Emma Piffaretti, de la polyvalence sur les pistes comme dans la vie

À 18 ans, Emma Piffaretti est déjà une sportive pleinement accomplie. Championne de Suisse U18 sur 100m et 200 mètres, vice-championne d’Europe U18 au saut en longueur à Györ (Hongrie) et double vice-championne suisse Élite de la discipline, la jeune Tessinoise s’est révélée au meilleur niveau ces deux dernières saisons. En 2018, elle s’est classée excellente quatrième des Jeux Olympiques de la Jeunesse à Buenos Aires avant de battre, une année plus tard, le record national suisse U20 avec un saut à 6,40 mètres. Longtemps entraînée par Beniamino Poserina à Ascona, Emma a finalement rejoint au mois de juin le groupe de Raphaël Monachon, entraîneur national du relais 4×100 mètres et spécialiste des haies. Un cadre de travail qui devrait progressivement lui permettre d’atteindre son meilleur niveau.

L’athlétisme suisse a sans doute connu une des saisons parmi les plus prolixes de son histoire. Une saison — quelques semaines tout au plus – où la hiérarchie nationale a vacillé, où les espoirs de toujours ont grandi, se sont affirmés et se sont illustrés à l’échelle mondiale. Et preuve que l’on ne compte pas toujours sur les mêmes, les héros des Mondiaux de Doha (sauf peut-être un) se sont progressivement effacés, en ce 2020, pour laisser place à une relève dont la révélation soudaine laissa un temps pantois. Et parmi ceux-ci, figurent des athlètes, certes, de petite expérience mais dont l’ambition a longtemps égalé la charge de motivation dont ils ont assurément fait preuve durant la crise sanitaire de ce printemps. Il y a d’abord eu les 11”08 d’Ajla del Ponte et les 10”11 de Silvan Wicki sur 100 mètres, puis les 2,30 mètres en hauteur de Loïc Gasch, les 8,15 mètres de Simon Ehammer à la longueur et enfin Lore Hoffman qui, sur le double tour de piste à Bellinzona, a su écraser son record romand à 1’58”50, sous la barre hautement symbolique des deux minutes. Et si l’on ajoute la série de records de Suisse établie, en toute simplicité, par Jason Joseph sur 110 mètres haies, l’on comprend ô combien l’athlétisme suisse a su tirer son épingle du jeu face à la concurrence (muette) internationale ces dernières semaines.

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« Il y a, je pense, en ce moment, une émulation à un niveau global en Suisse. Et pour les plus jeunes athlètes, il y a d’excellents exemples à suivre. Les performances d’Ajla et celles de Simon ouvrent certainement de nouvelles perspectives pour ces jeunes qui étaient, il y a encore peu, confinés dans l’ombre des plus grands », expliquait avec conviction Beniamino Poserina, ancien entraîneur d’Emma Piffaretti à Ascona. « Le contingent des athlètes suisses qui peuvent espérer se révéler compétitifs au niveau international s’est considérablement élargi ces derniers mois. » Preuve en est faite par le nombre de représentants suisses invités aux différents meetings de la Diamond League cette année; Ajla del Ponte, Lore Hoffmann et même la perchiste Andrina Hodel à Athletissima le 2 septembre dernier y ont même joué un rôle substantiel qui n’avait rien de comparable à un statut de simple newcomer.

« Il y a peu, personne n’était en mesure de contester Irene Pusterla à la longueur. Mais des filles comme Annik Kälin et Emma Piffaretti se sont rapidement fait valoir »

Beniamino Poserina, ancien entraîneur d’Emma Piffaretti

Au saut en longueur, les révélations furent, ces dernières semaines, beaucoup plus marquées par la constance et la régularité des athlètes engagés, masculins comme féminins. Chez les filles, plus particulièrement, c’est un nouvel ordre qui est apparu derrière la Tessinoise Irene Pusterla (32 ans), solide détentrice du record de Suisse de la discipline avec ses 6,84 mètres sautés à Chiasso en 2011. Au contact, véritables élèves ayant dépassé le maître, Annik Kälin (20 ans) et Emma Piffaretti (18 ans) sont montées pour la deuxième année consécutive sur le podium national Élites à Bâle le 12 septembre dernier. La Grisonne y est double championne de Suisse, la Tessinoise d’Ascona double vice-championne, les deux ayant effacé avec une facilité déconcertante le seuil premier des six mètres. Pusterla, quant à elle, a, à chaque occurrence, complété le trio. « Jusqu’à il y a peu, personne n’était en mesure de contester Irene Pusterla à la longueur. Mais depuis l’année passée, des filles comme Annik Kälin et Emma Piffaretti ont fait valoir qui elles étaient dans le circuit », lâchait par téléphone Beniamino Poserina. Le futur de la discipline leur appartient donc pleinement.

Le Genevois Jarod Biya a côtoyé Emma Piffaretti cet été dans un groupe d’entraînement de remise en forme à la suite de la crise sanitaire de ce printemps. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Bâle]

Entre Jarod Biya et Emma Piffaretti, un groupe de travail réuni pour des ambitions similaires

Tout comme le Genevois Jarod Biya, de deux ans son aîné, Emma Piffaretti a surtout connu un début de saison en plein air en demi-teinte, perturbée par un retour à la compétition sans prise de repères solide. À la crise sanitaire, qui a particulièrement bloqué la vie sportive et sociale au Tessin, s’est ajoutée une blessure au talon à l’entraînement; une double barrière au succès qui lui aura sans doute coûté un record personnel cet été, à 6,40 mètres. « Il y a surtout eu une différence de réalité entre les cantons en Suisse », pointe initialement Beniamino Poserina. « Pendant deux mois, nous avons dû nous arranger comme possible avec du matériel de fortune pour rester en forme. » Une solution est justement passée par une délocalisation de ses séances d’entraînement à Lausanne, auprès de Raphaël Monachon. Sa rencontre avec l’actuel entraîneur en chef du relais 4×100 mètres suisse a eu lieu au mois de juin, dans le cadre de séances limitées en contacts. « Il a fallu pleinement se reconstruire pour parvenir à des résultats satisfaisants. Sa talonnade a aussi été une contrainte supplémentaire. Il s’agissait d’une blessure qui n’était pas réellement handicapante sur les sprints mais qui l’a tenue éloignée de la longueur pendant un mois », complétait justement Monachon. C’est ce qui lui explique son absence de résultats aux championnats suisses U20 de Frauenfeld le 23 août dernier.

« Chez Emma, il manque quelques ajustements techniques pour qu’elle admette de très bons résultats en longueur »

Raphaël Monachon, entraîneur d’Emma Piffaretti, coach du relais suisse 4×100 mètres et spécialiste des haies

Jarod a, lui, surtout connu une période de relâchement au terme d’une saison en salle qui l’avait vu sauter 7,99 mètres à son dernier concours, aux championnats de France indoor à Liévin le 28 février dernier. Vingt jours plus tôt, il était déjà parvenu à établir une marque à 7,95m à Saint-Brieuc, mais sans ne jamais réussir à pousser son élan au-delà du seuil des huit mètres, son seul regret de la saison. « Je n’ai pas pu m’entraîner comme je l’aurais voulu. J’ai vraiment ressenti le semi-confinement comme un frein après mes bons résultats de l’hiver », expliquait le jeune homme lors des derniers championnats suisses à Bâle, où il a tout de même réussi son meilleur saut de la saison en 7,67m. « On voit, qu’avec un peu de rythme, je suis capable de sauter loin. Dommage que celui-ci n’arrive que maintenant, alors que la saison est terminée. » Le tout n’est, en réalité, qu’une question de petits – et menus – ajustements. On est, à tout compter, dans une simple question de réglages aussi minimes qu’essentiels. En cela, c’est aussi une question pleine d’expérience.

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Entraîneur spécifique du saut en longueur, Robert Pauget est aussi là pour aiguiller. C’est par ailleurs lui qui ajuste les détails techniques des sauts de Jarod et Emma; son constat n’est de loin pas pessimiste. Le travail suit une direction satisfaisante, il est juste et pleinement accompli. Chez la jeune femme, plus particulièrement, les séances de cet été ont essentiellement tourné vers sa course d’élan, sa vitesse donc. « Emma a beaucoup progressé en sprint et s’est donc naturellement exposée à de nombreux sauts mordus sur la planche. Ou pis, elle saborde des sauts en plaçant son pied d’appui trop en retrait », aiguillonne Raphaël Monachon, son nouvel entraîneur. Preuve en est que son dernier saut à Bâle, en 6,22 mètres (et avec un demi-mètre de vent contraire), pouvait aussi révéler un tout autre score. « Cet essai a été validé, contrairement à d’autres, mais la marge avec la planche est encore trop élevée. Si ça se trouve, je n’étais pas si loin de mon record personnel et c’est ce qui me donne la motivation de poursuivre dans le sens entrepris ces dernières semaines », ajustait la jeune femme au terme du concours à la Schützenmatte.

« Je me suis concentrée sur le plaisir de courir et de sauter. La saison a été très utile, surtout du fait que je me recentre beaucoup sur moi-même »

Emma Piffaretti, athlète spécialiste du sprint et du saut en longueur

« Le sentiment qu’elle perd encore trop de centimètres au moment de l’élan est coriace. Et, en effet, il manque encore des réglages et des ajustements techniques pour qu’elle admette d’excellents résultats sur le sable. Mais son résultat à Bâle reste des plus encourageants », poursuivait Raphaël Monachon. En réalité, d’aucun n’émet de critique négative à la saison d’Emma, si bien qu’elle-même, se sent profiter d’une meilleure légèreté dans le cours de son année « très spéciale mais belle pour autant. Je me suis concentrée sur le plaisir de courir et de sauter. La saison a été très utile, surtout du fait que je me recentre beaucoup sur moi-même et suis capable d’une franche introspection. C’était peut-être aussi le moment de réfléchir à mes propres limites… », ajustait-elle alors.

Certains aimeront encore préciser que cette polyvalence que Emma Piffaretti adresse sur les pistes, elle en joue aussi d’un véritable mode de vie; selon ses proches, elle serait autant intéressée par la musique, la peinture, le dessin et les arts plastiques. Son maillot [sur la photo] reste aussi fort de symbole. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Bâle]

Polyvalente sur les pistes comme dans la vie de tous les jours

« Ce manque de repères vient peut-être aussi du fait qu’elle court énormément avant, sur les 100 mètres et sur les haies », lâche Raphaël Monachon. Et de fait, la jeune femme effectue des séances copieuses en semaine; quatre entraînements en moyenne, ce qui lui laisse, au vrai, peu de répit en compétition, entre les haies, le sprint sur 100m et 200 mètres et la longueur. « Il n’est jamais aisé de rester compétitif sur tous ces tableaux mais Emma en a fait son objectif », soutient, à son tour, Beniamino Poserina. Et elle s’y prend plutôt bien; à 15 ans, elle courait déjà les 100 mètres en 11”96, du sérieux quand on sait que la jeune femme n’en est pas une pleine spécialiste. En 2020, à Bâle, elle est même descendue en 11”79, à 18 ans. Sur les haies, elle est certes nettement battue par Ditaji Kambundji (d’une seconde pleine) mais ses 14”07 conquis en demi-finale des championnats suisses laisse entrevoir de belles possibilités. De même que pour une première en heptathlon le 9 août dernier, ses 5’308 points lui ont valu le titre national U20. « Elle se forge un bagage d’expérience des plus complets possibles. Sur beaucoup de disciplines en heptathlon, elle s’en est allée à un peu d’improvisation. Ce bagage lui servira sans doute le jour où elle décidera de se concentrer sur une discipline unique », soutient encore Poserina.

« Sa croissance est naturelle et elle a été cadrée de manière très professionnelle. Nous avons jamais forcé son propre potentiel »

Beniamino Poserina, ancien entraîneur d’Emma Piffaretti

Emma a ainsi surtout énormément progressé ces dernières quatre années aux côtés de Beniamino Poserina qui l’a accompagnée lors des meilleurs résultats symboliques de sa jeune carrière. « Avec lui, je suis descendue pour la première fois en dessous des douze secondes au sprint, passé pour la première fois le seuil des six mètres à la longueur et décroché ma toute première médaille internationale [ndlr, l’argent en longueur aux championnats d’Europe U18 à Györ en 2018]. » Elle s’attendait probablement à passer un nouveau cap cet été, sans doute les 6,60 mètres que Poserina lui avait prédits pour 2020, avant de s’attaquer, dans le futur, au record national de Pusterla. « Il n’y a aucune limite à poser dans les capacités d’Emma. Je sais qu’elle a le potentiel pour le record de Suisse. Lors des plus grandes compétitions en déplacement, ces derniers mois, elle a prouvé avoir le courage d’affronter les plus longues distances et ses possibilités sont aujourd’hui infinies », précisait ainsi Poserina. Comptant également son jeune âge, à peine majeure, Emma Piffaretti a surtout bénéficié d’un entourage protecteur au sein duquel ses performances en nette croissance n’ont jamais été stimulées plus que de nécessaire. « Sa croissance est naturelle et elle a été cadrée de manière très professionnelle. Nous n’avons jamais forcé son propre potentiel. Elle a été défendue de ce point de vue-ci », conclura encore son ancien entraîneur à Ascona.

Certains aimeront encore préciser que cette polyvalence que la jeune femme adresse sur les pistes, elle en joue aussi d’un véritable mode de vie; selon ses proches, elle serait autant intéressée par la musique que par les arts plastiques. Elle joue même, pour le préciser, de la harpe au Conservatoire de la suisse italienne. Tout cela ne relève même plus de l’ordre de la légende; en connaissant un peu mieux la jeune femme, celle-ci colle parfaitement à la peau d’une sportive accomplie autant qu’à une artiste de bon goût. Et le bon goût est effectivement à défendre. « Je suis le premier à devoir mieux la connaître », sourit à son tour Raphaël Monachon. « Il faut que je m’adapte à elle et ce sera en collaborant plus étroitement durant la préparation des compétitions en salle que je pourrai en savoir plus sur son potentiel. » Pleine musique d’avenir…