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Boogát, l’underground latino-américain à l’accent québécois

« Nous avons ouvert la scène du Dôme pour cette 42e édition et je pense que nous y sommes assez bien parvenus »

Pour l'ouverture du Village du Monde de la 42e édition du Paléo Festival, l'artiste tous horizons Boogát n'a pas manqué de faire danser les quelques centaines de personnes regroupées au devant de la scène du Dôme mardi après-midi. Immersion profonde dans l'univers du chanteur paraguayen et mexicain, né à Québec et établi à Montréal, tenant d'un hip-hop des années 1990, mélangé à une pointe de reggaetón et une grande dose de cumbia. Rencontre.

Boogát sur la scène du Dôme au Paléo Festival de Nyon. © Oreste Di Cristino / leMultimedia.info

Il a un nom qu’il n’exhibe même plus sur les parvis de chapelle à Mexico. Daniel Russo Garrido, alias Boogát, a longtemps cherché sa voie musicale. Parti sur un répertoire en français en 2005 qu’il finit par abandonner, car si peu assimilable à un style qui le corresponde parfaitement, l’artiste aux ascendances paraguayennes, mexicaines – né à Québec mais établi à Montréal – a finalement testé son timbre de voix dans une langue sensiblement plus chantante, celle répandue dans les tréfonds de l’Amérique centrale. Certes, en réalité, la conversion vers une culture plus travaillée, celle de l’Amérique latine, mise à l’honneur au Village du Monde du 42e Paléo Festival, n’a pas été si prompte, si innocente qu’elle n’en laisse paraître pour Boogát. Dans les faits, depuis plus de dix ans, l’artiste a personnellement construit son univers, sa musique, choisi son entourage en adéquation à son contexte de vie, le Canada, avant de finalement parvenir à prendre un envol certain dans une réalité qui est toujours plus la sienne, réappropriée à l’image de ses créations, tenantes à la fois du rap underground de ses débuts à Montréal émaillé des sonorités latino-américaines qu’il laisse envahir dans sa musique. Plus précisément, Boogát c’est un mélange de hip-hop des nineties, de reggaetón endiablé et de cumbia dans la plus pure tradition colombienne du style. Rien d’autre que l’abattement pur et simple des genres dans une emprise musicale fédératrice et solennellement inoffensive. Aussi, la cumbia parsemé de rap reste une mixture qui laisse éclore toute la personnalité et la marque de l’artiste sur la scène du Dôme. « En réalité, il existe une scène assez fournie de musiciens de par le monde tenants d’un mélange entre le rap et la musique latine. Systema Solar qui vont jouer mercredi au Dôme [Lire l’article] sont un exemple parfait de groupes très bons dans le genre, mais avec leur bagage colombien. Je pense qu’il est nécessaire de développer un genre qui nous ressemble à tous », lâche Boogát au sortir de scène au Village du Monde de Paléo. Une expérience nouvelle pour le Montréalais qui venait jouer pour sa toute première fois en Suisse.

Une musique passe-partout

Quelques heures après s’être produit sur la scène du Dôme, Boogát, comme nombreux après lui durant toute la semaine, s’est prêté aussi au public plus intimiste de la scène de l’Escale, cachée à l’intérieur de la troisième pyramide maya reconstituée au sein même du quartier du Village du Monde. Et la tendance fut la même qu’ailleurs, où l’ambiance des quelques recoins escarpés des rues de Bogotá, Mexico ou encore d’Asunción fut rappelée à l’essence même d’un public et d’effluves caractéristiques de l’Amérique latine. Et la musique de l’artiste s’y couplait parfaitement au rythme du craquement du parterre boisé de l’Escale. « Ça reste un projet encore underground. Nous sommes habitués à jouer devant des publics qui ne connaissent pas encore bien notre musique ou qui parfois ne la connaissent pas du tout. Donc l’on est forcé de développer des automatismes pour rendre le moment assez goûteux quel que soit le public auquel nous sommes confrontés. Et cela passe tout le temps, d’autant plus qu’au Paléo, le public est génial », s’empresse de rappeler Boogát en interview dans les backstages luxueux de la scène du Dôme.

« Avoir l’art de ses moyens »

« Aussi, quand j’ai développé le projet, je ne pouvais pas et je n’avais pas à offrir ce qui se faisait déjà dans le monde latin. Il fallait que je fasse avec ce que j’ai, dans mon plus profond. Il y a une belle phrase tirée d’un auteur à Québec qui développe l’expression, “l’art de ses moyens”. Et je suis assez d’accord avec cela ; il faut avoir l’art de ses moyens, soit faire avec ce que l’on a. » C’est la simplicité d’esprit qui frappe chez Boogát, convaincu de la richesse enfouie en chacun des humains. La personnalité de l’artiste est la clef de la réussite, la musique étant la poésie d’une histoire personnelle que chacun raconte à son public. Aussi, faut-il rappeler l’histoire d’un début de carrière remis en question à l’image d’un artiste inaccompli dans un univers en pleine refonte. Les débuts en indépendant dans la langue de Molière – lors desquels il remporta notamment le gala Montréal-Underground en 2005 – avant de la remplacer une année plus tard, suite notamment à une collaboration avec le collectif Roberto Lopez Project, avec celle de Cervantès; Boogát a revêtu une nouvelle aube sur un projet musical en quête de corps et dans un contexte de vie particulier.

« La musique en espagnol fut une bénédiction »

« La ville de Montréal est très multiculturelle. Il y a des gens de partout et la scène musicale y est très fédératrice mais aussi très stricte. L’on ne peut en réalité pas se permettre de se cantonner dans un style particulier en tant que musicien pigiste. J’ai par ailleurs eu la chance – ou la malchance – dans mon passé d’avoir été musicien pigiste, ce qui fait que j’étais un peu excentré de tout en même temps, de la scène électro, de la musique latine, du métal,… Et cela a fait que les musiciens développent une connaissance élargie à Montréal où ils jouent du rock un jour, le lendemain de la salsa, puis de la musique africaine avant de proposer un style électro au fur et mesure que les jours passent », explique l’artiste avant de revenir sur ses premiers titre en français qui furent pour lui, un tremplin particulier dans le monde de la musique: « En réalité, je suis assez satisfait de mes débuts en français. Très tôt, j’ai essayé, dans mon rap, de développer un projet musical et intellectuel. Mais je n’étais en réalité pas assez intellectuel, ni assez musical pour me démarquer. J’étais trop intellectuel pour la scène rap et pas assez musical pour la scène alternative, ce qui fait que je me suis un peu cassé les dents en français. Mais j’ai beaucoup appris de cette première aventure, ce qui m’a amené à collaborer avec d’autres groupes qui m’ont invité à partager leur show, avec du rap mais forcément en espagnol. C’est ce qui fait qu’à partir de 2006-2007, j’ai changé de cap. Je suis allé dans d’autres contextes et ce fut une benedición [ndlr, une bénédiction] », explique-t-il. Une possibilité d’exhiber une nouvelle figure charismatique de sa personnalité, celle qui compose les gênes les plus profonds de ses ancêtres latins, tout en y exaltant un baise-en-ville de rap, accommodable sur toutes les scènes et toutes les rues averties par un je-ne-sais-quoi d’Amérique centrale. « Quand on fait du rap, on pense qu’il n’y a que la scène rap qui aime le rap. Or, c’est faux. Tout le monde aime le rap et en remontant dans l’histoire de la musique, en France ou ailleurs, les musiciens jouent et chantent le rap depuis les années 1950 », rappelle-t-il.

Par-delà la cumbia, l’héritage indigène d’une Colombie profonde

La cumbia n’est pas un simple menuet ancestral propre à une quelconque région évertue à maintenir l’identité de sa propre culture. Elle est musique d’un autre temps, latine, africaine, indigène profonde, popularisée, étendue, appréciée et reconnaissable parmi toutes sur tout le littoral du continent américain. Et – Boogát rappelle – la cumbia est avant tout colombienne – « Afro-caribéen surtout » – et les similitudes y sont nombreuses avec le reggae et la musique des Bahamas. « Ce sont les noirs Colombiens qui l’ont d’abord développé avant qu’elle ne s’étende et se popularise, dans les années 1970, dans tout le pays avec Discos Fuentes [ndlr, l’une des plus anciennes maisons de disque en Amérique Latine, pionnière de l’industrie phonographique en Colombie] lorsque les studios sont passés de Carthagène des Indes à Medellín. À cet instant, la cumbia est devenue la crème sonore de toute l’Amérique latine, du Sud des États-Unis jusqu’au bout de l’Argentine. » Aussi, l’artiste, passionné, raconte l’histoire même du genre, témoin d’un temps précieux et d’un avenir certain, à l’image de la modernité actuelle, amorcée par nombres d’artistes ayant déjà effectué le tournant électronique. « C’est un style inévitable. Il n’y a pas beaucoup de styles qui regroupent autant de territoires nationaux en Amérique latine. Si l’on prend le tango, ce n’est même pas argentin, c’est un style avant tout basé dans quelques quartiers de Buenos Aires. De même, la salsa est surtout produite aux Caraïbes, dans les îles ou encore sur la côte est du Mexique. Alors que la cumbia est réellement le style passe-partout en Amérique latine, immense, dansante et si populaire. J’en suis tombé amoureux. Même si j’aime beaucoup la salsa, le tango et les autres styles, la cumbia reste mon genre de musique favori », complète Boogát qui aura, dès l’automne prochain, l’opportunité de rendre un nouveau souffle à sa musique avec la sortie de son nouvel album San Cristóbal Baile Inn, et dont le premier titre phare “Eres Una Bomba” a déjà fait le tour de la sphère musicale latino-américaine.

« Je trouve la musique engagée lourde, plate et rarement, elle déchaîne les foules »

Sur la scène du Dôme, l’interprétation de son nouveau titre “Eres Una Bomba” (sortie en 2017 donc) n’a pas manqué de faire danser le parterre attentif du Village du Monde. Et pourtant, à l’utilisation de mots forts et d’expression de sens, cette musique traverse également, du moins en surface, une réalité certaine de la vie, telle que la situation des femmes, l’immigration ou encore le racisme envers les Chicanos, les Mexicains exilés aux États-Unis. Nul doute que la musique de Boogát tient d’un rien également de signification, sinon politique, révélatrice. « Je trouve la musique engagée lourde, plate et rarement, elle déchaîne les foules. Personnellement, j’ai essayé de toucher ces thèmes-ci, mais de manière plus “cool” – rappelle Boogát avant de continuer – Les gens riches ne sont pas riches parce qu’ils sont méchants et au contraire, les gens pauvres ne sont pas pauvres parce qu’ils sont niaiseux. Ce sont les circonstances de la vie. Dans ma musique, j’essaie simplement de trouver des sujets qui touchent, de passer des messages qui nous rassemblent, pas qui nous divisent. J’ai des thèmes politiques, certes, mais je ne souhaite absolument pas que l’on dise que je suis un chanteur politique parce que c’est faux. » Une posture apolitique mais de transmission qui se voit également aidée par le style très fédérateur de la musique latino-américaine: « Je tourne chaque sujet vers le bon côté des choses, de la rendre drôle, sous le sens de la blague. Et effet, c’est une valeur partagée en Amérique latine. Au Canada – comme dans tous les pays occidentaux je présume –, la musique reste une entreprise institutionnelle, où l’on en produit uniquement sur mandat, sur invitation ou dans des endroits spécialisés. En Amérique latine, la musique est, au contraire, partout. L’on peut commencer à jouer dans un coin de rue et finir par la boucher à cause du rassemblement de personnes qui s’y forme. J’ai d’ailleurs vécu l’un de mes meilleurs spectacles dans la rue au Mexique. La musique y est un facteur de vie omniprésent. Si l’on commence à jouer dans la rue à Québec, sans autorisation, il faut peu pour que la police vienne nous demander d’arrêter. En Amérique latine, ce n’est pas comme cela ; les gens t’approchent, commencent à danser et se divertissent. La musique est un élément de communication, de communion. C’est un langage à part », confirme l’artiste.

La révélation San Cristóbal Baile Inn

Après l’interprétation de “Eres Una Bomba”, Boogát a présenté, sur la scène du Dôme, son autre titre “Sabes Muy Bien”, dont la sortie est prévue en septembre prochain, avant de conclure sur des tons toujours plus festifs et toujours plus hip-hop, à l’image de “Que Viva”, une chanson de Poirier sur laquelle il a notamment collaboré en 2010. Aussi, l’échéance de la sortie de son nouvel album San Cristóbal Baile Inn porte une définition plus attentive et sensiblement plus vécue de sa musique latino-américaine, aussi car c’est la première fois qu’il a enregistré un disque en Amérique latine. Un aboutissement selon Boogát: « Il y a quelque chose de vraiment spécial avec ce nouveau disque. Jusqu’à maintenant, toute la musique en espagnol que j’ai faite, je l’ai faite depuis Montréal. Puis, j’ai eu la chance de pouvoir tourner au travers du Mexique et de l’Argentine pour quelques spectacles. Au fil de mes voyages, parmi les rencontres que j’y ai faites, je suis tombé sur Andrés Oddone, un très grand réalisateur de la scène argentine, de Córdoba, établi désormais à Mexico. Je suis même devenu ami avec un duo argentin, aussi de Córdoba, qui s’appelle Frikstailers. Avec eux, cela fait longtemps que l’on souhaite faire un disque, entre plusieurs featuring que l’on a fait en tournée. Et un jour, en avril 2015, ma femme est arrivée chez moi, elle m’a dit qu’elle avait lâché son travail et m’a proposé d’aller vivre au Mexique. Nous y sommes donc partis et j’ai eu l’occasion de rappeler Andrés. Et nous avons fait ce disque. C’est un album très spécial puisque c’est la première fois que nous l’avons enregistré en Amérique latine, avec les personnes que je souhaitais véritablement à mes côtés. C’était dans un contexte où tous les gens qui m’entouraient comprenaient ce que je disais, je chantais, avec les références musicales que je voulais. » Pour l’artiste, ce nouvel opus marque la détermination et la maturité de sa carrière dans un univers qui lui est définitivement assigné. Un long apprentissage depuis plusieurs années qui aboutit finalement à un résultat matériel et grandement spirituel. « Ce n’est pas un album différent mais c’est indéniablement une expérience plus poussée que toutes les autres que j’ai vécues. Il y a davantage de légèreté dans ce disque qu’il n’y en avait avant, pas pour les directions que j’ai prises dans ma musique mais pour le contexte dans lequel il a été produit. C’est 100% latino-américain et pas seulement un disque espagnol provenant de Montréal. » Il n’y a alors plus d’artéfact, à présupposer qu’il y en ait avant, dans la musique de Boogát qui se satisfait pleinement de ce qu’il a accompli tout au long de la dernière décennie: « C’est la première fois que j’ai un disque et où je sais que c’est vraiment ce que je veux. Je suis content de cet aboutissement. Là, nous sommes en train de préparer le prochain », conclut-il bière à la main. Et d’une poignée de main, l’artiste s’en est retourné.

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About Yves Di Cristino (341 Articles)
Rédacteur en chef, membre actif de l'Association Suisse des Journalistes Indépendants (CH-Media) et de l'Association vaudoise de la presse sportive (AVPS). Étudiant en Master de Sciences Sociales et Politiques à l'Université de Lausanne.

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