Adama Bathily, ce grand passionné de rugby qui perce le petit (et le grand) écran

Ancien rugbyman et boxeur amateur, Adama Bathily a su rendre visible son sport et sa religion dans le jeu d’un personnage musulman au sein du film “Ramdam” réalisé par Zangro. L’opus, diffusé fin mai à 21 heures sur la chaîne franco-allemande Arte, parle certes de rugby, mais surtout d’autre chose…

Adama Bathily a un quelque chose de sympathique, dans la voix et dans sa bouille. À bientôt 28 ans, originaire de Saint-Denis, il est passé par de terribles épreuves avant de trouver sa “bonne” route sur le grand écran. Le jeune homme a aujourd’hui tout du parfait responsable, père de famille solidement établi dans l’antichambre du cinéma de prestige français. Parti figurant dans plusieurs courts et longs-métrages idéalisant en bien les banlieues de l’Hexagone, il a grandi aux côtés des plus grands du circuit; Leïla Bekhti, Géraldine Nakache, Kheiron, Grand Corps Malade, Lyes Salem et – à découvrir prochainement – même Kad Merad ont croisé sa route sous le feu des caméras. Le dernier opus “Un Triomphe” d’Emmanuel Courcol – pour lequel le jeune comédien partage l’affiche – a été sélectionné au Festival de Cannes et sa sortie est attendue pour octobre 2020. Autant dire que la route d’Adama est toute tracée.

« Je ne me suis jamais mis de barrière, même quand une partie de mon entourage ne me prenait pas au sérieux »

Adama Bathily, ancien rugbyman et boxeur reconverti dans le cinéma

Adama Bathily est né le 16 juillet 1992 à Saint-Denis. Le jeune homme se dit passionné par le sport de ballon et la boxe et, par nature, c’est le rugby qui le choisit au jeune âge de sept ans, il y a été joueur de 1999 à 2010; une belle décennie durant laquelle il s’est consacré avec l’esprit et l’âme à son club du quartier, le Saint-Denis Union Sports. Le SDUS, dirons-nous. Le ballon ovale dans les mains, il s’est établi en pilier (ou même deuxième ligne) de son équipe. « Ma première passion a cédé le train à de nouvelles, notamment le théâtre pour lequel j’ai suivi des cours. Il faut aussi dire que le rugby a marqué mon enfance et mon parcours scolaire. Quand j’ai quitté l’école, très jeune, il m’a fallu chercher d’autres voies pour me démarquer financièrement et professionnellement », explique le jeune homme mis en relation par son ancien collègue Gabriel Lignières. Alors étudiant au lycée, Adama se dirige vers la voie d’un baccalauréat professionnel. Le garçon qui explique avoir perdu son père à l’âge de neuf ans dans un incendie n’omettra par ailleurs jamais cette étape cruciale de sa vie durant laquelle il s’est rendu responsable auprès de sa famille. « À la mort de mon père, il y a eu des moments très difficiles à gérer. On a vraiment dû se reconstruire en famille et on y est parvenu grâce à Dieu. C’est ce qui me donne vraiment la force d’avancer pour les justes causes et me pousse à donner l’exemple pour mes deux enfants et tous les jeunes des quartiers. » C’est dans ce registre de discussion que la passion du rugby l’emporte à nouveau; son club était alors littéralement devenu sa famille de première instance jusqu’à sa tendre adolescence. « Mon club de rugby m’a beaucoup soutenu, il a toujours été derrière moi que ce soit pour mon éducation ou mon bon sens. Je ne peux l’oublier. C’est d’ailleurs eux qui m’ont donné l’opportunité d’entraîner à l’âge de 15 ans! », poursuit le jeune père de famille. Parmi ceux qu’il souhaite néanmoins remercier de manière publique sont surtout ceux qui lui ont témoigné courage et réconfort durant cette période délicate de son enfance « durant laquelle j’aurais pu mal tourner ». Dans sa longue liste d’amis très très proches, l’on nomme notamment Kamel Amrane (et son entière famille), quintuple champion de France de boxe et vice-champion d’Europe entre 2000 et 2004. Figurent aussi Marco (son parrain dans le rugby), Coco et Mehdi (ses grands “frères” du quartier) ou encore Grégory Choplin, multiple champion du monde franco-ivoirien de boxe thaï. « Ce sont mes anges gardiens, mes guides. Ce sont de vrais potes pour qui je retiens une très grande confiance. Les bonnes personnes qui m’ont maintenu sur le droit chemin, ce sont elles. Je sais leur être très reconnaissant de ce qu’ils ont fait pour moi. »

« Cueillir ses premières responsabilités, c’est se savoir capable de dépasser sans cesse ses propres limites »

Adama Bathily, ancien éducateur de rugby au SDUS

Dans le récit, l’on ne fait pourtant jamais allusion à ses origines malienne et sénégalaise, aussi parce que son enfance, il l’a passée exclusivement à Saint-Denis, dans un quartier, dans un encadrement – expliquera-t-il – où la tendance à se “mettre des barrière” est souvent la règle. « La réalité du quartier n’est pas facile. Beaucoup autour de moi pensaient le monde du cinéma français était fermé pour nous. Pourtant rien qu’y mettre un pied est une réussite et une preuve que rien n’est impossible. Je ne me suis jamais mis de barrière, même quand une partie de mon entourage ne me prenait pas au sérieux. J’ai une histoire – la mienne – à raconter et je la respecte. Je ne peux pas me brider, ce serait se renier. » Son ancien éducateur au SDUS, Abdelhak Abda, le lui a par ailleurs toujours rappelé jusqu’à ce qu’il lui donne l’opportunité d’entraîner les plus jeunes dès l’âge de ses 15 ans! « Cueillir ses premières responsabilités, c’est se savoir capable de dépasser sans cesse ses propres limites », précisera alors Adama.

La révélation de sa passion pour le jeu de comédien

Dans le monde des arts, et parfois même dans le sport, il est souvent une figure de référence pour laquelle l’on s’entiche de son talent. Chez Adama, en son for intérieur, il n’y eut pas d’exception à la règle; en 2009, il rencontre Rachid Santaki, un homme de lettres (et certainement pas que), auteur prolixe et hyperactif dans le monde associatif de Saint-Denis qui réalisait un ouvrage sur un ami proche du garçon, et avec un titre énonciateur: “Les anges s’habillent en caillera” dont la sortie fut effective en janvier 2011. Fondateur du magazine 5Styles et lauréat du Prix Espoir de l’Économie CCIP en 2006, cet écrivain d’aujourd’hui 46 ans est reconnu pour avoir initié le jeune Adama aux arts de la scène. Rachid est par ailleurs aussi scénariste, tiens donc! Il décide de tourner quelques passages du livre qu’il était alors en train d’éditer sur l’ami d’Adama. Bien sûr, en amis proches, Adama (dit le Maire de Saint-Denis dans le livre) est appelé à y jouer son propre rôle. « J’ai eu un véritable flash à ce moment-là. Je voulais être comédien. Je me suis empressé d’aller voir mon orientatrice professionnelle Amy Diallo (que je remercie profondément) et elle m’a mis en relation avec un professeur de théâtre, Laurent Carouana (que je remercie infiniment), qui m’a appris les bases de la représentation pendant trois ans, jusqu’en mai 2014… et gratuitement car je n’en avais pas les moyens. C’est ce qui fait que j’ai appris le métier sur le tard et à la base de rencontres agréablement verbeuses avec des gens du métier. » Ces premières apparitions derrière caméra datent par là autour, dans le courant de l’année 2014. La même année, il intègre la mairie de Gennevilliers et enchaîne quelques petits rôles – véritables tremplins pour lui – dans plusieurs projets aussi divers que similaires dans leur style. Par là, il est immanquablement entré dans le bain du métier jusqu’à sa première grande opportunité qui n’a pas beaucoup tardé à arriver.

« Je me suis vraiment donné les moyens d’y arriver, je me suis formé par la pratique »

Adama Bathily, acteur dionysien

« Après quelques petites apparitions par-ci, par-là, je reçois un appel, un jour. Mohamed Belhamar, directeur de casting, cherchait un acteur pour le nouveau long-métrage de Kheiron “Nous Trois ou Rien”. J’y ai été sélectionné d’emblée, c’était incroyable. Je me suis vraiment donné les moyens d’y arriver, je me suis formé par la pratique. » Sur le tournage, le jeune homme croise dès lors la route des plus grands; Leïla Bekhti, Gérard Darmon, Alexandre Astier ou encore Arsène Mosca lui donnent la réplique. Entre autres, bien entendu. Passés d’autres rôles dans deux courts-métrage en 2016, il finira ensuite par être appelé pour incarner un personnage secondaire dans le film autobiographique de Grand Corps Malade (GCM) et Mehdi Idir “Patients”, dont la sortie fut officialisée au premier mars 2017.

Entretemps, Adama n’a pas été écarté des plateaux longtemps; une année et demie après “Patients”, c’est Géraldine Nakache qui le recrute pour un rôle iconoclaste dans “J’irai où tu iras”. Leïla Bekhti y figure à nouveau aux côtés de l’humoriste Djimo. Puis vient 2020, une année loin d’être noire pour tout le monde. En tous cas pas pour Adama Bathily, certainement. Fin mars, alors que le confinement généralisé pour cause de crise sanitaire était acté par le gouvernement français, le tournage d’un autre grand film est provisoirement suspendu. Il reprendra en septembre, patience. Pas vraiment de quoi décourager le jeune Dionysien qui s’en retourne avec plusieurs projets actuellement remis en évidence à l’heure du déconfinement progressif. Entre la diffusion inédite du téléfilm “Ramdam” en avant-première sur Arte à 21 heures le 29 mai dernier (dans lequel Adama y joue un rôle prépondérant, le sien dans une mesure quasi auto-biographique) et la sélection du film “Un Triomphe” d’Emmanuel Courcol au Festival de Cannes le 3 juin dernier pour une édition 2020 qui ne verra pas le jour, Adama a décroché ici et là ses meilleures apparitions de toujours. 27 ans largement révolus, marié heureux et père de deux enfants, l’homme en question distille sa joie de vivre. « J’ai voulu faire ce métier depuis mes 19 ans. Le temps passe. Il passe vite mais il ne s’arrête jamais. Rien, dans la vie, n’est jamais fini. C’est pour cela que je continue sans cesse d’avancer. » Si bien que sur sa dernière sortie de l’année, le 28 octobre prochain dans les salles, il figurera aux côtés d’un certain Kad Merad. Pas si mal pour un jeune en véritable devenir.

“Ramdam”, les raisons d’un échec voué à la réussite

Le projet de film “Ramdam”, pour lequel Adama Bathily vient sans doute de décrocher la meilleure réalisation de sa vie, n’a de loin pas été un serein parcours de santé. Le projet “pilote” a pris du temps à mettre d’accord producteurs et diffuseurs télévisuels français. L’unitaire de 90 minutes était d’abord présenté pour un tournage à Bordeaux sous le titre “L’imam de Mont de Marsan”, le cœur de l’histoire se déroulant justement à Mont de Marsan, dans les Landes. Le projet pilote, en court-métrage de 25 minutes, avait pourtant été pensé dès 2007 après qu’une première série de sketches diffusée sur internet ne fasse remarquer à Zangro, le réalisateur, son talent pour marier comédie et islam. La rencontre de ce dernier avec un imam Fouad Saanadi qui exerce à Bordeaux avait permis l’éclosion d’un scénario unique, celui de “Ramdam”. Mais depuis lors, le chemin de croix fut onéreux et long. Si le pilote de 25 minutes n’avait pas fini primé au festival de la Rochelle en 2017, il se pourrait bien que l’unitaire de 90 minutes n’eusse finalement jamais vu le jour. « Selon plusieurs diffuseurs, ce n’était jamais le bon moment », rappelait Zangro dans un discours mémorable lors de la cérémonie de clôture à La Rochelle, enfin primé, récompensé et reconnu pour sa dévotion à dérider sa propre religion musulmane dans une comédie familiale. C’est finalement la chaîne Arte qui lui donne sa chance. En 2019, le film est tourné dans la région bordelaise; le 29 mai 2020, à 21 heures le film est enfin diffusé en prime time sur la chaîne culturelle. Un succès retentissant pour l’ensemble de l’entourage, comprenant bien sûr Adama Bathily. « Je me souviens que nous sommes partis seuls avec nos tripes à Bordeaux et que nous avons cru en ce beau projet. » C’est une belle réussite pour tout le monde.

« Tous les films pour lesquels je prête mon visage, ma voix et ma personnalité sont forts d’un message à transmettre »

Adama Bathily, à l’affiche de “Un Triomphe” le 28 octobre 2020

Le concept cœur du film “Ramdam” est bien puissant. Le film défend une communauté en opposant un père et son fils dans leur conception différente de l’intégration des musulmans en France. « Dans le film, je joue un rôle qui est tout à fait moi; j’idéalise ma première passion pour le rugby tout en insérant dans le personnage des problèmes qui me sont vraiment arrivés. Ça m’a fait beaucoup de bien de pouvoir calquer mon histoire à celle du personnage. J’espère que la réalisation et la concrétisation de ce film permettra de faire bouger les choses. » Adama Bathily est fort d’une incroyable conscience professionnelle; son grand sérieux transparaît, toujours. Il dresse, seul avec ses amis de toujours, une réalité qui évolue. Les choses commencent à changer. « Tous les films pour lesquels je prête mon visage, ma voix et ma personnalité sont forts d’un message à transmettre. »