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Daesh et sécurité: Rencontre avec un ex-officier supérieur des services de renseignement français

Protagoniste de l’actualité internationale, l’État islamique continue sa croisade expansionniste et perpétue ses violences en Syrie et en Irak. Un mot d’ordre : la terreur. Doté d’une fine stratégie de communication digitale le mouvement djihadiste poursuit son efficace propagande et séduit continuellement des jeunes musulmans dans le monde. Ses rangs se gonflent, ses combattants s’améliorent, l’argent afflue par millions et il devance sans doute en termes militaires, financiers et d’influence, le réseau rival, Al Qaeda.

Parallèlement aux menaces contre les états occidentaux et à un net coup de frein dans ses conquêtes territoriales, la probabilité d’attentats et de violences sur sol occidental se précise davantage à la hausse. La question de la sécurité se pose. L’origine de cette « tumeur », nouvelle face du radicalisme islamique, se questionne et les moyens de l’éradiquer nécessitent une mise à jour. Alain Rodier, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement et ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, conférencier et spécialiste du terrorisme et de la criminalité organisée, répond à ces interrogations.

Le point de vue d’Alain Rodier

De nombreux attentats ont été déjoués ces dernières semaines dans divers états européens. L’État islamique représente-t-il une menace majeure pour l’Europe et les États-Unis ?

L’État Islamique (EI ou Daesh) avait une politique régionale jusqu’à cet automne. C’est-à-dire que son objectif consistait à conquérir des terres en Irak et en Syrie et y fonder un « État ». Le résultat est atteint. Le « califat » contrôle environ 30% de la Syrie et 25% de l’Irak ainsi que 10 millions de personnes. Sa « politique extérieure » a consisté, jusqu’à maintenant, à demander à tous les mouvements salafistes-djihadistes étrangers à faire allégeance au « calife Ibrahim » (Abou Bakr al-Baghdadi) et aux combattants à rejoindre le théâtre de djihad syro-irabien. Il faut noter que Daesh a besoin de nombreux effectifs pour contrôler les immensités qu’il a conquis. Toutefois, il commence à piétiner ne rencontrant plus de succès notables. C’est pour cette raison qu’il revient à des actions de type terroriste (les assassinats de prisonniers, d’otages, de civils, etc.) pour couper toute velléité de révolte intérieure. Il n’a pas réussi à conquérir les cœurs et les esprits; il ne lui reste que la terreur! Par contre, pour desserrer l’étau international qui pèse sur lui, il appelle les musulmans du monde entier à s’en prendre, là où ils le peuvent et avec les moyens du bord, à attaquer ses ennemis au premier rang desquels se trouvent les États-Unis, l’Europe, l’Arabie saoudite et autres pays impies ou apostats. Il ne peut, pour le moment, réaliser par lui-même ces opérations (comme envoyer un commando style 11 septembre 2001) mais il compte sur ses nouveaux adeptes implantés à l’étranger pour effectuer la besogne. Bien sûr, il y a aussi le problème des returnees comme disent les Britanniques.

Les mesures de sécurité visant à empêcher les volontaires « occidentaux » de rejoindre les rangs de l’EI n’augmentent-elles pas les probabilités de violences à même le sol européen ou américain? Les états sont-ils prêts à contrer cette menace ?

Effectivement. La question pourrait se poser: ne vaut-il pas mieux de les laisser partir? C’est moralement extrêmement discutable car se « débarrasser » du problème en l’envoyant à l’étranger n’est certainement dans les usages de la Démocratie. Il est en effet très difficile de détecter les candidats « sérieux » au djihad. De plus, quand cela est fait, les programmes de « désintoxication » ne semblent pas encore au point. Leur efficacité, même en Arabie saoudite qui en a les moyens (financiers et idéologiques), n’a pas été probante. Il ne faut pas oublier que nous sommes en face d’une « révolte » de génération (ce n’est pas nouveau): certains « jeunes » contre les « anciens ». La seule cause qui paraît répondre à leurs vœux est celle de l’islam radical violent. Il est extrêmement difficile de les faire revenir en arrière. Même les imams avouent leur impuissance car ils ne sont pas écoutés. Ces révoltés veulent même leur apprendre ce qu’est la vraie foi alors qu’ils ne parlent généralement pas l’arabe et ne connaissent que des bribes de Coran…

Les réseaux sociaux comme Facebook, Whatsapp ou Twitter doivent-ils faire davantage pour contrer la propagande et l’appel au jihad ?

Il serait souhaitable d’harmoniser les législations concernant les réseaux passant par l’internet. Cela a bien été le cas pour ceux traitant de pédophilie. La liberté a ses limites, surtout quand son usage dévoyé commence à représenter un risque vital pour les autres citoyens. Les États ont en charge la protection de leurs administrés. Les politiques doivent avoir le courage de prendre les mesures nécessaires -sous contrôle démocratique (généralement, via les parlements). Mais, cela consiste parfois à aller contre un certain intellectualisme libertaire très en vogue dans les « élites ».

Du point de vue militaire, pourquoi les États-Unis et l’Union-européenne ne sont-ils par intervenus plus rapidement et par des interventions plus directes, par exemple à même le sol ?

Les exemples irakien et afghan ont démontré l’insuffisance et les risques des interventions au sol. Il n’y a pas de « solution » militaire qui va régler le problème en quelques mois. Il convient d’envisager toutes les pistes à disposition.

A présent, comment et par quelles mesures l’État Islamique pourra-t-il être relativement affaibli, voire neutralisé ?

Les frappes aériennes ont participé à l’arrêt de sa progression géographique. Il se trouve confronté à un énorme problème: celui de la gestion des populations qu’il a sous sa coupe. Il n’est pas sûr que ces dernières ne se révoltent pas contre ce mentor sanguinaire. C’est peut-être là qu’il va falloir « aider » à un éventuel éclatement depuis l’intérieur. Nous entrons là dans le domaine de la guerre secrète…

Finalement, Mme. Hillary Clinton écrit dans son livre « Hard Choices » que les États-Unis ont eux-mêmes créé l’organisation terroriste Daech dans le but de redessiner la carte du Moyen-Orient. Votre avis ?

Les Américains m’ont toujours étonné par leur puissance -et leur candeur-. Machiavel ne fait pas partie de leurs maîtres à penser. Ce qui est sûr, c’est que l’invasion de l’Irak de 2003 -pour de faux prétextes- a été une catastrophe. Les stratèges militaires avaient bien programmé la campagne militaire, mais pas l’après. La gestion a ensuite été calamiteuse, en partie en raison de l’ostracisation des populations sunnites. Cela dit, l’Europe n’a pas de leçon à donner. Regardons ce qui se passe en Libye aujourd’hui. L’après Khadafi n’a, semble t-il, pas été bien envisagé et encore moins correctement préparé.

Question « extra » : La politique de soutien de la Turquie à l’État islamique, notamment en termes financiers, va-t-elle peser et remettre en question sa candidature d’adhésion à l’Union européenne ?

La Turquie joue son intérêt. Sa préoccupation est le « problème kurde ». La grande difficulté réside dans le pouvoir absolutiste du président Erdogan « le nouveau calife ». Il est aveuglé par ses convictions religieuses et un ego surdimensionné. Qui va pouvoir l’arrêter ? C’est la grande question.

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About Matteo Gorgoni (15 Articles)
Rédacteur en chef adjoint. Membre du Conseil des jeunes de Lausanne et de la Fédération Suisse des Parlements des Jeunes. Délégué à l'Assemblée de la Fédération des Associations d'Étudiants. Journaliste-rédacteur (non RP). Étudiant en Lettres à l'Université de Lausanne.

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