ensemble de l’Afrique de l’ouest –, le caractère d’une société et d’une culture où tout est différent de chez nous. De la fondation ancestrale du matrilignage à l’accomplissement des enfants à travers le travail domestique et leur intérêt, dès le plus jeune âge, à la chose publique. C’est une réalité d’autant plus froide quand l’on conçoit que l’accès à l’éducation de base est, en réalité, très compétitif chez les Baoulés, la connaissance et l’apprentissage des langues étrangères étant réservés aux familles fortunées. Mais par-delà ce déséquilibre, les baoulés représentent aussi l’une des sociétés parmi les plus résilientes et les plus égalitaires d’Afrique de l’ouest, capables jusqu’au bout de conserver leurs reliques et leurs croyances tout au long d’une guerre larvée contre la colonisation française dans le courant du XXe siècle.

« Quel est mon groupe ethnique et quel est le peuple auquel j’appartiens? Ce sont des histoires qui mettent en lumière la personne que je suis »

KT Gorique, rapeuse valaisanne d’origine baoulé

Dans sa musique et, plus profond encore, dans le personnage qu’elle exhibe sur scène, la rapeuse valaisanne KT Gorique a tout gardé de ses origines ivoirienne et baoulé, y compris le caractère de combattante qui transpire de son flow. Le nom de son nouvel album “Akwaba” signifie bienvenue dans sa langue communautaire et paie un hommage certain à ses racines propres. Elle se livre ainsi en toute intimité tout en portant un regard aiguisé sur son rapport avec le monde.

Maquillage traditionnel et coiffe de fusée

Sur scène, elle soigne ses coiffes de fusées et arbore un maquillage traditionnel des sociétés matriarcales africaines. Elle prête révérence à la force des femmes au sein des peuples autochtones de l’ouest et du sud de l’Afrique, à l’image des tribus Ashanti au Ghana, Himbas en Namibie ou Zoulou en Afrique du Sud, là où la transmission et l’héritage de la culture et des droits politiques passe par la mère. Cette référence à l’ordre du lignage dans les phratries de son continent pousse inévitablement la rapeuse à prêter une sensibilité particulière à la place des femmes dans la société. « C’est important de repartir de ses origines, de là où on vient, explique-t-elle quelques minutes avant d’entrer sur la scène du Phare, le festival à format réduit de Festi’neuch. Quel est mon groupe ethnique et quel est le peuple auquel j’appartiens? Ce sont des histoires qui mettent en lumière la personne que je suis. Ma curiosité commence là et je dois la transmettre sans limite. »

« Étayer ses connaissances sur son propre entourage et son environnement est une nécessité pour savoir où on va »

KT Gorique, rapeuse valaisanne d’origine baoulé

« Tout cela fait partie de mon histoire, ma famille, mes ancêtres. Quand on ne sait pas d’où on vient, c’est difficile de savoir qui on est et par conséquent d’avoir une vision claire d’où on va. » Pour se retrouver avec elle-même, donc, KT Gorique a donc entrepris les plus belles études possibles; elle a questionné son propre passé et tissé sa propre toile dans un monde autrefois réservé aux autres, à des gens pas comme elle. « Faire des recherches, étayer ses propres connaissances sur son entourage et son environnement est une nécessité pour moi. C’est ce qui m’a fait grandir depuis toujours », assure-t-elle.

Tutur Moubakar est le danseur de KT Gorique depuis presque six ans. Ils se connaissent depuis près de 13 ans et ont tissé ensemble des liens artistiques particuliers. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Neuchâtel]

Arrivée en Valais à l’âge de 12 ans

La jeune rapeuse vient de passer le cap des 30 ans en 2021. À cet âge, est aussi passé le moment fatidique des premiers bilans. Née à Abidjan en 1991, de son vrai nom Caterina Akissi Amenan Mafrici, KT Gorique mêle, dès ses premières heures de vie, des influences très variées. Grandie sur une ligne de crête entre les origines ivoiriennes de sa mère d’une part et calabraises de son père de l’autre, elle n’a jamais vraiment marché à flanc de coteau. Métisse et enfant du monde, elle ne s’est jamais vraiment sentie indigène nulle part. Arrivée à Martigny (VS) à l’âge de douze ans, où elle découvre véritablement le hip-hop, la jeune femme passe sa scolarité en Suisse avant de devenir la coqueluche du rap francophone dans le pays. Pas à pas, elle s’exporte toujours plus loin; en 2012, elle tente l’aventure à New-York où elle sera sacrée championne du monde de freestyle, la première femme à y parvenir dans ce monde essentiellement fait d’hommes.

Partout où elle passe, KT Gorique revisite les codes, se positionne en femme du changement, hors de tout catéchisme local. Entre Abidjan, Martigny et New-York, le triangulaire est pour le moins insolite. « Dans tout cela, j’ai l’impression d’être non conforme à la norme partout où je me rends. En tant que personne métisse, femme dans le rap, j’ai naturellement été amenée à me remettre en question à chaque étape. Beaucoup plus de choses m’interpellent et je le fais savoir. »

« J’ai toujours eu une facilité déconcertante à faire des rimes, avant même de composer des musiques hip-hop »

KT Gorique, championne du monde freestyle en 2012

Ses premières bribes écrites, ses premières rimes assemblées datent d’avant les années 2000. KT Gorique avait un peu plus de huit ans quand elle a commencé à rassembler dans un journal personnel, sous une forme de poème un peu primaire, les incohérences qu’elle observait en société. À l’époque, elle était encore isolée dans sa chambre à Abidjan: « Je suis de caractère curieuse et observatrice, explique-t-elle. Petite, je me mettais en face des éléments qui ne faisaient pas sens selon moi. Ces questionnements étaient la base de mes écrits. Mais à l’époque, je ne me rendais pas compte que j’étais en train d’écrire des couplets de musique. J’avais simplement une facilité déconcertante à faire des rimes. »

C’est en mettant le pied en Suisse que la révélation pour le rap a eu lieu pour KT Gorique, là où les différences de cultures l’ont mise encore plus face à ses propres interrogations. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Neuchâtel]

Diamant brut

C’est en mettant le pied en Suisse que la révélation a eu lieu, là où les différences de cultures l’ont mise encore plus face à ses propres interrogations. « J’ai littéralement eu un déclic grâce à la culture hip-hop. J’ai commencé à développer un monde, un univers et à savoir m’exprimer par un art. Cela m’a permis d’avoir un meilleur équilibre, à me livrer et me raconter avec plus de facilité. » À l’adolescence, sa culture hip-hop s’est cristallisée à l’écoute de Lauryn Hill – et plus généralement les Fugees – et Queen Latifa pour petit à petit développer un flow en rafales massif, percutant et fédérateur. Ce personnage de femme puissante, partie des terrains vagues ivoiriens jusqu’à cueillir la célébrité en Europe, elle l’a ensuite renforcé en interprétant le premier rôle de “Brooklyn” de Pascal Tessaud en 2019. Un film pour lequel elle a obtenu le prix de la meilleure comédienne au Hip Hop Film Festival de New-York.

« À 30 ans, j’ai affûté mon sens de l’observation et de l’analyse. Mais les thèmes abordés n’ont jamais vraiment changé parce que le monde n’a pas beaucoup évolué en 20 ans »

KT Gorique, prix de la meilleure comédienne pour “Brooklyn” en 2019

Accumulant ainsi plusieurs talents artistiques, à la manière dont on taille au plus précis les différentes facettes d’un diamant, KT Gorique a – au fil des ans – mûri, dans sa tête et dans ses textes. Elle a aiguisé le regard qu’elle porte sur le monde et sa musique s’en inspire sans retenue. « À 30 ans, j’ai affûté mon sens de l’observation et de l’analyse. Mais les thèmes abordés n’ont jamais vraiment changé parce que le monde n’a pas beaucoup évolué en 20 ans, tranche-t-elle. Avec Akwaba, j’ai néanmoins pu aborder quelques thèmes que je n’avais pas encore traités, comme le rapport de l’humain à l’argent. Cela prouve que mes pistes de réflexion se sont diversifiées en quelques années. »

Akwaba, l’album de la maturité

KT Gorique avait sorti un premier album, “Tentative de survie”, en autoproduction en 2016. Il s’agissait de son tout premier disque et il jetait les bases d’une réflexion qui n’a jamais cessé de s’allonger. Un filage de douze titres qui a ouvert la voie à de nouvelles compositions toujours plus inspirées des griots africains, enrichies par ses expériences personnelles et en partage avec de nombreux artistes de partout dans le monde. L’année suivante sort ainsi une mixtape de dix plages “Ora” dans lequel elle ouvre un espace élargi à la parole d’autres artistes tout aussi biberonnés au hip hop et au R&B, à l’image de Rebecca Lane, chanteuse rap et poétesse guatémaltèque, avec qui elle partage un titre aérien et exotique en franco-espagnol. « Les artistes avec lesquels je collabore partagent souvent la même vision du monde, le même sens de la formule et la même ouverture d’esprit que moi. J’ai toujours collaboré avec des personnes extérieures à mon cercle et c’est ce qui donne à chaque musique une saveur toute particulière. »

Une nouvelle étape est franchie en 2018 avec la sortie de son premier EP “Kunta Kita”, suivi deux ans plus tard – peu après le premier confinement – d’Akwaba, l’album de la maturité pour la jeune trentenaire. « Chaque projet a été un cheminement constant, explique-t-elle. Akwaba est la version la plus aboutie de tout ce que je voulais faire depuis le début. » Un chapitre central dans l’histoire de KT Gorique dont la tournée qui se poursuivra jusqu’à l’automne viendra définitivement clore l’ensemble d’un projet entamé depuis de nombreux mois. « C’est maintenant que tout le travail prend son sens. Sentir l’énergie des gens face à ce nouvel album sanctionne certainement son aboutissement. »