Loïc Gasch en élévation post-olympique

Loïc Gasch a manqué la qualification pour la finale des Jeux Olympiques à Tokyo. Mais il a grandi en tant qu'athlète. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Lausanne]

Loïc Gasch, un jeune homme né il y a 26 ans sur le balcon du Jura, à Sainte-Croix, vient de s’adjuger, le 8 mai dernier, la meilleure marque de l’histoire de la Suisse en saut en hauteur. Par la même occasion, en effaçant une barre à 2,33 mètres, il avait également obtenu l’aller simple pour les Jeux olympiques de Tokyo cet été. Encore passablement inconnu au printemps 2020, ce gaillard de 191cm partage certainement, aujourd’hui, le statut de révélation de l’année avec le champion suisse du décathlon Simon Ehammer.

Sa mèche flottait au vent, comme un signe de sérénité dans un virage peu grondant. Dans l’écho, quelques applaudissement nourris viennent tout de même marquer l’importance de l’instant; l’enjeu du moment tient en une mesure quasi arithmétique, 2m33. En franchissant cette barre en saut en hauteur, le 8 mai dernier, Loïc Gasch est définitivement entré dans une nouvelle dimension. Celle d’un athlète prisé au niveau international et celle d’un recordman de Suisse. L’exploit, en soi, n’avait rien de surprenant tant le jeune homme le préparait depuis plus d’une année. La performance était même presque attendue mais, de ses propres mots, « il aurait été trop prétentieux de l’annoncer. » D’autant plus que le Vaudois lançait à peine sa nouvelle saison; en un meeting d’ouverture, il a fait le grand ménage de ses objectifs de 2021. En plus de record de Suisse qu’il reprend à Roland Dalhäuser après presque quarante ans de résistance insolente (effacés les 2,31 mètres du 7 juin 1981), Loïc s’est adjugé un temps la meilleure performance mondiale de l’année et a surtout validé sa qualification pour les derniers Jeux olympiques à Tokyo, ses premiers.

Dans ce contexte, il a préféré garder le pli de l’humilité – une caractéristique, d’ailleurs, qui le suit depuis toujours – et est brièvement entré dans une période de réflexion où les craintes d’une fois n’adressent plus la parole aux ambitions du jour. De ces temps, où il avait pensé tout envoyer valser, l’athlétisme et tout le reste, le jeune homme de 27 ans en a tiré une leçon. Il sait désormais que rester solide sur sa jambe d’appui, et garder les pieds sur terre, évite à coup presque sûr toute mauvaise chute. Sa notoriété soudaine, il la doit à des années de travail intense, de choix audacieux mais aussi d’un amour inconditionné à son sport. Être convaincu par ce que l’on fait est un premier pas vers l’accomplissement car dans le monde du haut niveau, explique-t-il, l’on n’est jamais à l’abri de rien.

Star suisse du City-Event d’Athletissima

« Il y a quelques années, je n’aurais pas réussi à enchaîner autant de compétitions en si peu de temps, explique-t-il. Cela prouve que la nouvelle approche adoptée dans la préparation fonctionne. Je charge moins ma cheville et je suis plus à l’aise sur les barres hautes. » Le jeune athlète de 27 ans comprend qu’il entre progressivement dans un rythme de compétitions où tout est différent qu’avant. En véritable star helvétique du saut en hauteur en City-Event d’Athletissima (duquel il n’est pas parvenu à aller outre la marque des 2,24m), Loïc Gasch a sans doute entamé un nouveau parcours de progression en sortie des JO et en prévision des prochains.

Compris dans l’itinéraire à suivre ces prochaines années, la voie vers la professionnalisation a été pleinement évoquée. « J’ai envie de mettre toutes les chances de mon côté pour arriver en forme aux JO de Paris en 2024, expliquait-il au terme de son concours sur la place du Flon. Si je dois passer professionnel à temps plein pour y parvenir, je ferai tout pour. Je dois néanmoins, pour cela, me ménager plus de temps de récupération mais aussi mieux étudier les opportunités de sponsoring. »

Autrefois, freiné par les blessures

En carrière, il compte à peu près autant de titres de champion suisse que de blessures, dix. Un temps redoutablement freiné par des blessures à répétition, véritables sapes de moral, il a pris un long et franc moment de remise en question. Mais là aussi, c’est le destin d’un sportif d’élite que de soupeser le moindre risque à chaque entraînement et chaque compétition. « J’ai rarement deux fois la même blessure (ndlr, pieds, chevilles, genoux, hanches, dos) donc on ne peut pas dire que je fais quelque chose de faux, explique-t-il. Certes, on joue souvent avec la limite mais c’est aussi la condition pour évoluer au meilleur niveau. Puis, je fais une discipline qui est tout de même agressive pour les articulations. »

De fait, l’épreuve du saut en hauteur, contrairement aux disciplines de course, se révèle plus délicate pour les articulations que pour les muscles. « Le moment de l’appel est, de ce point de vue, particulièrement critique ». Pour l’illustrer, l’ancienne championne du monde en 2007 et 2009 Blanka Vlašić avait payé un lourd tribut en fin de carrière, forcée à la retraite à l’âge de 37 ans pour des blessures à répétition, dont une particulièrement récalcitrante au tendon d’Achille. « J’ai essayé de soigner ma blessure des années durant, espérant être en mesure de revenir face à la barre », écrivait la Croate dans une lettre ouverte en février dernier, tout en annonçant jeter l’éponge, épuisée par des années émaillées « d‘innombrables traitements de réhabilitation et de déception. »

« Je fais une discipline qui est tout de même agressive pour les articulations »

Loïc Gasch, recordman de Suisse du saut en hauteur

Face à ce risque, Loïc Gasch n’est pas pour autant complètement vulnérable. Son mode de vie et son entourage jouent, ensemble, un rôle de garde-fous efficace. Versé à l’étude de la biomécanique, l’analyse et la construction de la performance, l’alimentation, la récupération, les soins et, partant, la rééducation, il amenuise au mieux et de manière préventive les cassures. Sauf quand le coronavirus vient à nouveau s’en mêler. Infecté au terme de la précédente saison, il a dû observer six semaines d’arrêt suite à des complications à un poumon, au foie et aux muscles.

Loïc Gasch n’est pas (encore) un pro mais il en a la stature, lui qui vient de passer presque coup sur coup, à la distance d’une saison, les deux barres apothéoses de l’athlétisme suisse et mondial. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Lausanne]

Agir sur son mental

Si ce grand gaillard de 191cm accepte sa condition, il ne résigne pas pour autant. Malgré ses “seules” dix années de carrière actives, rien n’a jamais empêché le natif de Sainte-Croix de travailler ses ambitions et vivre ses rêves. Il n’est pas (encore) un pro mais il en a la stature, lui qui vient de passer presque coup sur coup, à la distance d’une saison, les deux barres apothéoses de l’athlétisme suisse et mondial (2,30m à Aarau le 31 juillet 2020, 2,33m à Lausanne une semaine plus tard).

En dehors des séances de musculation et ses entraînement à l’US Yverdonnoise, Loïc Gasch travaille depuis quelques mois, comme tout grand athlète, avec un coach mental. Cela n’a pas seulement trait à la rigueur de la compétition mais, au contraire, l’aide aussi à surmonter les situations extérieures au sautoir. Après avoir perdu tous ses sponsors il y a un peu plus d’une année à cause de ses multiples blessures, il lui a fallu quelques temps pour retrouver un niveau digne de son talent. Et si aujourd’hui il se réjouit de recevoir de nouvelles propositions, c’est aussi grâce à un travail de fond mené en dehors des pistes. « Je suis arrivé à la constatation que je ne suis plus le petit Suisse mais que j’ai des atouts à faire valoir sur les sautoirs internationaux », avouait-il quelques mois plus tôt. Les meilleurs sauteurs du circuit, à l’aune de l’Italien Gianmarco Tamberi, lui avaient aussi envoyé un message de félicitations après la performance d’Aarau. Quant au champion du monde qatari Mutaz Barshim, il regarde d’un œil avisé la progression du jeune prodige (lire en encadré plus bas).

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Sa force, il la tient peut-être dans son caractère; bosseur né et pragmatique fou. En pleine pandémie, il fait partie de ceux qui n’ont pas été péniblement affectés par l’arrêt des compétitions. Suite à l’annulation des championnats d’Europe de Paris en 2020, il avait certes tiré la moue quelques jours. Mais par pur esprit de revanche; son regard s’est rapidement porté sur les Jeux olympiques. En soi, même quand il est un peu froissé par les événements, il ne perd jamais son sourire bien longtemps. « J’ai un avantage par rapport à d’autres, explique-t-il. J’aime mon sport et les entraînements me procurent beaucoup de plaisir. Le confinement nous a ôté toute possibilité de compétition mais il ne m’a personnellement pas enlevé le droit de m’entraîner. Cette capacité à m’épanouir même sans possibilité de confrontation sur les sautoirs de Suisse ou à l’étranger est sans doute un des piliers de ma progression ces douze derniers mois. »

« J’ai un avantage par rapport aux autres: j’aime mon sport et les entraînements me procurent beaucoup de plaisir »

Loïc Gasch, qualifié pour les Jeux olympiques en saut en hauteur

De plus, Loïc Gasch est un habitué des très longues préparations, physiques et mentales. « Je n’ai aucun problème à consacrer trois ou quatre mois de mon temps pour me préparer à la compétition sans ne jamais m’aligner dans les meetings. Ce n’est, je pense, pas le cas de tout le monde. Et là où nous avons été forts, c’est que nous avons trouvé les solutions pour être compétitifs dès les premiers meetings d’ouverture après le confinement. » Ceci sans compter que le report des JO s’est révélé, pour lui, une aubaine. Avec une année supplémentaire de préparation, il a pu tisser son chemin vers Tokyo avec plus de sérénité et sensiblement moins de pression. « Je savais que faire les 2,33m l’année passée, ça aurait été compliqué. »

Loïc Gasch doit désormais assumer son rang d’athlète de premier plan, il a eu une première occasion lors des JO de Tokyo cet été. Il en aura bien sûr d’autres en 2022. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Lausanne]

Retour en promenade passagère

Avec une qualification olympique acquise très tôt dans sa saison, le jeune Vaudois a pu envisager le reste de sa préparation avec une légèreté soudaine, la même qu’il trimbale désormais jusqu’au terme de la saison. « Les 2,33m étant arrivés plus vite qu’espéré, nous avons cassé la dynamique de compétitions qui était prévue pour l’été. Le but était de retourner progressivement au contact de la concurrence et s’y repositionner. » Il l’a fait à Tokyo, avec quelques regrets sur le résultat – éliminé en qualifications. Et il l’a fait en concourant à Athletissima ce 25 août face aux meilleurs sauteurs du circuit.

Cette organisation minutieuse, l’athlète la peaufine au cas par cas avec son entourage et ses entraîneurs. Par ailleurs, dans ce cercle restreint, Loïc Gasch a connu une période de grands changements au début de l’été 2020, réservé – pandémie oblige – comme saison de tests et de laboratoire. Son cadre d’entraîneurs fut, par ailleurs, le premier à connaître des modifications; aujourd’hui, le jeune athlète le juge plutôt stable. La structure comprend Soidri Bastoini comme entraîneur principal, secondé par Dominique Hernandez, Silvan Keller et Steeve Louissaint.

« J’ai toujours trouvé la force de m’éloigner des environnements dans lesquels je ne me sentais pas bien. Je sais me remettre en question »

Loïc Gasch, recordman de Suisse du saut en hauteur

Tous ont une parfaite connaissance de la discipline et du sport de haut niveau. Bastoini est l’actuel entraîneur national pour les disciplines de sauts horizontaux, soit le saut en longueur et triple saut, tandis que Keller est l’entraîneur en chef des disciplines techniques auprès de Swiss Athletics. Hernandez a autrefois été quintuple champion de France de saut en hauteur entre 1984 et 1989 et Louissaint est un ancien basketteur suisse de 33 ans reconverti en préparateur physique à Malley.  « Les résultats actuels sont la preuve que je suis entouré des bonnes personnes, tranche Loïc. Mes changements d’entraîneurs, au prix d’une stabilité à reconstruire, ont malgré tout payé. J’ai toujours trouvé la force de m’éloigner des environnements dans lesquels je ne me sentais pas bien. Je sais me remettre en question quand il le faut. » Preuve par les faits: en trois ans seulement, le jeune homme a gagné dix centimètres sur la barre, juste ce qu’il fallait pour se faire valoir dans le giron de l’athlétisme international.

Pas spectateur mais acteur

Ceci dit, les performances du jeune homme ont beau être parfaitement proprettes, il n’y a pour l’heure ni mort ni vainqueur dans la bataille des meilleurs. Bien qu’ayant détenu, un court temps dans le courant du mois de mai, la meilleure marque de la saison sur le plan mondial, Loïc Gasch n’accorde plus un grand crédit à cette distinction. « J’ai eu la meilleure perf’ mondiale. Je l’ai déjà eue l’année passée et j’ai appris à composer avec ce genre de pression. C’est une distinction éphémère et qui ne dit pas grand-chose sur l’état actuel des athlètes. Ceci dit, cela me motive à monter plus haut et à rivaliser avec les autres. Je n’ai pas à avoir peur de mes adversaires; je sais que je peux surmonter la concurrence de haut niveau », lâche-t-il.

« J’ai déjà concouru dans une finale européenne, à Berlin 2018, mais j’ai terminé dixième. J’ai échoué à me qualifier pour la finale à Tokyo mais je sais que je peux désormais faire mieux et devenir un concurrent sérieux aux titres et podiums internationaux. » En somme, Gasch doit désormais assumer son rang d’athlète de premier plan. Il en aura bientôt l’occasion, peut-être même avec un statut de professionnel dès 2022.

Gianmarco Tamberi:
«Les résultats de Loïc valent autant que les miens»

Champion olympique lors des derniers Jeux olympiques de Tokyo, Gianmarco Tamberi partage une amitié certaine et une admiration sans commune mesure pour Loïc Gasch. Partis dîner ensemble de retour à l’hôtel, les deux athlètes ont à nouveau pris le temps d’échanger sur leurs propres situations. « Ce garçon a réussi une très grande performance cet été, en passant une barre à 2,33m alors même qu’il a encore un métier à côté, raconte l’Italien de 29 ans. Ses résultats valent autant que les miens, pas dans la mesure mais dans la grandeur de ce qu’il a accompli jusqu’à présent. Je connais les difficultés d’un athlète qui ne peut pas se consacrer entièrement à son sport. Je le respecte beaucoup pour ce qu’il fait. »

Faut-il encore préciser que, similairement au monde du saut à la perche, celui du saut en hauteur a pour convergence que l’ensemble des adversaires en lice restent avant tout une grande bande de copains. La pratique d’une discipline dangereuse pour les corps et les articulations renforce cet attachement amical chez les adversaires entre eux. Et peu dérogent réellement à la règle; à Tokyo, le partage du titre olympique entre l’Italien Tamberi et le Qatari Mutaz Essa Barshim a matérialisé cette relation spéciale qui s’est installée ces dernières années entre les athlètes du saut. « Nous formons tous un beau groupe », détaille alors le natif de Civitanova, ville arrêtée entre Ancône et Pescare sur la rive adriatique.

« Avec Mutaz, nous sommes de grands amis qui se connaissent depuis dix ans. Nous nous sommes beaucoup vus en dehors de la piste, ce qui peut-être diffère un peu de la relation que j’ai avec les autres sauteurs du circuit. J’ai assisté à son mariage, nous nous sommes vus cet hiver à Monaco et nous nous écrivons et entendons régulièrement. Cela est d’autant plus fort quand on a l’opportunité de partager une médaille d’or olympique avec son plus grand ami. Plus que la médaille, nous avons partagé un rêve que ni l’un, ni l’autre n’osait prononcer étant petits. »

Photo: Oreste Di Cristino / leMultimedia.info [Lausanne]