600 grammes effilés comme un héron: Kelsey-Lee Barber

Kelsey-Lee Barber a connu des émotions et montagnes russes ces dernières années. De Rio en 2016 à Tokyo en 2021, sa carrière et sa vie ont pris une toute autre dimension. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Bern]

La forme héronnée d’un javelot a tout d’une symbolique. Léger comme un oiseau, au bec pointant avec force et conviction à ras du sol, le javelot que se partagent les plus grandes spécialistes au monde représente bien plus qu’une simple sagaie. Pour la championne du monde australienne Kelsey-Lee Barber, il matérialise la puissance derrière l’élégance.

Kelsey-Lee Barber a bientôt 30 ans et elle est loin d’avoir achevé tout ce dont elle souhaitait à cet âge canonique pour une athlète de haut niveau. Mais elle est pugnace et déterminée à les accomplir coûte que coûte. Sa carrière n’a pas toujours été facile; après une prestation qu’elle a, par-dessus tout, jugée indigne lors des Jeux Olympique de Rio, cette enfant de Canberra a passé des jours difficiles, sans doute les plus harassants alors qu’elle se remettait à peine d’une fracture de stress au dos. Mais, même dans ces instants de grande incertitude, elle n’a jamais arrêté de travailler au surpassement, telle une forme aiguë de perfectionnisme. Elle pique des sprints, soulève des poids, sautille en faisant des bonds, toujours plus hauts. Elle aime le jeu de puissance, mais elle aime encore plus cueillir le fruit d’un long travail de dure labeur. Les difficultés et les imprévus, elle les prend de plein fouet – parfois même lui font-ils couler quelques larmes assise sur une marche d’escalier avec Mike, son mari et coach, lui prenant la main, stoïque et tendre à la fois –, puis elle les prend par le grip et les envoie valser comme on lancerait un oiseau vers le ciel pour lui apprendre à voler. Ces moments uniques, où on se forge un esprit et un corps, elle les adore.

Kelsey-Lee Barber a un quelque chose de dur dans le regard, faisant d’ailleurs contre-balance à un sourire affiché et contagieux. Et aussi curieux que cela puisse paraître, elle ne travaille pas dans le but d’être la plus puissante, mais la plus rapide sur les pistes de lancer. Car à défaut d’être un sport de puissance, le lancer du javelot et avant tout une question de technique (parfois traître) et de légèreté. « C’est vrai que la lance ne fait finalement que 600 grammes », aime-t-elle plaisanter. « Mais tout le travail et l’entourage qui le supporte derrière est tel que ces 600 grammes pèsent finalement lourd dans la vie d’une athlète de haut niveau. » La réussite, elle la puise dans une remise en question constante. La jeune trentenaire sait qu’il vaut mieux soigner un état d’esprit, un esprit de battante et de compétitrice, plutôt que donner un crédit plus qu’il n’en faut à la performance pure.

« J’ai des ambitions de médaille d’or olympique mais j’ai des visées importantes aussi en dehors de la place olympique »

Kelsey-Lee Barber, championne du monde et médaillée de bronze olympique du lancer du javelot

Envoyer une sagaie à plus de 70 mètres de distance est avant tout une affaire de coordination intérieure. Plus qu’un entraînement physique, la résilience, la force mentale, la capacité à connaître ses propres limites et la définition d’un plan de jeu stratégique entrent immanquablement en ligne de compte. C’est en maîtrisant l’ensemble de cette table de paramètres que l’Australienne est parvenue à s’élever sur le toit du monde lors des derniers Mondiaux au Qatar. C’est aussi grâce à cette maîtrise globale, de ses nerfs et de la situation de crise sanitaire, qu’elle est devenue une médaillée olympique, la deuxième seulement de l’histoire du javelot australien féminin. Un morceau d’histoire après les Jeux Olympiques d’Atlanta en 1996 qui avaient vu primer Louise Currey d’une breloque d’argent.

Ses rêves vivent grands; Barber n’a jamais détourné le regard de ses objectifs de titres mondial et olympique. Pour ce qui est des championnats du monde, elle les a remportés à Doha en octobre 2019. Quant à l’or olympique, on repassera: probablement à l’occasion des JO de Paris en 2024. « Voir tout en grand aide aussi à remettre chaque étape de sa propre progression en perspective, nous explique-t-elle au terme de son concours au CITIUS-Meeting de Berne. J’étais heureuse du bronze à Tokyo mais ma carrière ne s’arrête pas ici; j’ai des ambitions de médaille d’or mais j’ai des visées importantes aussi en-dehors de la place olympique. »

Alors qu’elle partait seule en compétition au Japon pour y disputer sa deuxième finale olympique, elle a dû faire sans la présence physique de ses proches. Le contact est, lui, néanmoins resté établi par téléphone. Mais ce n’était pas la même chose. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Bern]

Rendre fières famille et jeunes filles

Dans la famille, on porte une grande attention à la transmission. Son père, Keith Roberts, est professeur des écoles à Amaroo, dans la banlieue de Canberra. Il connaît les rouages de l’inspiration, chez les plus jeunes, des plus grandes figures du sport national et international. Sa fille en fait désormais partie, au moins depuis 2017 où elle est parvenue, pour la première fois, à atteindre la finale des championnats du monde à Londres, la finissant à la dixième place.

Derrière, le soutien de sa mère Bev et sa sœur Mikaela est précieux. Alors qu’elle partait seule en compétition au Japon pour y disputer sa deuxième finale olympique, elle a dû faire sans la présence physique de ses proches. Le contact est, lui, néanmoins resté établi par téléphone. Juste avant d’entrer en lice dans un stade sonnant creux, un message d’encouragement succinct de son père – “Tu peux le faire!” – reste alors ancré dans ses souvenirs. Ce texte, si court, est resté sans réponse; la médaille glanée, pendant autour du coup, valait bien tous les mots du monde.

« Kelsey-Lee inspire les jeunes en Australie. Elle plait par son auto-discipline, sa persévérance et le dévouement qu’elle porte à son sport »

Keith Roberts, père de Kelsey-Lee Barber, dans le Canberra Times

Keith Roberts connaît bien sa fille: il sait qu’une étape importante a été franchie alors que sa fille venait de se qualifier, pour la toute première fois de sa carrière, pour une finale olympique. « Je suis arrivé à un point où, en tant que père, j’ai passé le stade de l’amour paternel, du soutien familial et des encouragements de circonstance, expliquait-il dans le Canberra Times. Actuellement, je suis au point d’admirer les qualités certaines de ma fille en tant que femme et en tant qu’athlète. Quand je dis qu’elle a du talent, ce n’est plus le père, mais le passionné d’athlétisme qui parle. »

À l’école, Keith comprend aussi l’engouement croissant chez les enfants qu’il côtoie, la plupart ayant entre les six et les sept ans. « Kelsey-Lee inspire ces jeunes gens; je le vois clairement dans leurs yeux. Elle plait par son auto-discipline, sa persévérance et le dévouement qu’elle porte à son sport. » Tête-chercheuse de grands titres, Barber est aussi une femme d’une très grande reconnaissance. Malgré sa déception de ne pas être parvenue à conquérir l’or à Tokyo, la jeune athlète a préféré laisser éclater une euphorie communicative, entremêlée de larmes et cris de joie, plutôt que de tirer une moue nettement moins expressive. « Ce n’est pas parce qu’on ne gagne pas l’or que toute autre médaille est insignifiante, explique-t-elle avec le recul à Berne. Tokyo m’a apporté la joie de pouvoir monter sur un podium olympique. Dans ces moments, on accepte le grand honneur que l’on reçoit et on oublie, un temps, tout le reste. »

Kelsey-Lee est née à East London, en Afrique du Sud avant que ses parents ne déménagent en Australie, à un moment où les préparatifs des Jeux Olympiques de Sydney, en 2000, battaient le rythme de la vie quotidienne dans le pays entier. Sa carrière d’athlète a pris forme à cet instant précis. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Bern]

Sydney 2000, le moment de la révélation

Kelsey-Lee est née à East London, en Afrique du Sud avant que ses parents ne déménagent en Australie, à un moment où les préparatifs des Jeux Olympiques de Sydney, en 2000, battaient le rythme de la vie quotidienne dans le pays entier. À neuf ans à peine révolus, ces souvenirs marquent une enfance entière. Ils créent l’embryon d’une athlète, allument les braises d’une ambition profonde et dessinent l’ombre de rêves qui, malgré les croyances populaires des petits quartiers, ne sont jamais inaccessibles. Elle s’est testée à toute sorte de sports, jusqu’à comprendre, lors des Pacific School Games en 2008, que le javelot était fait pour elle. D’année en année, elle n’a plus cessé de progresser, bien que freinée par des blessures bénignes mais récalcitrantes. Elle passe le cap des 50 mètres à Sydney en 2013, puis celui des 60m la saison suivante à Canberra. Cette même année, elle prit alors le tournant de recentrer son entourage; elle quitte son entraîneur d’alors, Aaron Holt, et installe une équipe de proximité dirigée par son mari qui était, alors, engagé à l’institut national des sports en Australie (AIS).

Comme tout grand entraîneur, Mike Barber a su faire grandir chez Kelsey-Lee un esprit de compétition, non plus contre les chiffres mais contre l’opposition: se positionner face à la concurrence, l’observer, la mater puis la dompter. De cette manière, elle a alors su repousser encore plus ses limites; en 2019, elle casse la barre des 67 mètres au meeting de Lucerne, trois mois avant son tout premier sacre international à 28 ans.

2022, annus mirabilis post-Covid?

Depuis, elle a établi son camp d’entraînement en Italie, base centrale lorsqu’elle s’aligne en compétitions en Europe durant les premières semaines de l’été. Seule exception faite durant la pandémie; elle a passé l’entier du confinement en Australie, l’AIS étant resté favorablement ouvert pour les athlètes professionnels. Elle s’y rendait deux fois par semaine avec un sentiment de relâche nécessaire. Une période utile lors de laquelle elle a pu assainir la musculation des épaules, point critique dans un sport où les articulations hautes sont souvent soumises à dur régime.

Lire également: Thomas Röhler sur la trace des javelots de Jan Železný

La jeune femme a pris son temps avant de retourner à la compétition. Après avoir fait l’impasse sur les meetings disponibles entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande en 2020, elle a fait son retour sur le tartan entre février et avril 2021 à Canberra, Brisbane puis Sydney, à l’occasion des championnats d’Australie où elle avait perdu son titre. Elle s’est rendue en Europe qu’à deux seules reprises avant les Jeux Olympiques, à Kuortane en Finlande le 26 juin puis aux Bislett Games d’Oslo le 1er juillet. Les Jeux olympiques désormais terminés, ils ont emporté avec eux les souvenirs d’une période si particulière qu’elle paraissait être hors du temps. En s’alignant au meeting CITIUS ce 21 août à Berne, Kelsey-Lee Barber a ainsi probablement lancé la genèse d’un nouveau chapitre, celui qui l’emmènera vers la défense de son titre aux championnats du monde à Eugene (États-Unis) le 22 juillet 2022, le premier d’une longue série de compétitions dans un agenda fort condensé.

« Mes batteries étaient un peu à plat après mon retour de Tokyo »

Engagée pour le concours du lancer du javelot au meeting CITIUS de Berne qui – compte tenu des annulations des deux rendez-vous en Chine en 2021 – figurait parmi les disciplines de la Diamond League, Kelsey-Lee Barber a manqué de tout. Avec un jet à 58,11 mètres à son dernier essai, elle a terminé septième, loin derrière les Tchèques. Nikola Ogrodníková (31 ans) a remporté le concours en 64,16m, tandis que la triple championne du monde, double médaillée olympique et détentrice du record du monde Barbora Špotáková (40 ans) a terminée deuxième en 61,95m.

« Je me suis senti un peu molle après mon retour de Tokyo. Plus que ce que j’avais anticipé, explique-t-elle à leMultimedia.info au terme du concours. Mon corps n’était pas au meilleur de sa forme. Ces dernières semaines ont été, pour moi, des montagnes russes. Ma saison avant Tokyo n’avait pas été exceptionnelle, mais je suis satisfaite d’avoir pu retrouver toutes mes sensations à l’occasion d’une compétition majeure. On m’a toujours dit que c’était la marque des champions et je suis fière d’avoir pu le démontrer pour moi-même. Il est cependant sûr que j’ai envie de retrouver la forme pleine que j’avais en 2019. Ça viendra! »