Karsten Warholm et le mur des 46 secondes

Le 3 août 2021, le Norvégien Karsten Warholm a battu, pour la deuxième fois en un an, le record du monde du 400 mètres haies. Il est aussi devenu le premier homme sous les 46 secondes. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Lausanne]

Stade Roi Baudoin, Bruxelles

46”78 a été le temps de référence mondial du 400 mètres haies pendant près de 29 ans. Et quand un record du monde est, lui-même, plus vieux que l’athlète qui le dépose, c’est sans doute qu’il a marqué les esprits de bien plus d’une génération de coureurs. Karsten Warholm (25 ans) a non seulement battu le record que détenait Kevin Young depuis 1992, il est également devenu le premier homme à parcourir la distance en moins de 46 secondes lors de la finale des Jeux Olympiques de Tokyo début août.

Alison dos Santos (21 ans) vainqueur à Bruxelles

Surprenant troisième lors de la finale des Jeux Olympiques de Tokyo, le Brésilien Alison dos Santos a sans doute déjà, à 21 ans, réalisé la performance d’une carrière. En 46”72, il s’est paré du bronze olympique alors qu’il n’évoluait jusqu’ici que chez les moins de 23 ans.

Depuis cette chaude soirée d’août, il n’avait pourtant plus recouru sur les pistes. À Bruxelles, il a ainsi fait un retour éclatant en remportant sa course (48”23). « Depuis mes résultats aux JO, la perspective a un peu changé, nous a-t-il expliqué en zone mixte. Je suis considéré parmi les meilleurs athlètes au monde. La Diamond League, au-delà de représenter une grande fierté pour moi, c’est aussi le meilleur moyen de me préparer pour les championnats du monde à Eugene en 2022. »

Les performances de dos Santos ont fait un tel bond en une seule et même saison que ses résultats actuels ne lui prédisent qu’un très grand avenir, dans le sillage déjà du jeune Warholm. En quelques mois, le Brésilien a amélioré sa meilleure marque en carrière de près de deux secondes. Ce qui parait insensé, quand bien même sur une piste aussi rapide que celle de Tokyo. « J’ai prouvé que cela était possible, dit-il. Sans doute beaucoup de facteurs m’ont souri au Japon. Mais il serait faux de croire que cela n’ait été qu’une parenthèse heureuse. Le travail et la détermination rendent les exploits possibles. »

En 29 ans, jamais un petit groupe d’athlètes de la même génération n’était parvenu à s’approcher aussi près du record de Kevin Young établi lors des Jeux Olympiques de Barcelone en 1992. Le seul athlète des temps anciens à avoir un jour prétendu le mettre en danger était l’Américain Bryan Bronson à la Nouvelle Orléans en juin 1998. Depuis ce jour, vingt ans ont passé sans la moindre étincelle sur le brasier froid.

Ce n’est qu’en juin 2018 que le monde de l’athlétisme a nourri l’espoir d’un temps nouveau. Rai Benjamin, à 22 ans, était le premier à avoir amorcé le mouvement à Eugene. 22 jours – seulement – plus tard, le Qatarien Abderrahman Samba lui emboîtait le pas en devenant, à cette époque, le deuxième homme de l’Histoire à passer sous la barre des 47 secondes, exploit autrefois réservé au seul Kevin Young. Un privilège que s’octroieront également Benjamin et Karsten Warholm l’année suivante, en 2019, à Zürich. Cette course à la performance a ainsi été nourrie, au fil des années, par un rêve partagé de triomphe en amont des Mondiaux de Doha et n’a cessé de s’intensifier ces deux dernières années, bien que marquées par la résurgence de la pandémie de Covid-19 dans le monde.

Le 23 août 2020, après dix mois d’arrêt, Karsten Warholm devient le premier athlète à casser à deux reprises le mur des 47 secondes. À Stockholm, son temps en 46”87, à onze centièmes du record de Young, avait même une saveur prononcée de déception; relâchant l’effort trop tôt dans les derniers 60 mètres, il avait heurté la dernière haie. Juste assez pour le porter hors d’atteinte du record du monde.

« Nous avons trouvé une technique proche de la perfection. Mais la technique seule ne suffit pas »

Karsten Warholm, champion olympique et recordman du monde du 400 mètres haies

C’est pourtant le risque quand on passe les neuf premières haies à une allure infernale, en treize foulées chacune. Pourtant, même à ce rythme, rien n’est censé l’empêcher de souverainement passer le dernier écueil. Avoir relâché, à cet instant, l’effort – ne serait-ce que quelques centièmes de seconde –, avait eu les conséquences qu’il redoutait. « Je pense être l’athlète qui perd le moins de temps sur le franchissement des haies, assurait-il en conférence de presse à Lausanne. Nous avons trouvé, avec mon coach, une technique pas loin de la perfection. Mais la technique seule ne suffit pas, il faut savoir l’appliquer avec sérieux jusqu’au bout. » Ce perfectionnisme au prix fort, le Norvégien l’a d’ailleurs alimenté dès le début de sa carrière, en 2013.

La naissance d’une génération dorée

Karsten Warholm a, dès ses premières foulées dans le monde de l’athlétisme, marqué de son empreinte les pistes qu’il empruntait. À 17 ans, il remporte le titre au octathlon des championnats du monde U18 à Donetsk. Deux ans plus tard, il gagne deux médailles d’argent aux Européens U20 à Eskilstuna, en Suède: la première sur 400 mètres, puis au décathlon. Ce n’est que lors de sa transition dans une carrière professionnelle, en 2016, que le Norvégien décide de se concentrer sur la discipline exigeante du 400 mètres haies.

En une seule saison, il abaisse sa meilleure marque personnelle de plus d’une seconde (48”49), se qualifie pour la finale des Championnats d’Europe à Amsterdam et pour la demi-finale des Jeux Olympiques de Rio. Il n’avait pas fallu attendre longtemps pour que le jeune homme d’alors 20 ans, à peine, ne déclasse sur la piste les médaillés olympiques Kerron Clement et Yasmani Copello. En 2017, non seulement il remporte les Européens U23 à Bydgoszcz mais il arrache également l’or aux Mondiaux de Londres. Et le commencement d’une très longue histoire commence seulement ici.

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Au terme d’une saison qui l’aura vu terminer septième des championnats du monde, le jeune talent Abderrahman Samba, venu droit du Qatar, venait d’émerger au plus haut niveau. Au même moment, 13’000 kilomètres plus à l’ouest, un jeune prodige, Rai Benjamin, révèle son plein potentiel à Sacramento dans les rangs de l’Université de Californie du Sud. À quelques semaines d’écart, entre le 19 avril et le 31 mai, Samba, Benjamin, puis Warholm passent ensemble sous le seuil des 48 secondes. Une année plus tard, ils seront ensemble sous celui des 47.

L’Américain Rai Benjamin est l’un des coureurs les plus rapides de ses temps. En finale des Jeux Olympiques à Tokyo, il a terminé deuxième des 400 mètres haies à seulement ”23 de Karsten Warholm. Il est depuis lors le deuxième meilleur performeur mondial de tous les temps. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Rome]

«Des exploits que nous n’imaginions, nous-mêmes, pas réalisables»

La grandeur d’un champion se mesure à sa résilience à toute épreuve. Karsten, plus que tout autre athlète, semble être l’un des sportifs les plus insensibles au défi de la concurrence. Il cultive l’impression troublante que chaque tentative de bravade de ses adversaires le rend plus fort. À l’approche des Jeux Olympiques, c’est en répondant au chrono étourdissant de Rai Benjamin lors des Trials américains (46”83) que le Norvégien en vient, après des années d’entraînement ininterrompu, à battre, à Oslo – une première fois –, la marque de Kevin Young (46”70).

Les conditions étaient aussi des plus idylliques; une soirée chaude, légèrement ventée sous quelques nuages d’été et le public qui faisait son retour en nombre dans les travées du Bislett Stadium. Sa ligne de prédilection, la 7, ne l’avait, cette fois, pas trahi. Au terme de la course, Warholm a ensuite eu l’occasion d’échanger quelques mots avec celui qui était resté le victor lodurum pendant plus de 29 ans. « Kevin savait qu’il était temps que son record tombe », avait-il alors plaisanté.

Son propre record, en revanche, n’a pas tenu aussi longtemps que celui de son prédécesseur. Quelques mois plus tard, en finale des Jeux de Tokyo, il casse littéralement le mur des 46 secondes (45”94), dans ce qui s’apparentait à la plus belle course de l’histoire de l’athlétisme contemporain. À cette même occasion, Rai Benjamin a terminé second en 46”17, battant le précédent record de Warholm, et le nouveau prodige brésilien de 21 ans – encore un – Alison dos Santos a cueilli le bronze en 46”72, lui aussi plus rapide que Young. « La compétition face à des athlètes d’un tel niveau nous pousse à réaliser des exploits que nous n’imaginions, nous-mêmes, pas réalisables », nous a confié le Brésilien au terme de sa course à Bruxelles. « Je n’aurais jamais pu courir en 45 secondes sans la présence de Rai et Alison », avait pour sa part soutenu le Norvégien à Lausanne.

« Leif est une personne qui a toujours su voir mon potentiel, même quand celui-ci n’avait pas émergé au grand jour »

Karsten Warholm, champion olympique et recordman du monde du 400 mètres haies

Tous ont agressé la piste d’entrée au coup de pistolet, la différence se jouant dans les 80 derniers mètres. C’est dans la dernière ligne droite que le Norvégien a alors cimenté son statut de “man killer” que son entraîneur, Leif Olav Olsen, lui avait autrefois assigné au petit commencement. « J’ai travaillé ces six dernières années avec une constance mesurée. Avec mon coach, nous avons depuis le début l’ambition de toujours repousser nos limites, tout en restant épargné par les blessures. Leif est une personne qui a toujours su voir mon potentiel, même quand celui-ci n’avait pas émergé au grand jour. »

Le Brésilien Alison dos Santos a, à seulement 21 ans, esquissé l’étendue d’un talent encore à découvrir. À Bruxelles, il a dominé sa course en 48”23, suffisant pour se hisser parmi les meilleurs hurdlers de la ligue de Diamant. Il ira donc chercher le titre à Zürich, dans ce qui pourrait ressembler à un remake de la finale olympique. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Bruxelles]

Renforcé malgré la crise sanitaire

Malgré près d’une année de pause forcée, Karsten Warholm a toujours maintenu le cap sur l’horizon. « La période de la pandémie nous a permis de pouvoir nous recentrer sur nos objectifs et tout en lâchant du lest sur la dynamique de compétitions que l’on suivait depuis plusieurs années, expliquait-il à leMultimedia.info à Ouchy. Bien que la Norvège ait été assez stricte dans sa gestion de la crise, nous avons pu bénéficier de conditions idylliques pour continuer à nous entraîner et rester en forme durant toute l’année 2020. Non seulement j’ai pu maintenir un niveau physique élevé mais j’ai aussi eu l’occasion d’aller plus loin dans ma préparation. »

En venir à penser que cette pandémie, au-delà des désolations qu’elle a causées, ait pu se révéler précieuse en tant qu’athlète peut sembler paradoxal. Mais il n’y a pourtant rien d’anecdotique dans le récit du Norvégien. « La gestion de la crise tant par mon groupe que par mon pays ont contribué ensemble à l’établissement de mes performances actuelles. J’ai sans doute pas mal de remerciements à faire tant cette période s’est révélée bénéfique. »