Gianni Di Martino: « Le rugby en Suisse a beaucoup à apprendre de sa propre histoire »

Depuis plus de trois mois, l’Association Cantonale Genevoise de Rugby (ACGR) s’est associée à leMultimedia.info dans le but de redécouvrir les origines du rugby en Suisse. L’année 2020 n’aura pas été prospère sur les terrains, sinon sur celui de l’étude historique. Sur ce plan, les premiers résultats se sont révélés prolixes, laissant imaginer un développement nouveau de ce sport sur nos terres romandes, mais aussi alémaniques. CEO de l’ACGR, Gianni Di Martino nous répond à mi-parcours des recherches menées.

Depuis quelques temps, l’ACGR s’est associée à leMultimedia.info pour étudier de plus près la naissance de ce sport dans nos contrées. Quels enseignements peut-on en tirer après ces trois premiers mois de recherche ?

La réalité est que le rugby a toujours été un sport d’athlètes et les changements progressifs qui ont été opérés dès le début du siècle dernier se sont davantage portés sur l’amélioration de la condition physique de ces athlètes. Aujourd’hui, l’on retient que les bases de notre sport ont toujours été les mêmes, de 1870 à aujourd’hui. Pour pratiquer le rugby, chaque joueur porte en lui la conscience de devoir s’entraîner tous les jours pour être performant, entre les séances techniques et celles de musculation. La différence, le temps passant, fait que l’on s’est rapidement rendus compte, en 1900, que le rugby n’était pas un sport de batailles rangées mais qu’il devait retenir le besoin d’établir des règles techniques qui permettaient d’empêcher les excès de violence sur le terrain. Certains articles de l’époque attestent d’équipes s’étant fait exclure de certains tournois parce qu’ils n’étaient pas alignés sur les règles sécuritaires de base du jeu. C’est à ce moment-ci que le rugby est devenu un véritable sport, parce qu’on a légiféré en ce sens. Et c’est ce qui l’a rendu plus attractif. Tous les sports ont certes évolué, d’une manière ou d’une autre, mais le rugby est l’endroit où ces changements ont été les plus palpables, parce qu’il fallait – en priorité – penser à protéger les joueurs. C’est ce qui permet aujourd’hui d’en apprécier le spectacle.

Encore faut-il préciser que le rugby a précédé le football en Suisse…

La popularité différée du rugby par rapport au football trouve son explication par l’aspect rugueux et violent du rugby. Certes, le football est apparu après le rugby en Suisse mais il s’est plus facilement imposé parce qu’il ne nécessitait pas de contact rugueux avec l’adversaire. À l’époque, les Suisses n’étaient pas prêts à se faire mal; il y avait des accidents et il y avait des morts. Pendant très longtemps, le rugby en Suisse n’était pas cadré par une Fédération dédiée à ce sport, ce qui fait que la réaction face à certains excès de violence sur les terrains a été tardive. Cette lenteur a laissé une place de choix au football pour s’imposer plus facilement auprès de la population. Or, aujourd’hui, c’est plutôt l’inverse; le rugby est beaucoup plus réactif que le football. Seulement, désormais, nous avons encore beaucoup à faire pour être plus populaires.

« Un club n’a pas que le devoir de jouer et de gagner, il doit surtout enseigner et donner aux plus jeunes l’envie de le suivre »

De votre point de vue de Secrétaire général et ancien Président de l’ACGR, pourquoi étudier l’histoire est fondamental pour le développement du rugby en Suisse ?

In fine, c’est de savoir à quel moment et pour quelles raisons le développement entamé à la fin du XIXe siècle n’a pas perduré. Tous les sports nés dans le courant du même siècle ont su rester vivants. Or, au rugby, nous avons surtout connu des périodes de grande absence pour finalement avoir été contraints, vers la fin des les années 1960, à repartir d’une feuille blanche. Il faut pouvoir être en mesure, aujourd’hui, d’analyser ces manquements pour éviter de reproduire les mêmes erreurs. Le rugby doit être un sport par essence et non une simple activité de mode comme il semble qu’elle l’ait été entre 1870 et 1920.

En premier lieu, il a donc été nécessaire de comprendre qu’un sport ne vit pas sans une structure stable; la création de la FSR en 1934 était un premier pas – tardif certes – dans la volonté d’enraciner plus en profondeur le rugby dans le panorama du sport en Suisse. Faut-il donc que le rugby actuel se structure encore plus pour pouvoir mieux exister ?

Certainement. Il faut encore nous imposer certaines règles cadre pour mieux avancer, surtout auprès des clubs Élites. Il faut s’assurer d’avoir, derrière soi, une génération de jeunes rugbymen et rugbywomen qui constituent la relève future des clubs. Sans formation auprès des plus jeunes, un club sera toujours menacé de disparaître sur le moyen ou le long-terme. Celui-ci finira peut-être par réapparaître dix ou vingt ans plus tard (parce qu’il aura trouvé des personnes engagées pour le faire revivre) mais s’il ne prend jamais le temps de s’imposer une structure de base, il ne parviendra jamais à perdurer. C’est ce qu’il s’est passé pour nombre de clubs nés avant 1900. Un club n’a pas que le devoir de jouer et de gagner, il doit surtout enseigner et donner aux plus jeunes l’envie de le suivre. Le même constat est valable pour la Fédération Suisse de Rugby; si bien qu’elle ait vu le jour en 1934, elle n’aura duré que quelques années seulement avant de disparaître complètement et réapparaître une nouvelle fois quarante ans plus tard sans même avoir conscience qu’elle avait déjà existé par le passé. Ces inconsistances ne datent pas de bien longtemps; elles sont très récentes. Et elles sont inquiétantes. Car si la transmission de notre propre histoire est inopérante, nous ne pourrons jamais prétendre de rendre le rugby plus fort qu’il ne l’est aujourd’hui chez nous. Comment peut-on se rendre compte seulement aujourd’hui que l’histoire du rugby en Suisse remonte à plus d’un siècle ? Une Fédération qui n’a pas d’archives ne peut pas avoir de futur. Nous devons être fiers de notre identité et je sais que cette fierté fait encore défaut; encore aujourd’hui, nous n’archivons pas tout, au risque d’oublier une partie essentielle de notre existence.

Tout comme nous (les Switzers), je suis convaincu que chaque club en Suisse peut se réapproprier l’histoire des clubs historiques qui leur ont préexisté, à l’image de Neuchâtel United (1910), Stade Lausanne (1930) ou encore le RC Genève (1934) : Gianni Di Martino. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Vessy]

Nous venons de découvrir que l’élan extraordinaire et pionnier du rugby en Suisse a été porté par Lausanne. N’est-ce pas curieux dès lors que l’on avait longtemps pensé qu’il était parti du bout du lac, à Genève ?

Les faits n’ont rien de curieux. Ici aussi, l’on perçoit une différence dans la volonté de certains clubs de prendre des routes divergentes. Les clubs genevois de l’époque s’étaient d’autant plus intéressés à jouer des matches amicaux et des challenges de l’autre côté de la frontière, en Rhône-Alpes où le rugby en était également à ses premiers balbutiements et, pour des raisons diverses, n’ont jamais pris le temps de construire en faveur d’un développement du rugby sur le sol suisse. À Lausanne, à contrario, c’est ce que l’on a fait à partir de 1930. Cécilien Marais, capitaine de Stade Lausanne, a créé la FSR, a créé le premier championnat de Suisse et a mené une première délégation suisse à la Fédération Internationale du Rugby dès la première année de sa création en 1934. C’était l’élan nécessaire pour faire en sorte que le rugby en Suisse prenne racine et soit rassembleur.

« Le trophée du championnat suisse de LNA devrait s’appeler le “Trophée Marais” »

Il était entendu, même si de manière encore un peu timide, de déposer une motion visant à attribuer au trophée du championnat suisse de LNA le nom de Cécilien Marais ? C’est toujours d’actualité ?

Ce serait effectivement noble de rendre hommage à un homme qui a vraiment consacré une grande partie de sa vie au développement du rugby en Suisse. Certes, Cécilien Marais n’a jamais été Président de la FSR mais il l’a instiguée. Ce serait une belle reconnaissance de lui attribuer son nom au Trophée du championnat suisse. Quant à la Coupe de Suisse, elle pourrait recevoir le nom du premier Président de la FSR qui était également lausannois, Max Rey. Ces personnes doivent être rappelées de nos jours et ce serait une démarche forte et courageuse de l’entreprendre de cette manière. Mieux, l’on pourrait ajouter aux côtés du nom de Max Rey celui de Max Wochner, son vice-président. Ceci dans le but de rappeler qu’il existait également un élan sérieux en faveur le développement du rugby en Suisse venu de Zürich. C’est dommage qu’il ait fallu attendre 2020 pour retrouver leur trace dans l’histoire de notre sport. Je suis convaincu qu’avec plus de conviction les décennies passées, au vue du passif que l’on vient de découvrir ici en Suisse, nous aurions pu devenir une grande nation de rugby, peut-être même plus que la France. Car il y a de grands pays de rugby dans le monde qui comptent pourtant une population d’actifs moins nombreuse que la Suisse. Le tout est de rappeler que la Suisse a une histoire dans le rugby. Une histoire hachurée mais une histoire quand même.

C’est le moment de rappeler que le club des Switzers a également une histoire. En 1931, voyaient le jour les Geneva Barbarians, club qui a d’abord disparu après la Seconde Guerre Mondiale, est réapparu ensuite en 2010, avant de finalement être renommé du nom des Switzers dans le courant de l’année 2014…

C’est un hasard heureux finalement de découvrir, moi-même, que les Geneva Barbarians avaient existé plusieurs décennies avant que je ne crée le club. C’est avec un peu d’opportunisme mais aussi avec de la fierté que l’on se réapproprie leur histoire parce que nous nous rendons compte que le club de l’époque avait été créé dans le même esprit que le nôtre aujourd’hui; généralement, quand le nom Barbarians apparaissait dans l’identité d’un club, c’est qu’il accueillait, en son sein, des joueurs de pays différents. C’est exactement ce que nous visions dès 2010 avec les Geneva Barbarians et que l’on perdure aujourd’hui sous le nom des Switzers. Nous souhaitons attirer des joueurs de tous horizons. Nous portons ce nom historique et, de fait, nous chercherons encore et toujours de conserver l’esprit ouvert qui a toujours marqué l’identité de notre club. Par ailleurs, pour donner corps à cette histoire, nous avons découvert que le premier match des Geneva Barbarians, en 1931, avait été disputé face à Stade Lausanne. Il nous tarde aujourd’hui d’organiser le match de la revanche à l’horizon des 90 ans de notre club en 2021. Rappelons encore que la franchise des Geneva Barbarians existe toujours et est encore de propriété des Switzers. Et tout comme nous, je suis convaincu que chaque club en Suisse peut se réapproprier l’histoire des clubs historiques qui leur ont préexisté, à l’image de Neuchâtel United (1910), Stade Lausanne (1930) ou encore le RC Genève (1934).

Cela signifie qu’à l’aube de la prochaine saison, plusieurs clubs – si l’on compte également le RC La Chaux-de-Fonds, le RC Lucerne ou encore Grasshopper – se réveilleront centenaires (ou bientôt centenaires). La dynamique de renaissance du rugby passe par là ?

La dynamique ne changera pas instantanément car elle ne sera pas automatique; ce sont aux clubs concernés de rendre cette histoire valable et d’engager une nouvelle dynamique en faveur du rugby en Suisse. Les clubs, eux-mêmes, doivent maintenant prendre conscience qu’ils sont porteurs d’une histoire et mettre en place des structures qui leur permettront encore plus d’appartenir à l’Élite. Certains le font déjà, d’autres désormais pourraient les suivre dans la création d’une entière structure destinée à former des jeunes et à ouvrir une équipe de rugby à VII, voire encore une équipe féminine. C’est un tournant qui doit avoir lieu prochainement, sans quoi l’on ne prendra pas assez la mesure de notre réalité et nous serons incapables de nous pérenniser sur le long terme. Le rugby loisir doit évoluer en un vrai rugby Élite.