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Mohamed Hamidi furète la banlieue francilienne dans “Jusqu’ici tout va bien”

Dans une comédie franchement réussie, Mohamed Hamidi revigore le cinéma de banlieue

Jusqu'ici tout va bien, la nouvelle comédie de Mohamed Hamidi, après Né quelque part (2012) et La Vache (2016), sort ce mercredi en salles. Véritable ode à la réconciliation entre notables des villes et résidents des cités, le long-métrage (90') figure la détresse d'un chef d'entreprise (Fred Bartel) qui, pour se remettre en conformité auprès du fisc français, est contraint de se délocaliser dans un zone franche, région défiscalisée à condition d'y baser une activité économique. Plus qu'un film tourné en banlieue – en l'occurrence à La Courneuve (Seine-Saint-Denis) – la comédie milite pour la cohabitation entre citadins et zonards. Contacté par téléphone, le réalisateur franco-algérien a répondu à nos questions quelques heures avant la sortie officielle au cinéma. ★★★★

Frédéric Bartel (Gilles Lellouche, au centre), Samy (Malik Bentalha) et Leïla (Sabrina Ouazani) sont à l'image de la diversité des acteurs qui composent le casting de “Jusqu'ici tout va bien”. [M.Hamidi/2019]

À La Courneuve, une banlieue francilienne du 93 en Seine-Saint-Denis, l’on aura vu passer l’équipe de tournage de Mohamed Hamidi. Le réalisateur et scénariste franco-algérien, natif de Bondy, une autre banlieue de la région parisienne, y a en effet basé le socle de son nouveau long-métrage, dont la sortie est prévue ce mercredi 27 février. Le film, en soi, raconte ce que beaucoup avaient déjà vu au cinéma tout au long des dernières décennies, des plus grandes réalisation modernes, à l’image de La Haine de Mathieu Kassovitz (1995), Raï (1995) de Thomas Gilou ou encore Zone Franche (1996) de Paul Vecchiali aux pellicules plus modestes de la fin du dernier millénaire avec Laisse béton (1984), Le Thé au harem d’Archimède (1985) ou encore Hexagone (1994). À chaque fois le prisme de la réalisation diffère quelque peu, mais sans ne jamais détourner le message principal, terré dans un éternel choc de cultures entre résidents, propriétaires ou chefs d’entreprise de la Paname citadine aux ressortissants étrangers lotis dans la périphérie des plus grandes métropoles de France. Filmer ces rencontres – tantôt violentes, parfois sarcastiques, souvent décalées – a été le propre de nombreux jeunes (ou inexpérimentés) réalisateurs français depuis le début des années 1980. Jean-Louis Bertuccelli, Medhi Charef, Jean-Claude Brisseau ou encore Malik Chibane ont tous concentré une partie de leur (début de) carrière dans le cinéma à raconter les difficultés de la diversité ethnique des zones franches et des réseaux déclassés des alentours de Paris, Marseille, Lyon ou encore Saint-Étienne.

Mohamed Hamidi (46 ans) fait aussi partie de ceux-ci. L’on peut même le comparer à l’un de ses aînés Serge Le Péron (70 ans), lequel au-delà des ses origines algériennes, fut habitant du Paris périphérique, s’est gradué – puis en est devenu professeur – à l’Université Paris VIII tout en gardant un œil attentif sur l’évolution et les particularités des banlieues qui entourent la capitale. Hamidi, en parallèle, a été professeur d’économie à l’Université de Bobigny de 1997 à 2008, tout en ayant gardé un lien irréfragable avec sa commune native de Bondy. Il y cofonda même le média en ligne “Bondy Blog” qui se faisait écho des réalités qui gagnent les quartiers et zones sensibles de cette France oubliée. Puis, également militant au sein de l’association Alter-Égaux, il délivre un message d’espoir et de motivation aux jeunes décentrés qui souhaiteraient engager des études secondaires et universitaires. Avec le cinéma de banlieues, les actions en faveur d’une meilleure mise en abîme de ces zones délaissées sont aussi devenues plus concrètes et d’autant moins stéréotypées. Mais parmi l’ensemble des longs métrages consacrés aux cités-dortoirs, certains assument une plus grande légèreté dans leur scénario, c’est le cas de Jusqu’ici tout va bien. Car, en effet, la différence entre La Haine de Mathieu Kassovitz et le nouvel opus de Mohamed Hamidi réside en ce que ce dernier est davantage un film “en” banlieue, plutôt qu’un véritable film “de” banlieue, selon la différence établie en 2011 par la journaliste et chargée de cours à Paris-Nanterre Carole Milleliri.

« Mon but est de faire rire ensemble les gens des banlieues et des centres-villes, en améliorant parallèlement l’image des banlieusards »

Mohamed Hamidi, réalisateur de Jusqu’ici tout va bien (2019)

En résumé, le nouveau film de Mohamed Hamidi repose sur des mécanismes évidents de la comédie française moderne. Des bobos parisiens contraints, pour échapper au fisc, de déménager leur entreprise dans une zone franche – des régions réduites en activité économique mais donnant lieu à une optimisation du cachet fiscal pour les firmes qui acceptent d’y baser leur activité – et obligés, malgré eux, de faire connaissance avec un monde qu’ils ne connaissent que trop mal: les banlieues. La réalisation est très réussie en ce qu’elle déclenche le rire de manière très adroite et subtile tout en transmettant un réel message de réconciliation entre zonards et notables des villes. « Je crois définitivement que le cinéma peut réunir les êtres humains, aussi différents soient-ils », nous précise au téléphone Mohamed Hamidi avant de poursuivre: « C’est déjà ce que j’avais réussi à faire, dans un autre registre, avec le film “La Vache” [2016] qui est très clairement un film de réconciliation. Aujourd’hui, je souhaite continuer sur cette voie en tentant de faire rire ensemble les gens des banlieues et des centres-villes, en améliorant parallèlement l’image des banlieusards. » Et en cela, le réalisateur de 46 ans ne manque pas de rappeler l’engagement qui a été le sien depuis plus de 20 ans à Bondy: « J’ai passé la plus grande partie de ma vie à militer, tant en association de quartier qu’avec le vecteur du “Bondy Blog”. Et je pense qu’avec ce film, je continue à militer mais de manière différente, de façon nettement plus symbolique, voire philosophique », explique-t-il alors. « Avec mon emploi de professeur à Bobigny, j’ai la mission quotidienne de mener les jeunes vers la réussite. » C’est définitivement ce que le réalisateur souhaite partager: un sens d’espoir tout autant que de réalisme.

La légitimité d’une histoire que l’on écrit et raconte

Toujours est-il que les histoires qui réhabilitent les banlieues tombent souvent au risque de suraménager l’image de violence et de zone de non-droit qui tendent souvent à desservir la cause que l’on soutient. Et par ailleurs, le risque premier n’est-il pas de tomber dans le préjugé, notamment en véhiculant de manière intensive les clichés et stéréotypes populaires ? « En vérité, je ne sais pas ce que “cliché” signifie », lâche alors Mohamed Hamidi. « Ce n’est pas le cliché en soi, qu’il faut éviter. C’en est la surabondance. » Ainsi, l’intelligence du récit réside dans la mesure totale de la gestion des stéréotypes de banlieues, comme lorsque le chef d’entreprise Fred Bartel partage avec quelques gros bras des rues courneuviennes la passion pour la musique de Barry White – Never Never Gonna Give Ya Up [1973] –, l’un des véritables catalyseurs du rapprochement entre l’ensemble des personnages, citadins comme banlieusards. « En réalité, dans le film, rien n’est inventé », précise toujours le réalisateur. « Les personnages existent et de cette manière, ils ne tombent jamais excessivement dans le préjugé, même si le cliché fait toujours partie intégrante des films humoristiques. La comédie a besoin de ce genre d’efficacité. »

« Je n’ai pas choisi mes acteurs pour leur proximité avec la banlieue. L’acteur est un instrument qui transmet la qualité du récit »

Mohamed Hamidi, réalisateur de Jusqu’ici tout va bien (2019)

« Je représente beaucoup de personnages à l’écran, il y a une grande diversité. Si je n’en avais représenté que quelques uns plus caractéristiques, cela aurait – justement – alors plongé le film dans le préjugé. C’est ce que je voulais éviter. » Quant aux acteurs phares, Gilles Lellouche – qui avait notamment réalisé le clip “That’s My People” (1998) du groupe Suprême NTM – et Malik Bentalha – dont le premier spectacle a été produit par Hamidi –, lequel est proche des banlieues sans ne jamais y avoir vécu, tendent à favoriser une image intègre et prude de l’imaginaire des cités. Pourtant, « ce n’est pas pour cette raison que je les ai choisis », affirme Mohamed Hamidi. « La proximité de l’acteur avec la banlieue n’est vraiment pas nécessaire. Je me rappelle de Vincent Cassel dans le rôle de Vinz [ndlr, protagoniste de “La Haine”] qui nous avait marqué alors qu’il ne connaissait absolument pas la banlieue. En réalité, le talent de l’acteur est celui qui est déterminant ici. Quand c’est le cas, tout va bien. » En ce sens, dans Jusqu’ici tout va bien, c’est moins le besoin de se substituer aux acteurs qui prévaut pour le spectateur mais bien de percevoir la profondeur d’un récit allégé pour la comédie. « Pour que nous soyons légitimes, il n’est pas besoin que les acteurs proviennent du monde de la cité. En revanche, tout le monde doit nourrir une curiosité envers celui-ci. Puis, la légitimité du film vient par la qualité du récit, par la qualité de ce que l’on écrit et ce que l’on raconte au travers de cette curiosité. » Par cela-même, Mohamed Hamidi parvient à ses fins; le spectateur se laisse parfaitement emporter dans la trame d’une histoire qui n’a pour but que la découverte – et parfois l’attendrissement – envers un milieu que l’on délaisse volontiers au quotidien.

Renvoi informatif: La sélection officielle du Festival de l'Alpe d'Huez 2019

Prix du public au Festival de l’Alpe d’Huez

Pas encore délivré au grand public, Jusqu’ici tout va bien a été présenté en avant-première et en film ouverture au Festival de l’Alpe d’Huez le 15 janvier 2019, dont il a déjà remporté le Prix du Public. Une récompense, dont l’indicateur se révèle parfaitement prometteur au vue de sa sortie ce mercredi en salles. « Le Prix est vraiment intéressant puisque c’est un vrai prix populaire. Sans compter que le niveau était très élevé cette année [voir renvoi informatif] », assure toujours Hamidi. « Le passage au festival est vraiment une belle expérimentation du film français. L’on a vu que le film parle véritablement au public. En ce sens, je perçois un avant et un après l’Alpe d’Huez. Désormais, je n’attends que la sortie officielle pour voir comment le film vit en salles. » Sans aucun doute, Jusqu’ici tout va bien est destiné à une très belle réception, tant en France qu’en Suisse – où la banlieue ne constitue pas une réalité aussi immergée que dans l’Hexagone. « J’ai reçu beaucoup de retours, y compris après une projection en avant-première dans ma commune, à Bondy. Le film est mûr désormais et je n’ai ainsi plus rien à apprendre, sinon de découvrir la popularité que celui-ci recevra ces prochains jours. » La délivrance commence…

Biographie de Mohamed Hamidi

Naissance à Bondy le 14 novembre 1972
Professeur d'économie à l'Université Paris XIII à Bobigny (1997-2008)
Cofondateur du Bondy Blog (2000), rédacteur en chef (2006-7)
Il réalise son premier film Né quelque part (2012)
Nommé au Festival de Cannes avec Né quelque part (2013)
Il réalise La Vache (2016)
Double lauréat au Festival de l'Alpe d'Huez pour La Vache (2016)
Il réalise Jusqu'ici tout va bien (2018)
Prix du Public au Festival de l'Alpe d'Huez pour Jusqu'ici tout va bien (2019)
Réalise actuellement Les Footeuses (sortie indéterminée)
About Yves Di Cristino (494 Articles)
Rédacteur en chef et cofondateur de leMultimedia.info. Membre de l'Association Internationale de la Presse Sportive (AIPS). Doctorant à l'Université de Lausanne. Master en Sciences Politiques.

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