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En onze ans, la Ruche attire toujours autant les plus curieux festivaliers du Paléo

« Le Paléo porte un intérêt fondamental pour les festivals dans les festivals », aiguillonne Daniel Rossellat

La Ruche est cet espace si dissimulé sur le terre-plein du Paléo Festival que tous les festivaliers l'ont déjà découvert un jour ou l'autre, lors de ces onze dernières éditions. Patrick Chambaz, son initiateur, a tenu bon tous les obstacles pour rendre à cet écrin, la reconnaissance dont il mérite, pour donner à l'art de rue la publicité qu'elle n'a jamais eue. L'épopée a commencé en 1989, lors de la dernière édition du Paléo sur la prairie de Colovray; à l'époque, il n'y avait pas d'espace aménagé mais une première troupe, les Crazy Idiots, qui allait marquer de son empreinte une nouvelle collaboration entre la musique et le circassien. Voilà plus de 25 ans que le projet continue à passionner les plus curieux festivaliers du Paléo. Une belle histoire...

La Ruche est l'écrin réservé aux arts de la rue au Paléo Festival. À découvrir, tôt ou tard. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Nyon]

Il y avait la Crique, à une époque pas si lointaine, bien avant que naisse la scène du Détour, au Nord du Quartier d’Orient. Elle avait vu le jour dès les premières heures du transfert du Paléo Festival de la prairie de Colovray au terrain de l’Asse dans les années 1990. Propulsée par Patrick Chambaz à sa barre, le projet a fait l’histoire du festival nyonnais. Convaincu par l’idée, à tout égards admirable, de propulser les arts de la rue au sein même de la machinerie musicale du Paléo Festival, Patrick Chambaz voit aujourd’hui son œuvre et son rough artistique grandis, grandement appréciés par les 230’000 festivaliers ayant pris part à la grande fête populaire. Depuis onze ans, son espace a gagné un peu d’isolement, un peu de terrain et toujours plus de notoriété. La Crique est ainsi devenue la Ruche en 2008 et a déménagé du Quartier du Détour au contrebas du Quartier des Alpes, à la gauche des installations métalliques de Monic La Mouche. Mais le projet et l’intérêt populaire pour celui-ci n’a pas changé; en une décennie, le lieu est devenu une marque incontournable du raout nyonnais, fédérateur et familial en ce qu’il permet une belle proximité entre comédiens, bénévoles et public. Une simplicité détonante face à la superbe et la forfanterie des têtes d’affiche. « Tout a été très progressif. La première année où l’on avait ouvert la Ruche, nous étions plus petits et avec beaucoup moins de public, une trentaine de milliers contre le double actuellement. De toute façon, je ne la verrai pas ailleurs, à condition de monter un autre projet. La Ruche est tellement bien ici qu’il serait illusoire de vouloir créer autre chose », nous répondait alors son programmateur et initiateur Patrick Chambaz. Assis sur son banc de bois vernis, sous l’ombre d’un parasol et bercé par l’art émergent qui l’entoure de partout, Patrick Chambaz n’est pas un homme comme les autres. Ou alors oui, il l’est, mais en outre mesure. En réalité, l’homme de 57 ans tient une personnalité qui ne laisse personne indifférent. Sous son air apaisé, son chapeau de paille et ses lunettes de soleil, il ne laisse transparaître que sa satisfaction; celle de s’être battu pour ses idées et la promotion des arts de la rue à Paléo.

« L’on s’y divertit avant de retourner à la ville, près de la Grande Scène. Il y a du gigantisme d’un côté et du minuscule de l’autre. Pour certains, il s’agit même d’un lieu de base »

Patrick Chambaz, fondateur et programmateur de la Ruche

Ses premiers ambassadeurs furent la troupe des Crazy Idiots qui inauguraient, à leur manière, la première confrontation de cette discipline méconnue à l’examen populaire. Ce fut en 1989, lors de la 14e édition du Paléo qui fêtait en ce mois de juillet sa dernière volée sur le terrain de Colovray. Un instant de transition qui permit le début d’une aventure longue, devenue tradition désormais depuis plus de 25 ans. C’est une histoire qui dépasse déjà les plus jeunes d’entre nous, festivaliers et festivalières, nés à l’ère de l’Asse et de ses 15 hectares de terrain aménagé. Si la richesse historique du Paléo touche la sensibilité de l’ensemble des trois dernières générations, celle de la Ruche et des arts de la rue plus généralement est déjà plus discrète; elle eut dès le début un écho retentissant auprès des Millennials avant de s’inscrire progressivement dans les mémoires et la curiosité de la génération silencieuse, sensiblement moins portée vers la découverte artistique il y a encore peu. Les jeunes du nouveau millénaire découvrent petit à petit l’écrin, logé à quelques foulées de la Grande Scène, et s’en inspirent lentement. Et voilà la réussite d’une vision qui a réussi à regrouper les sensibilités de chacun. C’est aussi cela la Paléo. « Le Paléo porte un intérêt fondamental pour les festivals dans les festivals. C’est comme les différentes manifestations que l’on peut retrouver dans une ville, composée de grande places évidentes à la réunion et d’autres plus cachées, dont il faut parfois démontrer une majeure curiosité pour les trouver », nous confiait le Président du festival Daniel Rossellat dimanche après-midi, peu après la conférence de presse de clôture de sa 43e édition. « Seule une toute petite entrée permet au festivalier de nous retrouver – complétait plus tôt dans la semaine Patrick Chambaz – Tout cela contribue au charme de l’endroit; quand l’on pénètre dans la Ruche, l’on se retrouve un peu dans un autre monde. L’on s’y divertit avant de retourner à la ville, près de la Grande Scène. Il y a du gigantisme d’un côté et du minuscule de l’autre. Pour certains, il s’agit même d’un lieu de base, entre deux concerts, alors que pour d’autres, il s’agit surtout de retrouver cette ambiance bon enfant qui attire beaucoup les familles avec leurs enfants. » La Ruche a incontestablement trouvé sa place et son rythme de croisière au Paléo et l’évolution est pleinement observable.

Une installation et une décoration qui dépeignent la coquetterie du lieu

« Les arts de la rue sont souvent programmés sur une scène classique, ou alors ils sont en déambulation. Chez nous, nous avons eu le potentiel d’inverser l’ordre des choses en faisant en sorte que chaque artiste puisse jouer dans son univers. » La Ruche tient en son organisation, le respect nécessaire pour la programmation de ces artistes, le respect pour leur univers de travail et de représentation. Au Paléo, chaque troupe retrouve ses marques dans un écrin de spectacle particulièrement pensé à leur bien-être. « Nous avons fait en sorte que ce soit au public d’aller à la rencontre des artistes et non l’inverse », confie à juste titre Daniel Rossellat. C’est pourquoi le terrain de l’Asse convient parfaitement à cet espace réservé aux plus curieux, fidèles amateurs ou non, isolé par la forêt et détaché du vrombissement musical, attrayant davantage à la cacophonie qu’au poétique. L’art de la rue ne s’oppose nullement à la musique, il s’avère plutôt être un complément d’expérience adressé aux festivaliers qui souhaitent combattre la routinisation de leurs activités à Paléo. Et en cela, la Ruche parvient à ses objectifs, laissant parfois envahir l’oubli du très grand festival qui s’y cache juste derrière. Derrière ces arbres fleurissants: « Le lieu s’y prête parfaitement pour permettre le théâtre de rue. La forêt a une grande importance car elle joue le rôle de frontière en ce qu’elle nous ferme l’accès au reste du terrain », aiguillonnait Patrick Chambaz. « Nous ne cherchons pas à nous agrandir du tout. Nous nous apercevons que sur les quelque 35’000 festivaliers qui foulent le Paléo chaque jour, plusieurs milliers découvrent la Ruche, et nous ne nous rendons pas forcément compte. À certains moments, l’on voit le lieu bondé, à d’autres un peu moins. Toujours est-il qu’il ne me vient plus, comme à une certaine époque, l’envie de fermer le lieu, comme cela a pu arriver un temps. Certaines personnes venaient le dimanche pour découvrir et malheureusement cela n’était plus possible. Depuis plusieurs années, le public s’étale progressivement entre les six jours de festival, du mardi au dimanche et nous [avons atteint] une moyenne de 14 ou 15’000 visiteurs sans problème. » Il faut dire que tant au Village du Monde, aux confins des installations de Monic La Mouche, qu’ailleurs sur le reste du terrain, le soin du détail y est appliqué. « Nous sommes plus petits et plus resserrés que le Village du Monde, mais à quelques détails près. Ici, nous ne retrouvons aucun mobilier. Il y a un très grand effort qui est porté sur les éléments du décor, les installations; nous travaillons sur une ligne de travail que nous développons tous les quatre, cinq ans, avec des améliorations et un développement perpétuel du lieu », confiait encore Patrick Chambaz.

« Notre devise à Paléo est: innover, surprendre, séduire. Chaque année, nous apportons des changements incrémentaux à l’ensemble de nos projets; nous ne démontons pas les repères qui sont ceux des festivaliers mais nous agissons sur une perpétuelle transformation »

Daniel Rossellat, président-fondateur du Paléo Festival Nyon

Ceci est par ailleurs au cœur des discussions au sein des membres de l’Association Paléo et du comité directeur. Car si le festival sera contraint de perdre quelques hectares dès l’année prochaine à cause d’installations imposées par le Nyon-St-Cergue qui agit en navette pour les festivaliers, le cœur des installations sera maintenu, parmi elles le quartier du Village du Monde et la Ruche, bien évidemment. Indépendamment des contraintes qui leur seront imposées sur l’aménagement futur de l’édition 2019 – dont un premier projet sera soumis à validation au mois de septembre –, Daniel Rossellat a toujours maintenu dans son flegme et son discours une part importante de pragmatisme. « Nous nous remettons chaque année en question mais avec des acquis positifs en mémoire. Notre devise à Paléo est: innover, surprendre, séduire. Chaque année, nous apportons des changements incrémentaux à l’ensemble de nos projets; nous ne démontons pas les repères qui sont ceux des festivaliers mais nous agissons sur une perpétuelle transformation. Cela est comme dans une ville, si rien ne bouge, pourquoi les touristes devraient-ils revenir la visiter ? », nous affirmait-il alors. C’est pourquoi, à la Ruche, l’on y reconstruit chaque année, une nouvelle façade: « Nous avons toujours eu une entrée particulière et qui change chaque année », complétait alors Patrick Chambaz. Cette année, ce fut l’entrée dans la poésie et la littérature passée. Dépaysant.

« Une atmosphère diversifiée qui contribue à son identité »

En 2018, le thème choisi pour la Ruche invitait au burlesque, à l’italienne beaucoup. Plus précisément, ce fut Burlesco: dal poetico al cacofonico. De la légèreté poétique à la rhombe incessante de plusieurs voix, parfois amenées sur un tapis musical bien choisi. L’on ne s’éloigne pas énormément non plus de la gestuelle circassienne maintes fois promues les années passées, en ce que le burlesque garde un trait étymologique bien défini. « La burla en italien signifie la farce et c’est sous cette racine qu’est né le burlesque entre les années 1700 et 1800 », précise alors Chambaz. Toujours est-il que la découverte est perpétuelle au plus près de la sensibilité de ces artistes. Toute la semaine, du mardi au dimanche, le public du Paléo a certainement ri, s’est parfois interloqué, subjugué ou tout simplement passionné, fasciné par les représentations des compagnies Dédale de Clown, Kartoffeln, Progéniture, Les P’tits Bras, Titanos, Ekart, des Humains Gauches, Gerry Oulevay ou encore de Carlo de Rosa en autres. Personne ne leur en a fait aucune publicité mais leur talent n’est jamais passé inaperçu auprès des festivaliers. Ils ont été plusieurs milliers à les découvrir et à les apprécier, donc. Et ce chaque jour ! « Si l’on calcule une jauge à 400 places, multipliées par six, l’on atteint un score de 2’400 personnes qui ont vu chaque spectacle proposé à la Ruche. En soi, ce nombre n’est pas énorme par rapport aux 35’000 qui sont sur le terrain. Jouer tous les jours était d’autant plus fondamental au début du projet que le bouche à oreille se révélait être notre meilleure publicité. Ensuite, compte tenu certains soirs des nuisances sonores, la récurrence permet à chaque artiste de réaliser des spectacles d’une qualité toujours meilleure. Tout cela sans compter l’ambiance particulière, familiale que l’on retrouve dans les loges; avec un monde de comédiens et de bénévoles qui se rencontrent chaque jour », lâche alors Patrick Chambaz. La Ruche a modelé son dessein et est parvenu à promouvoir auprès de ces artistes de rue, la reconnaissance dont ils méritent. Une découverte totale aussi bien pour le public, les artistes et les organisateurs. « Cette ambiance, je la ressens même quelque temps après le Paléo. Lorsque je vais au festival d’Aurillac en août, je retrouve certains artistes qui se rappellent de leur passage au Paléo Festival. C’est incroyable, d’autant plus qu’ils admettent y garder un souvenir inoubliable. Tout cela fait que l’on crée un univers, à la fois au sein de la Ruche mais aussi dans les loges où l’on y accorde une attention toute particulière pour la décoration et l’accueil. On s’y sent bien. Partout. »

« Je cherche justement des artistes pointus et non les simples – et pourtant il y en a de très bons – lanceurs de diabolos ou jongleurs. Ce stade-ci me semble être un peu dépassé »

Patrick Chambaz, fondateur et programmateur de la Ruche

Puis, l’écrin pensé par Patrick Chambaz, sous la bénédiction du Président Daniel Rossellat, favorise la diversité, nécessaire, incontournable. « Il y a différentes manières de concevoir un projet – nous affirmait dimanche après-midi Daniel Rossellat –, il y a la monochromie et la polyvalence. Nous avons clairement choisi de nous montrer polyvalents. Cela n’est pas toujours évident mais c’est bien cette atmosphère diversifiée qui contribue à l’identité de la Ruche. » Tout y est, à quelques nuances cousues de fil blanc. « Nous avons de tout, aussi du cirque, mais il y a déjà tellement de musique sur le reste du terrain que nous évitons d’en refaire ici aussi. Par contre, nous finissons toujours nos soirées avec quelque chose de très festif. Cette année, c’est le “Bal à Pat’Mouille” qui revisite les personnages un peu « ringardos” des années 50’s mais qui balancent de la très très bonne musique », expliquait alors Patrick Chambaz. Toujours est-il, pour le grand homme de la Ruche, qu’il faille promouvoir ce qui ne l’est jamais (ou très rarement) ailleurs. Cette touche d’absurde si dissimulée dans les arts de nos jours: « Les arts urbains, forains, circassiens sont très peu connus en Suisse. Il n’y a que le festival La Plage des Six Pompes [ndlr, à la Chaux-de-Fonds du 5 au 11 août] – entre autres petits événements un peu isolés – qui le manifestent. Je cherche justement des artistes pointus et non les simples – et pourtant il y en a de très bons – lanceurs de diabolos ou jongleurs. Ce stade-ci me semble être un peu dépassé. Je vais aller à la recherche du plus percutant, que cela puisse aller vers l’humour ou même le silence. Toujours est-il que je ne définis aucun thème à l’avance. Je vais voir des spectacles et un certain nombre d’entre eux me permettent d’organiser mon programme, certains artistes se complétant passablement bien, partageant un ou plusieurs points communs. Cette année, c’est le burlesque mais l’on a aussi des choses très Tati, d’autres qui sont plus Buster Keaton, d’autres encore qui se rapprochent du cirque des années 1900,… C’est un ensemble de représentations qui interloquent. » Et qui interloquent tôt, dès l’ouverture des portes sur le site du Paléo. « Ce sont aussi des heures calmes, avec beaucoup moins de nuisances sonores. Et l’on a la chance d’avoir des zones d’ombre grâce à la forêt. Commencer tôt pouvait être un risque mais c’était aussi un moyen de ne pas accueillir le public dès l’ouverture des portes sans que rien ne se passe. Comme l’ouverture des portes est à 15h30, très vite, l’on propose un spectacle. Et cela marche bien; si l’on faisait une photo aérienne chaque jour vers 16 heures, l’on se rendrait compte que la Ruche est très prisée alors que le reste du terrain restait encore clairsemé. Il y a soit du monde à la boutique, soit à la Ruche », plaisantait alors Chambaz. Toujours est-il que certains ont découvert la Ruche tard, mais cela n’empêche de se préparer pour l’édition prochaine, la 44e. Même endroit, même folie.

About Yves Di Cristino (452 Articles)
Rédacteur en chef, membre actif de l'Association Suisse des Journalistes Indépendants (CH-Media) et de l'Association vaudoise de la presse sportive (AVPS). Titulaire de la carte AIPS. Étudiant en Master de Sciences Politiques à l'Université de Lausanne. Prépare un mémoire en histoire internationale focalisé sur les relations de Guerre Froide et de post-Guerre Froide.

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