Et si le rugby à Genève n’avait en réalité jamais disparu ?

Championnat genevois de rugby de Série B 1920/1921 Acquise auprès d'un antiquaire allemand, ce Trophée datant de 1921 atteste qu'il existait bien un championnat genevois de rugby de première et de seconde division après la Première guerre mondiale. © leMultimedia.info / Yves Di Cristino [Grand-Lancy]

Le rugby à Genève a sans doute été le plus résilient de Suisse; le plus ancien à coup sûr mais probablement aussi le plus résistant. Alors que plusieurs impressions liminaires laissaient penser que le rugby avait connu un coup de frein à la sortie de la Seconde guerre mondiale, il se peut, en réalité, que le RC Genève ait perduré de façon intensive durant la période courant de 1947 à 1960, voire même quelques années de plus. Et si le rugby à Genève n’avait en réalité jamais disparu ?

Selon les nouveaux éléments de la recherche historique menée conjointement par leMultimedia.info et l’Association cantonale genevoise de rugby (ACGR), si la disparition du rugby à Genève avait vraiment eu lieu, elle l’aurait eu plutôt dans le courant des années 1890, par manque de terrains à l’approche de l’Exposition universelle de 1896 sur la Plaine de Plainpalais. Quoique, là encore, les vrais sportsmen de l’époque, rompus à la pratique du football-rugby, s’entêteraient à nous convaincre que le rugby avait continué d’exister malgré la diminution drastique des matches dits “officiels”. François-J. Dégerine, joueur reconnu de football-association au Racing Club de Genève et capitaine emblématique – plus tard – de l’équipe de football-rugby de Servette, ne s’était pas privé de critiques envers les détracteurs des sports athlétiques de l’époque. En 1898, il signe une longue tribune dans l’hebdomadaire La Suisse sportive et assène: « Le vrai motif du marasme dans lequel était tombé le football est le manque de terrains et non pas l’abandon du Rugby. Du reste, ceux qui soutiennent cette dernière affirmation le savent fort bien et c’est bien plutôt par parti pris contre l’Association qu’ils l’appuient. »

Pour étayer son propos, Dégerine rappelle que 17 ans plus tôt, en 1881 donc, il existait pas moins de onze formations jouant au football-rugby à Genève. Il y avait d’abord trois clubs composés en majorité d’individualités de nationalité étrangère. Et dans ce registre, la plupart du temps, parler d’étrangers revenait à citer les expatriés britanniques. Il s’agissait des clubs de La Châtelaine, du Château de Lancy et de La Garance qui jouaient, tous trois, sur leur propre terrain. S’ajoutaient ensuite plusieurs clubs exclusifs de rugby qui évoluaient sur la Plaine de Plainpalais. Parmi eux furent cités le F.C. de Genève – appelé aussi le Grand Club –, le F.C. du Nord, le Moyen Club ou encore le F.C. de la Servette. Alors que l’année 1895 marquait la disparition de l’ensemble de ces formations – à l’exception de Servette qui avait fait preuve d’une grande résilience –, un club réussit, après maintes démarches administratives, de s’assurer la possession de l’hippodrome des Charmilles. Le Racing-Club de Genève venait alors de voir le jour. Ensemble avec Servette, à la fin de l’Exposition universelle, ils permirent au rugby de retrouver le jeu comme si celui-ci n’avait jamais sommeillé.

Depuis lors, plusieurs clubs qui s’étaient tournés (ou détournés) du rugby vers la fin du XIXe siècle commencèrent à retaper dans un ballon ovale. Cette promotion a, en réalité et depuis le début, été rendue possible par le travail de sape dispensé par les différents collèges de la ville de Genève, certains donnant même vie à de nouvelles équipes à l’aune du Stade Genevois en 1898. De même que le Challenge “Och”, le championnat de Suisse réservé aux équipes de seconde catégorie (soit la LNB des temps anciens), voyait se produire des clubs toujours plus forts et entraînés de la cité de Calvin – le Club Athlétique, l’Helvétique F.C. ou encore le Servette II –, il est difficile d’asserter que le rugby ait complètement disparu avant le passage du nouveau siècle. Il s’y serait même renforcé; parmi les six clubs fondateurs de l’Association cantonale genevoise de football (ACGF) fondée le 9 septembre 1902, trois d’entre eux pratiquaient régulièrement le football-rugby selon les archives de cette même époque. Les intérêts du ballon ovale étaient ainsi probablement déjà défendus à un niveau institutionnel.

Une grande proximité avec les Français du Haut Jura

Jean-Nicolas Renaud est Directeur du département Sciences du sport et éducation physique et Maître de conférences universitaires à l’École Normale Supérieure de Rennes. En 2008, il publie un chapitre d’ouvrage intitulé “Genève, une parenthèse hors de l’évolution sportive française avant la première guerre mondiale ?” dans lequel il analyse et ausculte le rugby haut-jurassien et son ancrage territorial dans le canton de Genève dans les premières années 1900. Ses recherches, il les a menées dans les archives départementales du Jura et relève soigneusement les discours de la presse san-claudienne de l’époque. Comme celui-ci, tiré de l’Indépendant de Saint-Claude du samedi 27 mai 1905: « Genève honore grandement le sport. Elle a raison car il n’y a rien de meilleur, en ce commencement de siècle, que le développement du muscle et de la santé. » Ces mots chaleureux viennent, en réalité, en témoin de la relation amicale qu’il existait entre les clubs de Saint-Claude et de Servette, lesquels eurent à s’affronter à maintes reprises dans le courant de la décennie qui les séparait de l’éclatement de la Première guerre mondiale. Pour le premier, Renaud précise, faire un match contre les Grenat « n’est pas anodin. C’est une tradition qui s’inscrit dans une pratique intime et familière. »

Une pratique dans les faits si intime qu’elle ne fait pas l’objet d’une couverture médiatique expansive jusqu’en 1908. Les rencontres ne relèvent d’aucune officialité – et l’amicalité des affrontements semblait n’intéresser que les joueurs eux-mêmes. Pour Renaud, il n’y avait là aucun enjeu réel. Mais les choses évoluèrent vite lorsque plusieurs équipes genevoises intégrèrent le Challenge Franco-Suisse – qui avait aussi été baptisé au nom de Marius Dubonnet. Dès lors et d’un point de vue français, persiste Jean-Nicolas Renaud, les équipes genevoises commençaient à offrir une opposition décalée aux traditionnelles formations de l’Hexagone. « Cette habitude de se confronter annuellement avec le club suisse est entretenue par le phénomène d’émulation qu’un adversaire aussi redoutable peut faire naître. […] Au gré d’un lent processus en cours sur les dernières années précédant 1914, le partage d’une partie de rugby serait davantage motivé par la valeur de l’adversaire que par la tradition. »

Cet épisode exprime à lui seul la vitalité, la puissance mais aussi l’orientation première des équipes de football-rugby à Genève. Bien vivantes et d’un niveau admirable, ces équipes s’en allaient ainsi surtout jouer face aux différentes oppositions du pays voisin, là où le potentiel de progression était sans doute le plus fort mais probablement aussi par envie de sociabilité, comme l’exprimait en 2007 l’historien Paul Dietschy.

© leMultimedia.info / Yves Di Cristino [Grand-Lancy]

Les témoins de la prospérité du rugby genevois

Partie prenante de nos recherches au soutien de l’histoire du rugby en Suisse, l’Association Cantonale Genevoise de Rugby a fait l’acquisition d’un trophée datant de la saison 1920-1921. Autrement dit, la statue qui représente un joueur de rugby, ballon ovale en main, est centenaire cette année.

Non seulement celle-ci nous apprend qu’il eut existé un championnat genevois de rugby il y a un siècle mais aussi que celui-ci était décliné en deux divisions (la Série A et la Série B). Cette découverte vient conforter l’idée que le rugby à Genève a été le plus prospère de Suisse, en ayant continué ses activités de façon intensive même après le Première guerre mondiale.

Le RC Genève engagé dans le Championnat de France dès 1946 ?

Allons désormais de l’avant dans l’échelle du temps. Ayant désormais à connaissance que le rugby à Genève avait passé le cap de l’Exposition universelle de 1896, celui de la Première guerre mondiale en 1918, puis de la Seconde en 1945 (relire les épisodes précédents, encadré ci-dessous), à quel moment aurait-il tant perdu de sa vitalité au point de disparaître complètement ? Ce mystère restera, en partie, à jamais irrésolu. Mais des recherches plus approfondies auprès des Archives d’État de Genève nous permettent tout de même d’en savoir un peu plus sur la nature du rugby entre 1947 et 1962.

Évoluant comme seule équipe de rugby dans le paysage sportif du pays après 1945, le RC Genève – fondé en 1934 – avait gardé un carnet d’adresses bien rempli. Les premiers matches dont on retrouve preuve écrite dans la presse de l’époque citent l’U.S. Annemasse comme adversaire le 6 janvier 1947. Mais l’encart du Journal de Genève reste très succinct, pour ne pas dire laconique. On y évoque un terrain gelé et un match intéressant conclu sur un score paritaire de 10-10. Mais aucune mention de la nature de l’affrontement n’est indiquée, pas même s’il s’agissait d’un match amical ou de compétition formelle. Il faut dire que le quotidien n’était pas très inspiré à parler de rugby. D’autres publications de presse, en revanche, se montraient plus précises sur le propos.

Entre Annemasse, Aix-les-Bains, Rumilly, Champagnole et Paris, et des rencontres agendées toutes les deux semaines, le calendrier du RC Genève était bien chargé.

Après quelques mois de recherches en archives, les consultations ont pu porter sur l’hebdomadaire “La Suisse”, où le ballon ovale trouvait sensiblement plus d’espace d’expression. Certes, pas plus d’information sur la rencontre qui avait opposé le RC Genève à Annemasse. Mais des récits qui se multiplient semaine après semaine, et toujours face à des équipes de France voisine. Le 26 janvier 1947, le RC Genève affrontait au bois de la Bâtie le F.C. Rumilly qui, selon les écrits, était le leader invaincu du championnat des Alpes de deuxième série. « Un gros morceau pour les Genevois », précédé d’un match en lever de rideau entre la seconde équipe du RC Genève face à la réserve de l’U.S. Annemasse.

Deux semaines plus tard, le RC Genève entreprend même un plus grand déplacement. Le 10 février 1947, l’équipe perd de justesse face à l’U.S. Cheminots Paris-R.C, disputé en capitale française. Le résumé – plus conséquent celui-ci – du titre de presse précise même que la précédente rencontre entre les deux équipes avait connu un tout autre dénouement en décembre 1946, lorsque l’équipe parisienne était venue largement s’imposer à Genève. Dans le jargon sportif, cela s’appelle un aller-retour.

“Le rugby deviendrait-il un sport suisse. Un match s’est disputé à Genève, au cours duquel une sélection Savoie-Genève a battu Vienne (France). Une mêlée homérique…” Supplément sportif, Pour Tous (Lausanne), 15 octobre 1948

Et les occurrences se multiplient. Le 23 mars 1947, le RC Genève reçoit à nouveau l’U.S. Annemasse au bois de la Bâtie avant de battre le fer avec le F.C. Aix-les-Bains le 5 avril à Frontenex. Après une trêve internationale, fin avril, les Genevois se déplacèrent encore à Champagnole le 9 mai 1947, reçus par la Municipalité et le préfet du Département du Jura.

En somme, entre Annemasse, Aix-les-Bains, Rumilly, Champagnole et Paris, et des rencontres agendées toutes les deux semaines – du moins, pour celles qui nous sont reportées dans les journaux de l’époque –, le calendrier du RC Genève apparaissait bien chargé. Sans compter que, après vérification, la plupart de ces équipes (sinon toutes) étaient engagées, entre 1947 et 1950, dans le championnat de France de deuxième série, l’équivalent de la Fédérale 2 aujourd’hui. Enfin, à celles-ci, l’on peut encore ajouter la réputée équipe de Vienne que le RC Genève eut à affronter le 15 octobre 1948 avec une sélection composée des meilleurs joueurs de Savoie. Le supplément sportif du journal lausannois “Pour Tous” était, à l’époque, le seul à avoir fait mention de cette rencontre. Suffisant pour attester que le RC Genève était lui aussi engagé dans un championnat national de l’autre côté de la frontière ? Cette hypothèse se fait de plus en plus sérieuse, selon le secrétaire général de l’Association cantonale genevoise de rugby Gianni Di Martino.

Jean Prin-Clary, ou quand le RC Genève sollicitait un international français à sa barre

Le RC Genève n’avait rien d’une petite formation de province, ou du moins elle n’en avait pas les mêmes moyens. En avril 1947, l’hebdomadaire “La Suisse” relate la timide sollicitation d’un « dirigeant officiel du sport genevois » envers le pilier du C.A. Brive et ancien international de l’Équipe de France, Jean Prin-Clary. L’homme, originaire de Marseille et âgé de 35 ans à l’époque, avait reçu une offre jugée, en ces temps, alléchante pour prendre le commandement des entraînements « d’un quinze dans la région de Genève. » La proposition aurait évoqué des mensualités s’élevant à 1’500 francs suisses: refusée selon la presse spécialisée. Fidèle au C.A. Brive, le deuxième ligne s’en était ensuite allé terminer sa carrière de joueur au RC Toulon en 1949.

Joueur de renom dans les années 1940, Prin-Clary a été à quatre reprise demi-finaliste du Championnat de France et comptait dix sélections avec le XV de France. Il avait alors pris part à trois rencontres du Tournoi des V Nations en 1947. Autant dire que son arrivée à Genève, si elle avait eu lieu, aurait été des plus remarquées…

Pour aller plus loin: quel rugby après 1950 ?

Il est néanmoins difficile de savoir encore précisément si le développement (nouveau) du rugby en Suisse après 1947 suivit une tendance plus ou moins énergique. Pourtant, certains éléments ressortent actuellement de la recherche. Et l’évolution du RC Genève pose tout de même quelques interrogations. Si on le présume engagé dans des rencontres franco-suisses régulières pendant plus d’une décennie et demi, certains documents de presse laissent fleurir quelques doutes.

Précisons d’abord un fait: selon un extrait d’article paru dans la Gazette de Lausanne, un nouveau club réapparut dans la région romande, sur le Quai de Copet à Vevey dans le courant du mois de mars 1949. Cela signifie donc, qu’après une première naissance relatée en 1934, le Rugby-Club Veveysan venait de reprendre droits après pas moins de dix ans d’inactivité. En ce sens, le RC Genève ne pouvait plus être considéré comme unique club de rugby en Suisse, venant ainsi en appui de l’hypothèse que le rugby suisse était loin d’être rendu atone. Dans les années 1950, le rugby était encore bien pratiqué sur les rives du Léman. En témoigne la poursuite des rencontres franco-suisses entre l’équipe genevoise et plusieurs équipes française – l’A.S. Ugine avait d’ailleurs fait le déplacement à Champel en décembre 1959.

Mais alors comment interpréter l’extrait de presse suivant, paru le 12 octobre 1962 sur le Journal de Genève ?

« Un match de démonstration de rugby […] se disputera samedi à 15 heures sur la plaine de Plainpalais. Le Rugby-Club de Genève sera opposé au “British Combined Services” de Fontainebleau. Il a été fondé il y a moins d’un an par un groupe de joueurs britanniques. Il présente ceci de particulier qu’il est la seule équipe de rugby en Suisse. […] La vie internationale à Genève a permis au club de faire appel, jusqu’à présent, à des joueurs d’Australie, du Canada, d’Angleterre, de France, d’Irlande, d’Écosse, d’Afrique du Sud, de Suisse, des États-Unis et du Pays de Galles. Le seul joueur suisse est M. Inderblitzin. […] Si le RC Genève est le seul de son genre en Suisse, il n’est cependant pas le premier, loin de là. »

Journal de Genève, 12 octobre 1962

Selon cet extrait, le RC Genève est le seul club de rugby en Suisse et n’a pas même un an d’existence. Un récit bien curieux tenant compte des recherches courantes. Ce signifierait-il que le club genevois ait perdu pied dans le courant de l’année 1960 (ou 1961) pour ensuite réapparaître, dans l’anonymat le plus absolu et par des expatriés britanniques, tout juste un an plus tard ? Si cette hypothèse venait à se vérifier, cela ajouterait une pincée supplémentaire au caractère mystique du rugby en Suisse – d’autant plus qu’on le saura disparu à nouveau dans le courant de la décennie pour réapparaître sous sa forme actuelle en 1968. En cela, le rugby des années 1960 méritera l’intérêt de recherches approfondies supplémentaires.