Ajla del Ponte sur la trace du record national de Mujinga Kambundji

Berne pluvieuse, Berne heureuse. Les athlètes suisses ont marqué d’un sceau le meeting CITIUS, revisité avec la collaboration de Swiss Athletics. Au record de Suisse de Jason Joseph sur 100 mètres haies (13”34, soit cinq centièmes de mieux que sa précédente marque dernièrement réétablie lors des Championnats du monde à Doha), Ajla Del Ponte a fait mesure de belle continuité dans ses performances. Sur la ligne droite, la Tessinoise s’est distinguée en 11”15, quelques jours seulement après avoir établi la meilleure marque européenne de l’année à Bulle (11”08). Une saison de remise en confiance à un an des Jeux Olympiques de Tokyo, pour lesquels il faudra toutefois réitérer la marque qualificative établie à 11”15, justement.

En individuel, Ajla del Ponte (24 ans) n’a pas encore obtenu de grandes réussites sur les plateaux de plus grande importance. Elle n’a jusqu’alors pas eu non plus l’habitude d’être sous le feu des projecteurs. Mais à la révélation de ses dernières performances de haut vol, la donne pourrait bientôt changer; invitée surprise aux derniers Championnats du monde à Doha (Qatar) en septembre dernier, la Tessinoise serait bien en passe de s’assurer une qualification standardisée pour les Jeux Olympiques de Tokyo repoussés à l’été 2021 des suites de la crise sanitaire mondiale de ce printemps. Les rouages des grandes compétitions, elle en a fait l’expérience avec une place et un statut désormais protégés au sein du relais 4×100 mètres suisse. Mais il lui manque toutefois d’être une athlète pleinement confirmée sur le plan mondial. Son année 2019, elle l’a passée dans un soupçon de regrets, sans être parvenue à faire l’économie de ses belles passes, sans cesse nimbées d’une frustre fragilité mentale. Son meilleur résultat en carrière stagnait alors aux prometteurs 11”21 établis au Résisprint international de La-Chaux-de-Fonds en juillet 2018. Pourtant, descendre plus bas dans les chronos semblait appartenir aux perspectives les plus éloignées, quand bien même son relâchement – tant mental que physique – pouvait aisément advenir lors des manifestations d’ampleur mondiale. Elle s’était alors prêtée au jeu de la concurrence, tant aux Universiades de Naples en juillet dernier (où elle termina deuxième de la finale des 100 mètres en 11”33) qu’aux Mondiaux de Doha où elle avait fait figure de franche outsider en séries, éliminée avec un sixième temps en 11”36. Assurément, à la comparaison avec 2020, l’on était encore bien trop distant de la marque nationale de Mujinga Kambundji (10”95), voire même d’un temps compris sous les onze secondes. Or, aujourd’hui, la réalité des pistes semble subitement rabattre toutes les cartes de la concurrence continentale; pour la troisième fois en un peu plus de dix jours, Ajla del Ponte vient de se positionner sous la barre de référence olympique et savoure le parfum d’une compétition en pleine relâche psychologique. Une première dans sa jeune carrière.

« Je reste un peu déçue de ne pas être parvenue à établir un nouveau PB sur 60 mètres cet hiver mais c’est aussi ce qui m’a permis de revenir plus déterminée aux entraînements sur 150 mètres en janvier »

Ajla del Ponte, meilleure performeuse européenne de la saison sur 100 mètres

Il faut dire qu’entre Ascona, Lausanne et Papendal, la jeune sprinteuse s’est vernie à un temps de préparation sérieux tout au long de la saison en salle de fin janvier à mi-février, à la limite du possible avant l’appel au confinement. En trois déplacements juste avant les championnats suisse de Saint-Gall, Ajla del Ponte avait dès lors démontré une pleine régularité dans ses résultats. Aux meetings de Karlsruhe, Düsseldorf et Toruń, elle était parvenue à jouer les avant-postes  sur 60 mètres à chaque fois, sans toutefois parvenir à déplisser ses propres retenues mentales; ses deux temps en 7”27 en Allemagne, suivis d’un 7”26 en Pologne, dessinaient toutefois le contour d’un espoir de record personnel sur la courte distance (7”17), qu’elle ne sera finalement pas parvenue à abaisser en finale des championnats suisses qu’elle a remportés (en 7”20) en l’absence notoire de Mujinga Kambundji, désireuse de faire l’impasse sur l’entière saison indoor. « Mon PB sur 60 mètres était un véritable objectif et j’ai été déçue de ne pas être parvenue à l’obtenir à Saint-Gall. Mais c’est ce qui m’a remise en selle pour repartir au travail avec une meilleure détermination. Sur 150 mètres, je me suis fermement impliquée ce printemps et mes bonnes sensations se sont révélées sur la piste dernièrement. Tout le défi est de continuer à améliorer mes propres chronos à chaque nouvelle sortie parce que c’est maintenant que se joue l’entier de la préparation qui se fera valoir pour les Jeux de 2021. » De fait, sur la distance hybride, Ajla s’est distinguée sur sa seule et véritable course de l’année le 20 juin dernier à Meilen; en 16”67, elle a établi la marque la plus rapide de l’histoire en Europe. Même l’Américaine Allyson Felix (16”81) n’avait pas couru aussi vite à l’occasion particulière des Inspiration Games de Zürich. La couleur était donnée.

« Cela semble assez clair que si j’arrive à aligne un bon départ, une bonne arrivée, un bon vent et une course sans crispation aucune, la limite des 11 secondes ne devrait plus tenir très longtemps »

Ajla del Ponte, sprinteuse suisse de l’US Ascona

Cet été – en 11”08 sur 100 mètres donc – Ajla a amélioré sa meilleure marque en carrière de treize centièmes. « C’est un écart énorme quand on connaît le temps qu’il faut passer en entraînement pour gagner ne serait-ce qu’un centième au temps. » Tout aussi énorme, par ailleurs, des mêmes treize centièmes qui la séparent du record de Suisse de la médaillée de bronze au Qatar, Mujinga Kambundji. D’autre part, si l’on en croît Laurent Meuwly, son entraîneur de toujours au centre de Papendal aux Pays-Bas, la meilleures performances en course se singent volontiers de menus détails; selon lui – aurait-il avoué –, la première course de la jeune Ajla en séries à Bulle le 11 juillet dernier aurait parfaitement pu lui valoir un chrono sous la barre symbolique des onze secondes, soit au plus proche du record national. Il suffisait de profiter un peu plus des conditions favorables en présence; le vent mesuré à +1,5 m/s en était définitivement une belle sur cette piste positivement orientée nord-sud. Il suffisait aussi de s’assurer un bon départ, et c’est ici que le bât blesse (un peu). « À Bulle, j’ai eu un très bon finish. Mais j’ai à nouveau peiné sur le départ. Cela semble assez clair que si j’arrive à aligne un bon départ, une bonne arrivée, un bon vent et une course sans crispation aucune, la limite des onze secondes ne devrait plus tenir très longtemps. Mais je prends néanmoins le temps de m’y préparer; il n’est pas besoin de se soumettre à une pression inutile. » Mais à cela, elle réplique tout de même: « C’est assez cocasse qu’il me faille désormais travailler le départ alors que j’ai toujours eu un instinct naturel à partir bien. Or, c’est vrai que cela fait plus d’un an maintenant que je rencontre des problèmes au sortir des starting-blocks. Mais la mesure de ma réussite provient et proviendra encore du fait que j’ai un bon entraîneur, qui me comprend et sait statuer en fonction de mes problèmes. »

Tous ne sont égaux face à la situation actuelle; si celle-ci profite à la jeune femme de 24 ans, inscrite à la faculté des Lettres de l’Université de Lausanne, c’est aussi parce qu’elle a une propension naturelle à la recherche de la perfection. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Bern Wankdorf]

Apprendre à être moins dure avec elle-même

En dehors des pistes, Ajla a également profondément travaillé sur elle-même. D’abord avec une coach mentale avec laquelle elle collabore depuis plus d’une année. Puis, à l’effort cérébral, elle s’est battue pour atteindre une maturité aussi sur le plan physique, quand bien même la jeune femme n’est pas une férue adepte de la musculation en salle. Pourtant, pour aller vite, l’étape du fitness reste nécessaire: « Dans ce genre de situations, nous sommes tout de même amenés à faire des choses que l’on aime pas. » Pendant le confinement, par ailleurs, elle s’est promise de ne pas s’arrêter. L’occasion était sans doute trop belle pour retrouver l’inconscience des débuts, celle de ses premières années avec Laurent Meuwly en 2016, celle qui déroutait toute pression liée aux compétitions de premier plan à venir. Il y a sans doute dans cette période de grand défi sanitaire, un retour heureux au passé; une nostalgie irréfléchie d’une période où le plus dur confinait au plus simple, où l’insouciance des séances permettait une libération des esprits. Avec les championnats d’Europe de Paris annulés et les JO de Tokyo repoussés d’une année, la situation aura sans doute allégé la charge mentale qui pesait sur les athlètes. Et Ajla del Ponte fait partie de celles qui ont grandement su tirer profit du bouleversement général dans le calendrier mondial.

« La plus grande pression que je subis est toujours celle que je m’impose à moi-même. Je n’ai pas une peur sensible de gagner mais je dois surtout avoir plus envie de gagner »

Ajla del Ponte, membre du relais 4×100 mètres suisse

Or, pas tous ne sont égaux face à la situation actuelle; si celle-ci profite à la jeune femme de 24 ans, inscrite à la faculté des Lettres de l’Université de Lausanne, c’est aussi parce qu’elle a une propension naturelle à la recherche de la perfection. Dans tous les domaines de sa vie, Ajla se révèle en modèle à suivre; à l’image même du Prix de l’Excellence que l’UNIL lui décerna en mai dernier à l’occasion du Dies Academicus. Grande lectrice assidue, la jeune athlète mène assurément une campagne d’excellence parallèle entre les pistes et le monde académique et il en résulte le succès de la passe actuelle. « J’ai été contactée en décembre par l’Université et ils m’ont fait part de l’honneur qu’ils souhaitaient me remettre cette année. Je ne m’y attendais pas mais, en même temps, je sais en attendre beaucoup de moi-même. Je suis une véritable perfectionniste et on en a vraiment besoin pour réussir, tant dans les études que dans notre carrière sportive », affichait-elle avec le sourire. On en découvre aussi un entourage très aidant; à Berne vendredi soir, à l’occasion des CITIUS Champs, sa famille avait allègrement fait le déplacement. Du soutien, par ailleurs, elle en obtient de partout, de ses parents, de son frère hockeyeur, de ses compères d’entraînement en Hollande (à commencer par sa colocataire Lea Sprunger) ou encore de ses collègues de l’Université pour tout ce qui touche au suivi des cours à distance. Ce qui fait d’elle, en outre, une grande adepte du travail en équipe. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ses premières révélations sur les plus grands plateaux internationaux sont d’abord apparus par la voie du relais 4×100 mètres avec lequel elle détient un flamboyant record de Suisse établi en finale à l’avant-dernier jour des Mondiaux de Doha (42”18). Cette participation remarquée en équipe de Suisse lui aura parfaitement permis de s’acclimater, très tôt, aux enjeux des compétitions internationales. En individuel, désormais, elle semble détenir les clefs d’une réussite fulgurante au plus haut niveau. Il lui faudra simplement faire avec ce quelque chose qu’elle n’a jamais vraiment vécu auparavant: le regard et les attentes croissants du public, de même qu’une méfiance attentive de l’ensemble de la concurrence continentale. En cet été 2020, Ajla del Ponte semble véritablement passer de l’ombre à la lumière. Mais pour vraiment y parvenir, encore faudra-t-il qu’elle en ait pleinement la conviction: « Je dois apprendre à être moins dure avec moi-même. La plus grande pression que je subis est toujours celle que je m’impose à moi-même. Cette pression n’est pas un problème tant qu’elle ne devient pas négative. Je n’ai pas une peur sensible de gagner mais je dois surtout avoir plus envie de gagner. »

Sa spécialisation dans le sprint sur 100m et 200 mètres, Ajla del Ponte l’a finalement trouvée un peu plus tard après s’être essayée à toutes les disciplines de saut, de la longueur à la perche. Seules les épreuves de lancer ne l’ont jamais véritablement tentée. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Bern Wankdorf]

L’heure d’une franche introspection

Au meeting CITIUS de Berne, ainsi, elle aura aussi bien fait montre de sa puissance – dans des conditions météo peu favorables aux sprinteurs, la pluie ayant fait une franche apparition au départ –, autant qu’une timide frustration. Car, là aussi, elle avait la contrariante sensation d’avoir manqué de sérénité sur la fin de la course. « Je ne suis pas non plus si satisfaite de ces 11”15. Pas parce que c’est un mauvais temps mais parce que désormais, j’en veux plus. Je ne suis pas à l’aise à l’analyse de ma seconde partie de course. Je me suis sentie un peu crispée, les épaules hautes et en manque de souplesse. Mais cela reste rassurant de savoir qu’il y a la place pour faire beaucoup mieux. » Elle en aura sans doute l’occasion au terme d’une nouvelle période de trois semaines d’entraînement – misés sur l’endurance et la survitesse – qui devront la mener sur la route de sa première Diamond League en individuel à Monaco le 14 août. « Pour moi, il était bien évidemment important de pouvoir confirmer les bons chronos que j’avais établis à Bulle. Faire le troisième temps de mon carrière ici à Berne est, en cela, un soulagement certain. À Monaco, je me réjouis de découvrir la rigueur des courses internationales face à de vraies professionnelles qui sont, sur le papier, plus puissantes que moi. Je vais également pouvoir tirer le compte de cette première partie de saison. » Et peut-être aussi se permettre une première introspection sur le début… de sa carrière.

« Je sens que les gens me regardent différemment, s’intéressent plus à moi et me convoitent pour plus d’interviews. J’apprécie énormément cet intérêt même s’il faut apprendre à l’appréhender »

Ajla del Ponte après ses 11”15 établis au meeting CITIUS de Berne

Car, en ces moments, c’est aussi son destin d’athlète qui se raconte; tombée dans l’athlétisme à l’âge de treize ans par la voie de l’école et de l’UBS Kids Camp, elle rejoignit l’US Ascona avec le désir de jouir d’un passe-temps énergique. Sa spécialisation dans le sprint sur 100m et 200 mètres, elle l’a finalement trouvée un peu plus tard après s’être essayée à toutes les disciplines de saut, de la longueur à la perche. Seules les épreuves de lancer ne l’ont jamais véritablement tentée. Depuis 2013, enfin, elle mesure une progression en constante hausse. De même qu’avec ses premières années universitaires et l’arrivée au sein du groupe Meuwly, elle s’abonnait volontiers à une progression de plus d’une demi-seconde par saison. Entre 2013 et 2016, elle a même observé, sur toutes les distances, une baisse de chrono de plus d’une seconde, notamment sur 150m et 200 mètres. Et depuis, elle ne cesse encore de s’améliorer; elle a ainsi gagné 0”21 centièmes entre 2019 et 2020 sur la ligne droite, 0”96 sur 150 mètres et 0”57 sur 200 mètres. C’est exactement ce qui la place dans le top du classement des athlètes à surveiller pour les prochaines saisons à venir. Et ça, c’est tout le défi qui l’attend: un changement de statut. « Je sens que les gens me regardent différemment, s’intéressent plus à moi et me convoitent pour plus d’interviews. J’apprécie énormément cet intérêt, aussi parce qu’il est complètement nouveau. Apprendre à être sollicitée fait aussi partie du job. » À coup sûr, ainsi, le meeting Herculis de la principauté de Monte-Carlo marquera la première sortie officielle internationale de la nouvelle égérie du sprint suisse.