Batteur des Stevans, Léo de Riedmatten glisse toujours sous le vent

Image tirée du clip vidéo “Weatherman”. Crédit Photo: © Sam Rock

Il s’inspire de M83, de Selah Sue et d’Yvan Franel, entre autres. Léo de Riedmatten est un multi-instrumentiste, artiste transversal et entrepreneur d’un style qui outrepasse les frontières du réel. De la pop-électro à la néo-soul, de la batterie au piano, de la musique au film, le Valaisan de 24 ans, batteur des Stevans, vagabonde un peu où le vent le mène. Et les bourrasques font parfois bien les choses…

Malgré plus d’un an de pause avec les Stevans, en ces temps particuliers qui courent, Léo de Riedmatten n’est pas resté dans l’ombre. À distance, il est venu à bout d’une collaboration internationale qui aura duré, au bain mot, pas moins de trois ans. Tout est parti de deux seuls accords simples, au ton jazzy, qu’il avait mis sur partition, chez lui à Crans-près-Céligny, fin 2017 avant de les réserver dans un coin de sa mémoire. Ce n’est que quelques semaines plus tard, alors qu’il se reposait dans sa chambre d’université à Brighton, qu’il les a repris en y ajoutant une ligne de basse et quelques samples de percussion. Mutant Vinyl, un ami de Liverpool, lui a ensuite prêté un solo de saxophone et Julien Cambarau (connu sous son nom de scène KAY JAM) lui composa la ligne de basse. La touche “Weatherman” était née, bien qu’il eût encore fallu la personnaliser davantage ; la Suédoise Elise Elvira y posa sa voix d’ange, le producteur et pianiste Master Soul Boy sa délicate touche au clavier et l’Américain Drew Solomon quelques paroles de rap que Léo interprète de son anglais typé US. Ils n’étaient pas loin de six à travailler, chacun dans son coin, pour le titre qui a vu le jour le 4 décembre dernier. « Un beau partage. Aussi, la création rend un hommage particulier à deux d’entre eux, précise Léo dans une interview qu’il nous a accordée en station, à Verbier. Elise Elvira et Master Soul Boy sont deux artistes au talent superbe. J’ai encore beaucoup de productions en cours avec eux et “Weatherman” n’est qu’une première étape dans notre collaboration. »

Elise Elvira est une chanteuse et compositrice de 21 ans, actuellement basée à Stockholm alors que Master Soul Boy, de son vrai nom Gareth Donkin, est un chanteur, producteur et multi-instrumentiste de 20 ans basé à Leeds, au Royaume-Uni. La première s’inspire d’artistes tels qu’Erykah Badu, Lianne La Havas et Snoh Aalegra. Le second est, en revanche, un amoureux des mélodies soul classiques, des percussions de la vieille école et de jazz. Mais tous, avec LEO2R, partagent une tendance à travailler et à élargir leurs influences artistiques et musicales. Elise a créé son propre paysage musical luxuriant et Gareth s’imprègne d’un nouveau style symphonique tout en établissant un équilibre rafraîchissant entre le son vintage et le son moderne. Autrement dit, des trois, aucun ne ressemble à un autre quand, pourtant, ils se révèlent tous trois flâneurs et vagabonds de la musique contemporaine. Et le mélange n’en ressort que plus extatique. « J’aime le sentiment que d’autres artistes interviennent dans un morceau que j’ai composé et amènent leur identité. Chacun a eu libre cours pour s’approprier la musique. »

Une ode, au final, à la technologie d’aujourd’hui : tous confinés dans des pays (voire continents) différents, la distance n’a jamais été un frein à la création et au partage. « De même que les paroles sont très appropriées pour ce que l’on vit de nos jours, il nous faut aussi savoir appréhender le changement. Avec “Weatherman”, nous l’avons fait. Et la chanson parle justement de cela. » La nature versatile de Léo en ressort inéluctablement.

Stevans : l’inspiration Franel

Léo de Riedmatten a 24 ans et est le batteur reconnu du groupe suisse Stevans, au sein duquel il a notamment croisé la route du multi-instrumentiste Yvan Franel, passés les 40 ans d’existence. Le groupe, qui est apparu au grand jour en 2004 sous la forme d’un trio, a passablement évolué ces dix dernières années, tant dans sa composition que par ses créations musicales propres. Léo a fréquenté le cercle du groupe dans le sillage de son avant-dernier album “Rupture”, sorti en 2014. Le nom n’était par ailleurs pas anodin ; ressenti dans une tendance pop-rock à ses débuts, Stevans a alors mué vers un style beaucoup plus électronique à l’américaine. Un sentiment de rupture, sans en être un véritable, porteur d’influences pour les membres de la bande. Réfléchies et travaillées dans une version purement électronique en studio, les compositions du disque ont ensuite été réadaptées par Franel en vue d’une tournée prestigieuse à travers l’Europe en 2016, puis en Chine grâce au soutien de Présence Suisse et du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Léo était à chaque fois du voyage et son identité artistique en est ressortie grandie.

Avec LEO2R – son nom d’artiste –, Léo de Riedmatten s’est affirmé. Un sentiment d’émulation propre émane de son personnage ; Yvan Franel aura su être une source d’inspiration importante pour le jeune homme. Après la réussite de son baccalauréat international en 2015, Léo a calqué d’Yvan sa passion mais aussi son talent pour l’art dans sa globalité la plus parfaite. Pur batteur d’origine, le jeune Valaisan a développé tout un monde autour de la musique ; passionné de photographie, de peinture et de cinéma, il se révèle – encore maintenant et progressivement – dans la transversalité. Le tout à côté de ses études universitaires. Sur ce volet, par ailleurs, il s’engage, en 2021, dans un master en intelligence artificielle et neurosciences à l’École Polytechnique Fédérale de Zürich, ce qui explique en partie sa discrétion ces dernières années (et les prochaines) sur le devant de la scène. Mais LEO2R subsiste bel et bien et la sortie d’un futur EP a dépassé le stade des simples spéculations. Celui-ci adviendra bien tôt ou tard.

Crédit photo: © Sam Rock

Tout comme Yvan Franel, Léo s’inscrivait dans une mouvance pop-rock, plus acoustique et plus brute avec des rythmes de batterie désignés. Puis, il a souhaité toucher à l’électronique – une tendance matérialisée par la sortie du titre “Anachronist” courant 2016 – au risque de voir son instrument de prédilection sensiblement s’échapper. Quoique, rompu par plus d’une centaine de représentations en live, il n’arrivera jamais à s’imaginer un concert sans batteur, même avec de la musique électronique. « Cela apporte tellement d’énergie. Je ne pourrai jamais me détourner de cet instrument. »

De l’électro à la soul, hip-hop, R’n’B

« Certains artistes sont de purs batteurs et s’inspirent de leur instrument pour créer autour, explique Léo. Je suis un peu différent ; je suis passé par le Conservatoire, j’ai fait pas mal de percussions mélodiques (xylophones, vibraphones) et me suis plongé dans la théorie de la musique. Donc j’ai quelques notions sur d’autres instruments – et notamment le piano – qui m’aident pour les compositions plus harmonieuses. » Ainsi, en phase de création, le piano se retrouve souvent premier de cordée et la batterie en fin de boucle. C’est en tout cas dans cet ordre que le titre Anachronist s’est développé. « La méthode s’inspire des courants de création en studio, sans forcément poser la question du rendu en live. Le jour où je me retrouverai à nouveau sur scène pour exposer mes nouvelles musiques, j’aurai certainement envie de me retrouver derrière la batterie. Et c’est probablement à ce moment-là que sa présence sera beaucoup plus assumée », assure Léo. « Avec Weatherman, j’ai déjà de grandes idées pour ramener la batterie sur le devant de la scène. »

L’artiste originaire de Sion a commencé la batterie à l’âge de six ans et depuis lors, il a toujours pris l’habitude de l’exhiber sur les scènes. Des plus simples auditions, aux planches des plus grandes salles suisses, à compter avec l’Aréna de Genève, il les a écumées en nombre, mais aussi en qualité. Le déclic véritable est pourtant arrivé au début de sa collaboration avec les Stevans, la nervosité de l’avant-scène ayant progressivement laissé place à l’excitation. Partage d’adrénaline et de sentiments forts qui lui manquent en ces temps particuliers.

Crédit photo: © Sam Rock

Par ailleurs, Léo est aussi un grand curieux. Passée sa phase électro, il tente de s’engager davantage désormais dans un style autre. Et “Weatherman” donne déjà quelques pistes d’exploration, mêlant soul, hip-hop et R’n’B. Assurément, le jeune homme s’y prête particulièrement bien. « Ces styles sont aussi censés me ramener un peu plus vers un univers où la batterie acoustique saura retrouver une place providentielle dans ma musique. » Affaire à suivre.

Une passion pour les scénarios de film

Avoir sa patte sur tout, d’autant plus avec les avancées de la technologie, Léo de Riedmatten aime avoir le contrôle total sur ses projets et sur sa propre image. « Quand on commence, l’on n’a pas une équipe très riche derrière nous, alors il nous faut savoir être créatifs », explique-t-il. « Les visuels, non seulement graphiques mais aussi vidéos, me tiennent beaucoup à cœur. J’aime les clips plus travaillés, plus léchés. J’aime les films, j’aime les récits et les histoires mystérieuses. Et j’aime écrire des scénarios. »

Dans son style, Léo développe un genre qui s’inspire pratiquement en tout de David Lynch. Pour ses clips vidéo, il privilégie par essence un scénario onirique ponctué par une bande sonore – la sienne donc – réfléchie et méticuleusement adaptée au scénario. C’est ce qu’il a par ailleurs entrepris en 2016 pour “Anachronist”. Premier volet d’une trilogie dont la réalisation a été confiée à la Nyonnaise Mei Fa Tan, le clip développe un récit dans lequel Léo, en personnage unique, se confronte à son alter ego masqué. La véritable interprétation de ce premier volet est pour autant laissée à l’appréciation du spectateur, dans l’attente de “Haunt” et “Delusion”, deux autres épisodes venus compléter la série supposée.

« Léo est un artiste qui a l’œil pour l’esthétique visuelle et sait très tôt où il souhaite aller. Il a l’esprit du détail et rien n’est laissé au hasard », explique Mei Fa Tan, contactée par téléphone. La jeune femme, actuellement sélectionnée aux 56es Journées de Soleure avec le clip “Power” interprété par Muthoni Drummer Queen se souvient d’un projet à l’ambition élevée malgré un budget restreint. « Léo a manifesté son intérêt avec conviction et sa curiosité pour les arts visuels complète son talent supposé pour l’écriture. »

Nul doute ainsi que le clip annoncé sous forme de faux documentaire pour le titre “Weatherman” en promette à nouveau beaucoup. Tout aussi ambitieux, en somme, malgré les actuelles restrictions sanitaires.