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Margareth Menezes, Mart’Nália, Gilberto Gil, quand les identités croisent la musique

La Brazil Night du Montreux Jazz Festival a mis en exergue la vitalité et les origines de la musique sud-américaine. Une occasion d'en apprendre sur la contrée

Richard Bona, présent sur la scène du Montreux Jazz Club lundi à 1h du matin, lors du concert surprise du 85e anniversaire de Quincy Jones à Montreux, l'a toujours annoncé: il faut chanter avec ses racines, au plus près de ses origines. Sinon ? il n'y a pas de musique. Disons-le, au-delà de Richard Bona, cet auteur, musicien et chanteur camerounais, il y a de parfaits exemples d'artistes engagés dans la promotion de leur identité au travers d'une musique qui leur est propre. Il n'y avait qu'à jeter un coup d'œil à la Brazil Night de samedi soir à l'Auditorium Stravinski; Margareth Menezes, Mart'Nália et Gilberto Gil ont offert un récital de presque quatre heures et demi sur la scène cardinale du Montreux Jazz Festival avec, pour seule mission, vivre leur musique. De Bahia à Rio, l'on retrace volontiers les trois artistes qui ont donné, souvent de leur temps et de leur énergie, à la promotion et au développement de la culture dans leur pays, le Brésil.

Gilberto Gil s'est produit avec son cercle familial et amical rapproché à l'Auditorium Stravinski lors de la “Brazil Night” de la 52e édition du Montreux Jazz Festival. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino

Comme partout au Brésil, l’humilité reste de mise. Et rien ne change que la Seleção Brasileira ait été éliminée de la Coupe du Monde en Russie, tout tient dans la délicate vision d’une vie où la simplicité reste la mise première, et la vida louca de même. Rien ne vient entacher le rapport humain, primaire, primordial, primesautier. Point de grandes réflexions, tout allant dans le sens de l’humeur – bienveillante – et des premières impulsions créatrices. Et à en regarder Margareth Menezes, Mart’Nalia et la famille Gil Moreira sur la scène cardinale du Montreux Jazz Festival, l’on en vient à oublier les repères: changement de culture, de pays, de continent, d’hémisphère… et un mélange de styles si harmonieux qu’il convient mieux de se laisser emporter par le rythme, les cadences tantôt amusées, tantôt apaisées, toutes ponctuées par le sourire de deux femmes au sens commun musical nourri et habillées par la famille du clan Gilberto Gil. Aussi faut-il dire que chacun, à sa manière, a tenu le plus noble des messages sur les planches du Stravinski en ce deuxième samedi soir de festival: la musique guidant les peuples, vêtant les émotions, sustentant les sentiments d’un public emporté par le satin délicat de la mouvance brésilienne. Ce n’est par ailleurs pas la première fois que le Brésil fête sa soirée à Montreux; João Bosco en 1983, Margareth Menezes – déjà – et Ney Matogrosso en 2006, Beth Carvalho en 2007, Maria Gadù et Maria Rita en 2011 et Jorge Ben Jor et Adriana Calcanhotto en 2012. Sans compter les diverses apparitions de Gilberto Gil, en 16 concerts au Montreux Jazz, entre 1978 et 2015. Ceci même avant de le retrouver, à nouveau, en 2016 sur “sa” soirée brésilienne en compagnie de son ami Caetano Veloso. L’on en retrace donc l’histoire vivante et profonde de la tradition brésilo-montreusienne. Une tradition de danse et poésie, mêlée à la joie certaine d’un peuple exilé et reconnu dans les racines qui sont les leurs. Ce samedi soir, affiche oblige, le Brésil n’aura pas éclipsé les talents multiples déployés sur les autres scènes du festival mais la nature de sa musique aura offert sans doute l’une des plus belles soirées – en ce qu’elle retient de mémorable – de l’édition sur le Strav’.

L’afropop savante de Margareth Menezes

Que l’on ne confonde pas le continent, l’afropop marquée par la musique de Margareth Menezes n’a rien de poncif. Bien au contraire, c’est la musique des 30 dernières années, imprégnées du Carnaval de Bahia des nineties, et ajoutée à l’héritage d’une musique africaine tout ce qu’il y a de plus dansant. La chanteuse de Salvador a réalisé le parfait amalgame entre la traditionnelle samba et la “révolution” reggae, le tout enjoué dans une tendance afrobeat bien régulière. L’Afropop Brasileiro est pleinement sa création; un mouvement perpétué et perpétuel, animé depuis plusieurs décennies désormais. Il ne faut par ailleurs pas oublier d’où naît la musique de Margareth Menezes, une femme de culture, engagée dans sa diffusion au Brésil, à Bahia et ailleurs, et récompensée longuement pour son implication dans la vie culturelle en Amérique du Sud. C’est par ailleurs en mai 2016 que l’artiste reçoit les honneurs de l’Assemblée législative de l’État de Bahia, cet état au Brésil déjà si divers, entre sa côte tropicale et ses régions arides au Sertão. Elle y est reçue par la députée d’alors Fabíola Mansur, remerciée et élevée pour ses talents et sa bienfaisance; Margareth fut définitivement l’une des artistes qui ont contribué à l’avancée et au développement politique de sa région. Et tout cela doit être porté à connaissance à l’heure où l’artiste foule les planches du Stravinski, en grandissime habituée des lieux. Elle est également Présidente de l’Association Fábrica Cultural au service du développement culturel au Brésil, réduit à une activité de fortune sans élévation institutionnelle, engageant actions et mouvements en faveur de l’éducation et de la production durable de l’art et du divertissement. L’opération tient par ailleurs sur une conviction de long terme, celle de faire de l’art une branche économiquement viable pour les politiques, à l’aune de l’industrie musicalement développée en Europe et plus généralement au Nord. Et puis, rappellerons-nous également que sa musique a 30 ans, grandie au contact du monde et dans le monde, d’autant plus que la chanteuse est sans doute l’artiste qui favorisa l’essor de l’afropop dans les recoins fermés du continent américain, au sud comme au nord, aux États-Unis où elle a notamment côtoyé les Talking Heads, lors d’une tournée entamée aux côtés de Gilberto Gil et Dominguinhos et en Europe pour sa présence régulière, à l’image justement de ses fréquentes apparitions au festival de Montreux qui lui a toujours offert l’espace nécessaire à sa très belle démonstration. La musique de Margareth Menezes tient donc un quelque chose de profond, un ancrage politique parfaitement dissimulé, en ce qu’elle se bat régulièrement en faveur d’un domaine – la culture – éventré au Brésil. Et cela ne se voit pas nécessairement, tant l’engouement est entier à l’écoute de ces sonorités balnéaires, estivales, fraîches et appréciées pour leur imparable contagion.

La Coupe du Monde n’est par ailleurs jamais très loin dans les discours, en ce qu’elle a laissé un goût tantôt amer, tantôt réjouissant des festivités autour de Rio de Janeiro et au sud de l’Amazonie. Mais à l’heure où au Brésil, l’on retient les finances en pleine crise économique et politique, aussi depuis la destitution de la Présidente Dilma Rousseff en 2016, tout a trait à une réalité plus mitigée. Si la situation économique n’a rien à voir avec le Mondial 2014 et les Jeux Olympiques  de 2016, beaucoup assurent, toujours est-il que le pays traverse une période où la condition de vie y apparaît trouble, au détriment d’une avancée certaine des réalisations culturelles et musicales brésiliennes. Par sa musique, inexorablement, Margareth Menezes rappelle ainsi la condition des artistes, encensés par l’héritage du vingtième siècle mais souvent relégués au second plan des intérêts politiques du pays. « Être un artiste, ce n’est pas être un clochard », écrivait-elle sur son site personnel en mai 2016. « Il y a une tendance aveugle à appeler “art vagabond” et cela dans tous les domaines de l’expression artistique et culturelle, mais dans l’art il y a un différentiel, une personnalité et une capacité à générer un sentiment d’attente et de vibration chez ceux qui le reçoivent et l’observent; la culture et l’art génèrent des provocations au-delà de la raison. » En un sens, finalement, à chaque représentation, Margareth Menezes attire l’attention d’une jeune génération passionnée par les arts mais peut-être encore trop frêles à l’expression. Sa musique détruit ainsi l’ivresse et initie à d’autres alternatives, à une autre connaissance, plus vaste. Plus intéressante.

Mart’Nália, un combat universel pour la douceur de vivre

Mart’Nalia apparaît dans une Bossa Nova feutrée, où la cymbale trouve pleinement sa place. Ensemble bleu noir, loin du flashy brésilien. Mais la gestuelle y est, le rythme dans la peau, la scène à soi, une danse minaudée, légère, aérienne, dans un cool jazz qui rassemble la samba aux précisions plus européennes, au septentrion. Le sens du battage, de la percussion dans les mains (baguette de batterie en main), le bassin dandinant, le sourire affiché, le regard possédé de la légèreté propre, de la musique qui coule dans ses veines. Nul doute, sa musique, elle la ressent, elle la vit à la précision même. Sa vie, elle l’a longtemps passée à l’école de samba de Vila Isabel, quartier de Rio de Janeiro. Elle a grandi, en apprenant à “samber”, à danser, à comprendre le message musical de la tradition brésilienne, à sentir la vie au travers de l’art inculqué, guitare en main, tambourin caressé, puis battu. Tout a commencé là, à l’Unidos de Vila Isabel, auprès de son père Martinho da Vila, chanteur, compositeur – évidemment – et écrivain. Mart’Nália, fille de ce communiste engagé, est sans doute l’artiste qui comprend et observe au mieux la transition générationnelle qui a lieu au sein même de son village. Elle avouait déceler une tendance nouvelle, parmi la jeunesse de son quartier près d’Ipanema et Copacabana. La samba, à l’en croire, n’a jamais été linéaire parmi les jeunes personnes du coin, mais elle renaît subitement depuis quelques années, au plus près d’artistes qui vivent la transition humaine au travers de la musique. L’artiste de 52 ans ne s’est par ailleurs jamais détournée de la mission qui est la sienne: dominer l’exogène, dominer l’extérieur à la faveur de son talent et de son âme.

Au début du mois, elle s’était par ailleurs produite à Moscou, parallèlement à la Coupe du Monde. La jeune femme – homosexuelle – est solide, convaincue du rassemblement musical mondial. Elle ne s’est pas déprogrammée de la soirée brésilienne qu’elle devait assurer le 30 juin dernier en capitale russe, malgré le rejet manifeste de plusieurs groupes de s’y produire, à l’image de Liniker et des Caramelows, dont le frontman est trans. Mart’Nália, quant à elle, a fait preuve de l’intelligence qui l’honore, elle a bâti sa résistance en n’octroyant qu’une mineure importance au contexte. La chanteuse, compositrice, actrice et percussionniste a livré, comme à son habitude, une joie de vivre, décelée aussi bien en Russie qu’à l’Auditorium Stravinski ce samedi soir. Pour plus, accompagnée de ses percussionnistes Thiago Silva, Anderson Nascimento et Analimar Ventapane, le set n’en fut que plus animé, plus entraînant, plus battu, plus rythmé. Latin Grammy avec son album Misturado, son 11e en carrière, l’artiste cinquantenaire poursuit docilement le chemin qui est le sien, vers la reconnaissance mondiale. Sa tournée, débutée au Brésil à l’espace Caixa Cultural de Rio, poursuit son bon train au travers des continents. Partout, néanmoins, Mart’Nália reste la même, inchangée, passionnée.

Du tropicalisme à la Popular Brasileira, Gilberto Gil célèbre les 40 ans de Refavela

Refavela retrace un brin d’histoire riche de l’immense Gilberto Gil, cet homme né à Salvador de Bahia qui a réveillé le tropicalisme au Brésil depuis le débuts des années 1960. Le pouvoir des favelas, leur richesse inouïe, inespérée révélée il y a 40 ans au gré d’un projet né pourtant à plusieurs milliers de kilomètres du Brésil. C’est l’Atlantique que Gilberto Gil a traversé pour visiter l’Afrique, ce continent qui lui nourrit intimement son âme lors de son premier voyage vers la fin des années 1970. Pourtant, à son début de carrière, en 1962, le trublion brésilien se limitait à une bossa nova indulgente, bienveillante, en ce qu’elle avait de modeste, alors. Mais très vite, son sens aiguisé pour les justes combats lui dessinèrent l’inspiration de sa future musique. Contre-culture mondialisée, il a émancipé la voix des bidonvilles de son pays, où les rites ont vécu et survécu depuis plusieurs millénaires. Descendant des esclaves, à l’image des Sécessionnistes étasuniens, Gilberto Gil a éveillé les soupçons musicaux des basses terres bahianaises, avec une saveur expatriée, généralement africaine, spécifiquement nigériane. Il écorne l’image aérienne de l’industriel maison pour favoriser le retour global à la terre, à la nature, la publicité artistique multiculturelle, plurielle; le fragment racinaire du Brésil. C’est pourquoi, il ne rechigne pas à la représentation de son ancien album, déjà quarantenaire Refavela. Si l’idée de le reproposer advient d’une idée de son fils Bem, présent sur la scène du Stravinski samedi soir avec son père, le projet maintient sa cohérence. À l’heure de l’afropop, l’opus datant de 1977, né d’un voyage initiatique au Nigéria, à Lagos, retrouve la ferveur d’un public amusé, consciencieux du partage musical que celui-ci propose, implacablement. Sans oublier que Gilberto Gil et sa famille ne sont pas étrangers à la promotion de la culture locale et transcontinentale; Gilberto fut bien ministre de la culture sous le gouvernement Lula da Silva de 2003 à 2008, tenant hautes ses convictions. Voilà l’héritage maintenu d’une longue carrière qu’il n’est pas prêt de terminer à 76 ans. En 2016, il était bien venu à Montreux avec son ami Caetano Veloso, avec lequel il n’avait pas manqué par le passé de justifier sa musique dans une veine nettement plus engagée, à la défense des besoins sociaux du peuple brésilien. Preuve en est que le combat d’une vie ne finit jamais, pas même à la frontière du Montreux Jazz Festival, étape réputée incontestable dans la tournée du vieux briscard.

Cette année, il est venu au bras d’une belle et douce compagnie. À commencer par sa femme, Flora Giordano et sa fille aînée Nara De Aguiar, aux chœurs mais aussi aux côtés d’artistes au talent reconnu. C’est justement la chanteuse capverdienne Mayra Curado Andrade, qui a notamment connu le Brésil à l’enregistrement de son deuxième opus Stória, Stória… en 2009, qui a introduit la troisième partie de soirée à l’Auditorium Stravinski samedi soir, immédiatement suivie du chanteur et accordéoniste Erivaldo Juni Alves De Oliveira. Entre-temps, l’homme, grande affiche de la soirée, est resté au seuil des planches, laissant courir une inauguration parfaitement exécutée. Il voit, de l’extérieur, entrer la chanteuse, compositrice et pianiste italienne Chiara Civello, prise dans la tenaille des piano-bars new-yorkais où elle réside. Le mélange du piano et de l’accordéon apprête la salle, la polit des sonorités latines incontestables, l’ancre dans un folklore brésilien attendri. Ce n’est finalement qu’à concert écoulé de déjà 25 minutes qu’apparaît l’artiste, en ensemble chemise-jeans noirs, dansant d’un pas cadencé, bras enjoués, sobriété gardée précieusement. Il prononce quelques mots en français, en grand ami et connaisseur du festival. Puis, engage un prélude en particulier, pas anodin, symbolique. Le neuvième titre de son album, Balafon, adresse au mieux le message d’une tradition africaine, justement emprunte dans la musique du Brésilien. Au premier plan, relativement, le xylophoniste Alexandre Garnizé est agenouillé, lames de bois face à lui et résonateurs installés. Le Balafon est en réalité cela, un xylophone africain répandu aussi dans nombre de contrées de l’Amérique du Sud. C’est en réalité un marimba, marque certaine du continent central, guide avéré dans le sillage du rapprochement des cultures entre les pays de l’hémisphère sud. Par là, Gilberto Gil aborde déjà tout ce dont il est question dans son œuvre: l’ancrage musical dans les racines, emprunté dans les origines propres, l’afro-américain, l’afro-brésilien, l’afro. Tout court. L’on n’est plus nécessairement dans l’activisme politique, le militantisme contradictoire à l’art de la musique. Les deux sont superflus, la musique puisant dans la profondeur de l’être, la politique se nourrissant dans son contraire, jugeant et établissant le contenu extérieur, les facteurs exogènes à l’homme pour tenter de l’en influencer, le tromper dans des convictions surnaturelles. C’est indubitablement le retour à la simplicité, un retour à la mode d’un jour, datant du sommet de Rio de Janeiro au début de la décennie 1990, proche de la terre, proche des racines. The roots.

About Yves Di Cristino (443 Articles)
Rédacteur en chef, membre actif de l'Association Suisse des Journalistes Indépendants (CH-Media) et de l'Association vaudoise de la presse sportive (AVPS). Titulaire de la carte AIPS. Étudiant en Master de Sciences Politiques à l'Université de Lausanne. Prépare un mémoire en histoire internationale focalisé sur les relations de Guerre Froide et de post-Guerre Froide.

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