Hayward Field, dans les coulisses de l’athlétisme en Oregon

Hayward Field, Eugene (Oregon)

Nous avons mis les pieds dans le haut-lieu reconnu de l’athlétisme mondial, à l’endroit même où s’apprêtent à être disputés les tout premiers championnats du monde organisés sur le territoire des États-Unis. Sous la romance, voici ce qui fait la légende de la ville d’Eugene: entre le stade historique de Hayward Field et la figure emblématique de Steve Prefontaine, d’autres mythes se tapissent ici et là, sur les contours de l’Université d’Oregon.

Le hall de l’ancien hôtel Hilton, était plutôt grand, mais il ne laissait pas suffisamment d’espace nécessaire pour se frayer un chemin tranquille entre les athlètes en attente de leur enregistrement. Le protocole est assez strict, à vrai dire. Ces sportifs venus de partout dans le monde, d’Asie, d’Afrique, d’Europe de l’ouest, de Louisiane, d’Oklahoma, d’Ohio et même de Salem – ville au centre de l’État d’Oregon – devaient suivre un véritable parcours fléché. Après l’enregistrement à l’hôtel, il leur fallait ensuite parcourir, de table en table, les différentes étapes nécessaires à leur accréditation pour la compétition agendée le vendredi midi.

On sent ces athlètes portés par la routine. Je sais les processus similaires mis en place pour toutes les étapes de la Ligue de Diamant; je les ais autrefois observées à Rome, Paris, Rabat et Doha. Même chez nous, à Lausanne et Zürich, les protocoles sont strictement similaires. Et dans le giron de l’athlétisme, il faut dire, plus personne n’y prête une grande attention.

Parcourant l’hôtel, il est à l’image de la ville. Dans la salle de détente, sur la droite, en face du Poindexter Coffee, où l’on nous sert des cafés à l’Américaine au goût assez exotique, le visiteur est frappé par une décoration entièrement dédiée à la tradition sportive empreinte dans les gênes de la ville. Une longue tablée en bois longe le mur tapissé de papier peint jaune. Sur le côté, apparaissent des rangées de bois sombre où étaient entreposés des centaines de livres. Des petits bibelots sur socle en plastique servaient parfois de presse-livre. Sur le haut de ces bibliothèques à basse portée, étaient délicatement posés des trophées, de curling, bowling, kickball, golf ou encore – plus étonnant – de baby-foot. Puis, plus impressionnant, en levant les yeux, une collection (que l’on voudrait complète) d’affiches du célèbre équipementier à la virgule tapissait, de haut en bas et de long en large, le mur haut de six mètres.

On y retrouve toute sorte d’affiches; on y reconnaît Slaviša Žungul, le lord du football yougoslave qui a joué toute sa carrière dans le club croate de Split. Plus haut, Michael Jordan en plein vol, John McEnroe sur une estrade en contrebas du pont de Queensboro, un portrait des Texas Thunder, célèbre équipe de football américain ou encore Sir Sid, joueur des Milwaukee Bucks, sur une affiche signée par le plasticien Jeff Koons. Une autre affiche, perdue dans ce dédale d’histoire, attire pourtant l’attention. Elle pourrait parfaitement définir, en une image, le caractère particulier qui enveloppe la ville d’Eugene.

« Hayward Fields a une place spéciale dans mon cœur. C’est l’endroit où mes rêves sont devenus une réalité », assure Joshua Cheptegei, champion du monde en titre sur 10’000 mètres. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Eugene, OR]

Man vs Machine.

Sur cette affiche, une femme en tenue de sport longue, veste coupe-vent et synthétique large le long des jambes, réalise un jogging, seule, le long du Steel Bridge de Beaverton, Oregon. Sur sa droite, le pont laisse apparaître une filée de voitures larges et imposantes. Le trafic est dense. Les pieds bondissant sur le macadam, cette femme donne tout le sens à la didascalie qui apparaît en bas d’affiche: “Man vs Machine”, l’homme face à la machine.

Les hommes face aux machines est une allégorie du style de vie qui imprègne l’État de l’Oregon. On reconnait Eugene, l’une des villes les plus connues de l’État, comme le lieu-saint de l’athlétisme. Une ville, où l’on ne cesse de courir. Mettre pied dans la capitale américaine – et à certains égards, mondiale – de l’athlétisme implique aussi de connaître comment une ville à peine plus grande que Lausanne est devenue le centre névralgique, ce vers-quoi convergent tous les plus grands coureurs de l’histoire de l’athlétisme contemporain.

Jeudi matin tôt, le réceptionniste de l’hôtel salue un groupe de Kényans partis pour une séance de quelques kilomètres le long des rues de la ville. Un autre groupe de coureurs a suivi à quelques minutes d’écart. Parmi eux, l’Ougandais Joshua Cheptegei. Joshua est le champion du monde en titre sur 10’000 mètres à Doha et s’apprête à le défendre en juillet en Oregon. Mais il garde aujourd’hui surtout en tête sa médaille d’or lors des Championnats du monde junior qui avaient eu lieu à Hayward Field en 2014. Il y a huit ans, il avait d’abord remporté l’or en finale des 10’000 mètres le 22 juillet avant de terminer quatrième sur 5’000m trois jours plus tard. Il s’agissait alors de ses tout premiers titres en carrière, à l’âge de 18 ans.

« Il y a une tradition du sport à Eugene comme il n’en existe nulle part ailleurs »

Joshua Cheptegei, champion du monde en titre du 10’000 mètres

Depuis, il a été sacré champion du monde au Qatar en 2019, champion olympique à Tokyo en 2021 et détient les records du monde sur 5’000 et 10’000 mètres. Malgré tout, impossible pour lui d’oublier Hayward Field. « 2014 a été une année exceptionnelle pour moi, m’explique-t-il. C’est d’autant plus exceptionnel d’avoir l’occasion – peut-être – de la revivre sous un nouveau jour en 2022. »

« Hayward Fields a une place spéciale dans mon cœur. C’est l’endroit où mes rêves sont devenus une réalité. Il y a une tradition du sport à Eugene comme il n’en existe nulle part ailleurs. » À cet instant, il pivote sur lui-même, ignore sans le vouloir un journaliste lui tendant son téléphone et pointe une affiche entreposée derrière lui, sans dire mot.

Neuf couloirs en uréthane divisent le tartan d’Hayward Field. Le revêtement est flambant neuf. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Eugene, OR]

Steve Prefontaine et la tradition séculaire d’Hayward Field

Sur l’affiche, apparaît la légende à qui est dédié le mémorial du meeting d’Eugene, Steve Prefontaine. Cet homme, disparu tragiquement le 30 mai 1975 à l’âge de 24 ans, est, encore aujourd’hui, l’athlète le plus illustre de la région. Il provenait d’un peu plus loin, de Coos Bay, vers la côte Pacifique et devait une partie de sa réussite à l’entraîneur le plus connu d’Eugene de l’époque, Bill Bowerman – considéré par tout le monde comme le père du jogging dans la région. « L’homme qui a permis à l’athlétisme de conquérir Eugene en seulement quelques années », nous glisse-t-on dans l’oreille.

“Pre”,  pour y revenir – et comme il était alors surnommé –, avait non seulement réussi à établir tous les records des États-Unis sur les distances de fond et demi-fond, il était surtout parvenu à tous les réaliser à Hayward Field. Sur une vieille dépêche du journal “Der Bund” du 3 août 1983, on écrivait, presque mystiquement, qu’il n’avait jamais perdu une seule course de sa vie. C’est la raison pour laquelle, en 1975, lorsque Bill Bowerman lance la création du meeting d’athlétisme que nous connaissons aujourd’hui, et qui figure dans le calendrier de la Ligue de Diamant, il décide de le nommer “Prefontaine Classic” en hommage à son ancien étudiant, décédé quelques jours plus tôt.

Aussi, l’autre indice de la popularité d’Hayward Field dans l’imaginaire américain tient au fait que le stade a, à maintes reprises, servi de cadre dans plusieurs films de renom. En 1929, il apparaît dans le film muet “Ed’s Coed” réalisé par James Raley et Carvel Nelson, deux amis passés par l’Université d’Oregon. Force de tradition, l’opus portraie plusieurs règles implicites qui régissaient à l’époque au sein de l’Université. Par exemple, l’interdiction de porter des pantalons en velours côtelé ou l’obligation pour les étudiants de première année de vêtir une petite casquette de couleur verte, appelée autrefois “fez”. Un couvre-chef peu discret que l’on retrouve aujourd’hui dans les tribunes du stade, floqué d’un large “O” en jaune de cobalt pour montrer que l’on est chez soi.

Près d’un demi-siècle plus tard, en 1978, Hayward Field réapparait au cinéma dans “Animal House”, une comédie produite par Universal Pictures. Quatre ans plus tard, il figure à nouveau à l’affiche du film “Personal Best” avec Mariel Hemingway, petite-fille du célèbre Ernest, dans le premier rôle. Enfin, comme pour boucler une ronde, le stade apparaît une dernière fois en 1998 dans une fiction à la mémoire de Steve Prefontaine, interprété par Billy Crudup dans “Without Limits”.

Les tribunes protégées par un toit soutenu par un équivalent de 850 tonnes de bois de sapin de Douglas révèlent un attrait certain du stade Hayward Field, rénové entre l’été 2018 et le printemps 2020. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Eugene, OR]

Une histoire en bois de sapin

Ayant, entre-temps, pris la direction du stade, difficile de ne pas plonger dans les éléments qui font de l’Amérique ce qu’elle est. Le stade est, comme imaginé, implanté au centre du quartier de l’Université d’Oregon, à une bonne demi-heure de marche du centre-ville d’Eugene, direction Springfield. Les allées sont particulièrement vertes aux effluves de printemps et habillent l’extérieur du stade de façon harmonieuse.

Tant le pavage extérieur que le tartan intérieur ont été soignés lors de la rénovation du centre menée entre l’été 2018 et le printemps 2020. Vu de dehors, comme de l’intérieur, les neuf couloirs en uréthane surprennent par leur couleur rouge cendre qui ne souffre d’aucune fadeur. Ici, tout est neuf et praticable en tout temps. Quand nous y posons notre pied, un samedi matin de fin de mois de mai, l’orage gronde et la pluie menace de s’abattre sur nous. Personne ne s’apprête pour autant à nous demander de chercher abri; pour une fois, il ne s’agira pas de se parer des conditions capricieuses, mais plutôt de les défier. Qu’on s’en accommode; dans la région, bon an mal an, la pluie tombe en quantité tout au long de l’année.

« C’est plus qu’un simple stade d’athlétisme sur un campus universitaire. C’est un stade de classe mondiale qui a le fort potentiel d’accueillir les Jeux olympiques à l’avenir »

Raevyn Rogers, vice-championne du monde et médaillée de bronze aux Jeux olympiques de Tokyo sur 800 mètres

Tout autour, la structure est impressionnante: 6’000 tonnes de métal, 450 mètres carrés de verre pour la parure extérieure, 59’000 tonnes de béton et surtout 850 tonnes de bois de sapin de Douglas ont servi à la remise à neuf d’Hayward Field. Un clin d’œil sensible à la construction d’époque, lorsqu’en 1925, la ville d’Eugene décida de construire des tribunes tout de bois lamellé. Et si l’on y ajoute l’esprit athlétique fortement imprégné à chaque recoin de l’enceinte, le stade, son architecture et son élégance l’élèvent en monument. « C’est plus qu’un simple stade d’athlétisme sur un campus universitaire. C’est un stade de classe mondiale qui a le fort potentiel d’accueillir les Jeux olympiques à l’avenir », lâchait Raevyn Rogers, vice-championne du monde et médaillée de bronze aux Jeux olympiques de Tokyo sur 800 mètres. La native d’Eugene met des mots concrets sur une ambition partagée en Oregon, et partout ailleurs aux États-Unis.

Lorsque Jonas Raess (LC Regensdorf) assure “avoir pris ses marques” à Hayward Field, les paroles sont tout sauf vaines. Le Zürichois a couru la distance des 1’500 mètres en 3’42”56 pour sa rentrée en compétition en Oregon. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Eugene, OR]

Quelques Suisses à l’heure américaine

Un Suisse et une Suissesse concourraient à Eugene ce samedi-là. Le premier sur 1’500 mètres, la seconde sur 100 et 200 mètres. Après sa course, nous nous sommes approchés du premier. Surpris d’entendre parler l’allemand, il nous adresse instantanément un large sourire. Jonas Raess s’entraîne à la semaine avec le LC Regensdorf, dans le canton de Zürich et détient, depuis février, les records de Suisse sur 3’000 et 5’000 mètres. Il court aujourd’hui les distances aussi vite que l’ancienne légende du fond suisse des années 1970 et 1980 Markus Ryffel.

Jonas a couru la distance des 1’500 mètres en 3’42”56 pour sa rentrée en compétition en Oregon. Un temps qui lui tire une petite moue sur le visage. « Ce n’est pas le temps que j’espérais mais ça me permet de prendre quelques marques. » Le Zürichois est d’ailleurs déjà qualifié pour les championnats du monde qui auront lieu exactement sur la même piste fin juillet. Il avait déjà assuré sa place en réalisant son record de Suisse le 12 février à Boston, sur la côte opposée des États-Unis. Ainsi, lorsqu’il assure “avoir pris ses marques” à Hayward Field, les paroles sont tout sauf vaines.

« Entre Boston et Eugene, j’ai compris à quel point tout peut parfois être complètement différent entre deux villes américaines »

Jonas Raess, recordman de Suisse sur 3’000 et 5’000 mètres

« Voir l’ambiance dans les Call Rooms, percevoir l’ambiance du stade, sentir le souffle du public nous porter sont autant de détails auxquels on porte attention dans ces instants, explique-t-il. On ne peut pas omettre complètement que l’atmosphère sera la même lors des Mondiaux. » Tout se fait dès lors concret, en conditions réelles et face à un public composé, presque en totalité, d’anciens coureurs des temps anciens. Ils sont parfois tant reconnaissables dans leur complet vert aux coutures jaunes. « Avoir été à Boston en début d’année, et découvrir Eugene trois mois plus tard me fait comprendre à quel point tout peut parfois être complètement différent entre deux villes américaines. La comparaison est impossible. » Mais qui se risquerait vraiment de la faire ?

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La championne du monde sur 60m et médaillée de bronze aux derniers Mondiaux de Doha en 2019 a disputé sa première course en Diamond League de l’année à Eugene. Une ville dans laquelle elle a pris l’habitude de concourir depuis 2018. Alignée sur 100m (11”11), puis 200m une heure plus tard (22”88), la Bernoise a avoué avoir manqué de tranchant sur l’ensemble des deux courses, toutes deux dominées par les Jamaïcaines Elaine Thompson (10”79) et Shelly-Ann Fraser-Pryce (22”41).

« Mon accélération n’était pas bonne sur 100m et je ne me sentais pas bien pendant ma course sur 200m. Il va falloir que je la repasse en vidéo afin de mettre des mots sur ce qu’il s’est passé. » La peine s’est ressentie sur les derniers mètres, les plus difficiles à tenir en tout début de saison. « Les entraînements se passent très bien, c’est aussi la raison pour laquelle je me réjouissais de venir courir à Eugene. Pas toujours évident, en revanche, de faire avec les conditions. » Sous des averses parfois diluviennes, les circonstances n’étaient, bien sûr, pas optimales aux courses de sprint, plus favorables sous températures chaudes.

C’est la deuxième année consécutive que la Bernoise cumule à Eugene les 100 et 200m. Une occasion, semble-t-il, d’accumuler du temps de course lors des premières sorties. « C’est une bonne solution lorsqu’on en a la possibilité. D’autant plus que parcourir 10’000 kilomètres pour une seule course, cela aurait été un peu galvaudé. »

Photo: © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Eugene, OR]