Filippo Tortu: grandi de sa rivalité avec Marcell Jacobs sur les pistes européennes

Filippo Tortu est de passage en Suisse cet été. En pleine préparation pour les championnats d’Italie agendés à Padoue du 28 au 30 août, le Lombard d’origine sarde réserve de fines escapades dans les plaines suisses, d’abord à Langenthal puis à La Chaux-de-Fonds une semaine plus tard. De ses premières courses en rentrée, il en retient une amélioration constante. Mais les temps sont perfectibles ; la voie menant vers un nouveau chrono en sub-10 est tracée mais l’écluse est encore engorgée de bourbe. « Rien d’alarmant : on prend pas à pas la distance qui m’éloigne de mes objectifs. »

Il ne suffit parfois de rien, quelques menus détails dans l’entourage, pour satisfaire ses propres ambitions ; finaliste des derniers championnats du monde de Doha sur 100 mètres, l’Italien Filippo Tortu prend son temps pour capitaliser sur l’allant de sa belle saison passée. Si le jeune homme retrouve le goût de la course depuis quelques jours, il n’étend toutefois pas ses forces à pleine démesure. À Langenthal, dans le creux d’une course où il n’accusait aucun véritable concurrent de son niveau, il aurait surtout pu tirer avantage de conditions favorables pour tenter d’amenuiser encore plus l’écart élastique qui le sépare de la barre des dix secondes pointées. Chaleur et faible humidité couplées aux 500 mètres d’altitude auraient, parmi d’autres éléments exogènes, aussi pu permettre au Milanais d’abattre sa meilleure marque saisonnière de quelques millièmes (actuellement établie aux 10”12 de Savona), ce qui l’aurait propulsé ainsi et aussi – rien de très anecdotique dans l’histoire – comme le sprinteur le plus rapide de la saison en Italie. Et ça, dans la lutte qui l’oppose (à distance) à Marcell Jacobs – qui avait établi un chrono en 10”10 à Trieste une semaine plus tôt –, aurait déjà fait beaucoup. Mais soit, en 10”18, Filippo a essuyé quelques difficultés pied au plancher, dans l’entame et dans le vif d’une course où il n’a cependant eu guère de difficultés à effacer la concurrence sur cette piste six voies. Le Bernois Maxime Baudraz (10”61) et le Suédois Felix Svensson (10”67) étaient loin derrière, à près d’une demi-seconde. Et même en dépit de cela, il réside une nette latence à combler. Mais ici, chaque marge de progression est porteuse d’espoir. « J’aurais sans aucun doute souhaité faire mieux mais je reste satisfait de la fin de ma course. Jusqu’ici, cette saison, je ne me sentais pas toujours à l’aise sur les pistes et je perdais beaucoup sur le finish. À Langenthal, j’ai au moins réussi à améliorer ce point-ci. On prend pas à pas la distance qui m’éloigne de mes objectifs, surtout au cœur d’une saison très compliquée pour la situation sanitaire que l’on connaît », lâchait le numéro un du sprint en Italie.

« Il est bien entendu plus important de réaliser des chronos encourageants, plus qu’une victoire d’étape contre son grand ami et rival national », assurait Filippo Tortu à l’égard du duel qui l’opposait à son compatriote Marcell Jacobs [sur l’image]. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [La Chaux-de-Fonds]

Le repos, le jeune homme n’en lésine aucune opportunité ; le choix de Langenthal (au détriment du meeting de Trieste au même instant) se portait sur le format des courses. Au lieu de courir des séries, puis une finale – comme il en aurait été de mise dans le Frioul –, il a préféré se mesurer sur une course unique dans un environnement où son seul adversaire serait lui-même. Rien de comparable, en somme, à ce qui l’attendait à La Chaux-de-Fonds une semaine et demi plus tard où, contre toute attente, il était non seulement engagé dans des séries mais, pour plus, il s’est retrouvé à affronter son rival (et coéquipier en équipe nationale) Marcell Jacobs sur le coup des 15 heures en finale. Toutefois, l’essentiel assuré – une victoire sur les deux apparitions (en 10”16, puis 10”19) –, la satisfaction n’est pas totale pour autant. La difficulté sied encore et toujours au départ, un handicap reporté sur la plus pure mathématique. « Il est bien entendu plus important de réaliser des chronos encourageants, plus qu’une victoire d’étape contre son grand ami et rival national. Le battre est assurément positif et assure une motivation plus grande. Je pense sincèrement que cette rivalité fraternelle nous aide à nous améliorer tous les deux. » Le seuil de vérification, en réalité, n’est plus très loin avec les championnats d’Italie à Padoue prévus pour la fin du mois. « J’aurais souhaité une meilleure forme mais tout le monde concorde à dire que la saison est vraiment particulière. C’est l’une des rares années où l’on sera en pleine forme en net décalage. C’est comme ça. »

Filippo Tortu domine son rival et ami Marcell Jacobs en finale des 100 mètres au meeting de La Chaux-de-Fonds samedi après-midi. Un avant-goût certain des prochains championnats d’Italie du 28 au 30 août prochains. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [La Chaux-de-Fonds]

Le souvenir de Doha, de cette rencontre impromptue avec Carl Lewis

Ce lundi 30 septembre 2019 à The Torch Doha, un bâtiment hautement symbolique de la puissance sportive qatarie et symbole premier de l’ambition de l’Émirat de recevoir les Jeux Olympiques en 2032, Filippo Tortu se présente face à une assistance curieuse ; septième et heureux finaliste du sprint roi l’avant-veille au sein du Khalifa International Stadium, il croise celui qui le précéda deux décennies plus tôt au faîte de la concurrence mondiale. L’Américain Carl Lewis n’y avait certainement pas encore condamné l’opercule de sa bouteille d’eau, qu’il avalait déjà les questions d’un public averti. Et, parmi eux, s’était assis le prodige italien. D’une timidité qui n’égalait alors en rien sa puissance athlétique sur les pistes, il assumait – entre Lewis et son père Salvino – ses rêves de gosse. Pourtant, il en avait déjà abattu pas mal : meilleur performeur national de tous les temps sur 100 mètres avec un personnel à 9”99, il venait de vivre une première finale planétaire dans une ambiance des plus spéciales, qu’aucun autre organisateur ne saura peut-être égaler dans le futur. Toutefois, il serait paradoxal de s’en contenter quand on assume avec certitude que les limites du corps humain sont (presque) extensives à l’infini. Du moins, c’était là tout l’attrait du discours dispensé par la Légende.

« Surtout, vire-moi toute émotion vive du creux de ta tête. Dans les moments qui comptent, tu n’en as pas besoin »

Carl Lewis, ancien champion olympique et champion du monde américain

Aussi, avertit Carl Lewis, la situation du sprint se veut très compétitive de nos jours « mais je ne suis pas certain qu’elle le soit forcément plus qu’avant ». De son temps, dans ses années de gloire entre 1986 et 1991, l’Américain ramassait tout sur son passage – de sa rivalité nourrie avec Ben Johnson jusqu’à son record du monde aux championnats du monde de Tokyo en 1991, à 30 ans. « Aujourd’hui, avec toute cette technologie, ces évolutions, il y a un environnement certes favorable au dépassement mais rien ne remplacera jamais le travail réalisé par l’ensemble des athlètes d’une génération. Le travail est une constante impérissable. » Et Filippo le sait bien. C’est pour cela qu’il privilégie sans cesse le meilleur cadre de travail pour ses entraînements. La Sardaigne en représente assurément un pour ce natif du coin. Chez lui, au plus près de ses origines paternelles, à Golfo Aranci, il se sent décidément le plus à son aise. « C’est là que je prépare, en bonne habitude, les courses les plus importantes de la saison. C’est mon spot de cœur, j’en ai absolument besoin », lâchait-il à Langenthal avant de préciser une semaine plus tard à la Chaux-de-Fonds : « Je suis attaché à cette piste qui me réussit bien. Les installations sont optimales et rénovées. Je suis naturellement sensible à ces détails. » Aussi car Filippo est un garçon qui avance par pure sensation, parfois même par excès d’émotions. Mais il reste un pragmatique. La force du vent, par exemple, il n’en tient jamais compte : « Il n’a jamais une réelle influence sur la course. C’est à moi de savoir si j’ai bien couru ou moins et si mes sensations sur les pistes sont bonnes ou non. Au-delà, l’on tombe dans l’excuse. »

Carl Lewis était l’invité, le 30 septembre 2019, des AIPS Media Awards à l’hôtel The Torch Doha qui surplombe le Khalifa Intermational Stadium, où avaient lieu les championnats du monde d’athlétisme. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Doha]

En attendant, Carl Lewis était toujours là, au plus sérieux. Un silence s’installe quelques secondes dans la salle et c’est un échange de regards qui appuie l’expérience de l’Américain. Ils s’accompagnent d’un léger hochement de tête, à gauche, puis à droite. Histoire d’assurer une réalité prépondérante : la performance de premier plan est une pleine question mentale et psychologique. L’oublier, c’est s’oublier. Carl poursuivit alors : « À chaque course, l’on ne peut pas contrôler si on gagne ou si on perd. Mais on peut contrôler sa propre performance et c’est sur cela qu’il faut se focaliser avant tout : la sortie des starting-blocks, ta puissance, ton système de confiance. Et surtout, vire-moi toute émotion vive du creux de ta tête. Dans les moments qui comptent, tu n’en as pas besoin. » Filippo Tortu esquisse un sourire, timide lui aussi. Mais il l’esquisse quand même. Il affiche sa volonté d’un temps : abattre la barre des vingt secondes sur le demi-tour de piste et surtout descendre au plus proche des 9”92 sur la ligne droite. Ce à quoi, naturellement, Carl Lewis répond : « Ce sera possible seulement si tu te fixes un objectif plus ambitieux que ton véritable. Si tu veux accomplir un temps en 9”92, il te faudra absolument viser 9”90. C’est la même logique dans chaque discipline. Quand j’ai sauté 8,87 mètres en saut en longueur, j’avais en tête les 8,90m. Je voyais toujours plus loin. »

« Je suis resté le même depuis ma finale à Doha. Ce sourire que j’ai quand je cours sur les pistes est celui qui m’a sans cesse accompagné depuis mes débuts »

Filippo Tortu, septième des Mondiaux de Doha sur 100 mètres

L’objectif des 9”92, qui plus est, n’est pas défini au plus grand des hasards : « J’ai mes idoles dans l’athlétisme et aujourd’hui, j’ai même la chance de courir face à eux. Aujourd’hui, si je veux viser les 9”92, c’est parce que c’est le meilleur temps personnel de Christophe Lemaître, un athlète que j’ai toujours apprécié et que je respecte énormément. Le dépasser au temps serait une grande fierté pour moi. Si Carl m’a donné un conseil de maître, c’est bien celui de ne pas avoir peur de ses objectifs. » Contrairement à l’adage, ici, les paroles ne s’envolent pas. Aujourd’hui, à distance de bientôt dix mois, le jeune homme se souvient limpidement de ces instants de liesse au Qatar, il les berce dans sa mémoire, prenant acte de son potentiel de classe mondiale. Mais de cela, aucune pression supplémentaire. Au contraire, une humilité restée intacte. « Je suis resté le même depuis ma finale à Doha. Ce sourire que j’ai quand je cours sur les pistes est celui qui m’a sans cesse accompagné depuis mes débuts. Toute expérience unique que j’aie pu vivre grâce à lui ne le fera jamais changer de nature. Je ne peux pas nier que cette finale mondiale a été la course la plus belle et la plus importante de ma carrière à ce jour mais je n’ai encore rien accompli. De ces moments, je veux en vivre encore plus. À commencer par les JO de Tokyo l’année prochaine… »

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