Athletissima n’avait pas le cœur à renoncer à son édition 2020

Athletissima aura bien lieu en 2020, le 2 septembre mais sous un modèle revisité et probablement devant un seul millier de personnes, sous réserve des nouvelles dispositions de l’OFSP. Seule la perche (homme et femme), par ailleurs, sera représentée. Les deux concours se tiendront en simultané sur la place de l’Europe à Lausanne, les athlètes se présentant en alternance sur les deux sautoirs aménagés. Un défi pour le comité d’organisation qui a eu à cœur de ne pas céder aux conséquences de la crise sanitaire. Quand la passion parle…

Il n’est pas vrai que toutes les passions s’éteignent avec l’âge, comme l’avait esquissé Voltaire. Du moins pas chez tout le monde; paraît-il qu’on puisse trouver quelques bonnes exceptions qui confirment la règle. Jacky Delapierre, patron d’Athletissima, en fait sans doute partie. Et la nuance de son discours laisse penser que l’homme fort de l’athlétisme lausannois a plus d’un tour dans son sac. « Nous n’avions jamais dit que nous annulions l’édition 2020 d’Athletissima. Nous avions simplement admis, le 30 avril dernier, qu’elle ne se tiendrait pas fin août comme initialement annoncé », effleure-t-il avec un léger sourire. C’est donc vrai. Au lieu du 26 août et en sold-out à la Pontaise, la manifestation reprend une taille humaine pour une saison et aura lieu en ville le 2 septembre sur la place de l’Europe, où seule la perche sera de la partie. Ce n’est de loin pas une épreuve nouvelle pour les organisateurs qui ont accumulé les épreuves de saut à la perche ces dernières années en city-event sur la place de la Navigation à Ouchy en 2018, puis sur la désormais “place des médailles” au Flon en 2019. Finalement, donc, rien de bien sorcier. Sinon un esprit conquérant et courageux pour assumer les responsabilité d’un événement sportif en pleine sortie de crise sanitaire. Car de courage, l’on pourrait en parler et débattre des heures; si Jacky Delapierre n’a pas eu le courage d’assumer une année blanche, il en a eu pour convaincre l’ensemble de ses partenaires de le suivre pour une version d’Athletissima, certes plus légère, mais plus onéreuse en coûts de transaction. Autrement dit – sans parler de budget qui reste campé sur un plafond fixe de 330’000 francs –, cette manifestation promet d’avoir tenu de la plus pure gageure. « Je suis un homme de défi. Je ne pouvais pas me résoudre à abandonner l’édition 2020 à son sort. Nous avons décidé ensemble de tenter l’aventure que nous a proposée World Athletics. Nous avons eu carte blanche et nous nous sommes assurés de faire les choses bien et de manière professionnelle sans dégrader l’image de notre sport. Je sais d’ailleurs que d’autres événements en Europe et ailleurs seront annoncés dans quelques jours. »

« Malheureusement, je dois dire que le meeting d’Oslo n’a pas été une belle publicité pour l’athlétisme. Chez nous, soit nous faisons les choses bien, soit nous nous abstenons »

Jacky Delapierre, CEO d’Athletissima

En cela, il y a plusieurs éléments d’analyse: la période noire (ou blanche d’un point de vue sportif, c’est selon) que le monde entier tente de révoquer au plus vite possible a sans doute laissé éclater les passions les plus virulentes, réduites au néant pendant plus de deux mois de confinement. La compréhension d’un tel phénomène explique la volonté parfois surréelle de certains organisateurs à vouloir mettre en place – et au plus vite possible, parfois au détriment d’une certaine qualité professionnelle – des manifestations sportives d’ampleur internationale. Sur ce point, la fédération internationale d’athlétisme a assuré laissé le libre choix aux patrons des meetings de la Diamond League, mais le résultat n’est pas toujours d’une optimalité absolue. Le récent meeting d’Oslo le 11 juin dernier en a offert un exemple criard, nimbé de scepticisme. Des records du monde pas tous homologués en tant que tels, des courses et épreuves à distance et un public aux abonnés absents. À ce titre, le record de Norvège sur 1’000 mètres de Filip Ingebrigtsen (2’16”46) n’aura exalté que trop peu de monde au travers des écrans de télévision; seul à finir la course après l’abandon de ses trois lièvres, il aura littéralement couru pour la beauté du geste, et d’un record. On espère que le monde d’après ne ressemblera pas longtemps à cela. Jacky Delapierre en a fait, pour sa part, une promesse cinglante. « Malheureusement, je dois dire que le meeting d’Oslo n’a pas été une belle publicité pour l’athlétisme. Chez nous, soit nous faisons les choses bien, soit nous nous abstenons. » Aussi car les mauvaises expériences résultant de choix hasardeux, Jacky Delapierre les a déjà vécues il y a quelques années. Le 16 septembre 1987, il trouve une parade pour éviter l’affrontement entre Carl Lewis et Ben Johnson qui, au dernier moment, avait refusé de courir contre le sprinter Américain sur les 100 mètres. Il s’était alors embarqué dans l’idée ridicule d’organiser, en une nuit, un 60 mètres où Ben Johnson aurait pu s’exprimer. « C’était sans doute la plus grosse erreur en tant qu’organisateur de ma vie; cela m’a aussi valu la démission de mon chef de presse d’alors qui n’avait pas accepté ma décision. Je ne peux que lui donner raison aujourd’hui. Je ne veux plus revivre cette expérience, je ne veux plus jamais voir le public de la Pontaise jeter des thunes sur la piste contre un athlète. C’est pourquoi, depuis lors, je m’éloigne des fantaisies les plus folkloriques. »

En ce sens, les 600 mètres (avec distanciation de sécurité) de Selina Büchel à Oslo n’a pas cueilli pas la bonne impression du directeur exécutif d’Athletissima. Il rejette ainsi d’un revers de main le huis clos et les impressions d’exhibition: « L’exigence fait partie de mon caractère. Je suis toujours à la recherche de l’excellence et le public (lausannois en particulier) n’est pas prêt à vivre une simple épreuve d’exhibition sans le moindre caractère de compétition. Nous sommes encore aux premiers balbutiements de notre sport, il faut se garder des excès de liberté avec lui, même si certains projets partent de belles idées. »

Jacky Delapierre (au centre) pointe du doigt la place de l’Europe où se tiendra le meeting Athletissima le 2 septembre 2020. Seulement voilà, la place présente un dénivelé de près de 75 centimètres entre l’entrée du couloir d’élan et la fosse du sautoir à la perche. Il sera donc de première importance de couvrir l’infrastructure nécessaire pour le combler. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Lausanne]

Une prise de risque mesurée

Il faut dire que les temps ont été courts entre la décision de tenir l’édition 2020, contacter les partenaires et l’annoncer à la presse. Si l’assouplissement des mesures édictées par le Conseil fédéral concernant les manifestations sportives ont été engagées le 27 mai dernier, il n’aura fallu que quelques heures à Jacky Delapierre pour réunir l’ensemble de son équipe et verser dans le concret. La reprise des contacts avec ses partenaires et sponsors de longue date ont débuté le lendemain, annonce-il. La décision officielle en interne a ensuite été signée le mercredi 10 juin au matin, deux jours seulement après avoir reçu l’aval officiel de la fédération faîtière internationale. Cela signifie déjà que la volonté indissoluble de tenir un événement précédait fortement celle d’en faire une manifestation au plus rentable. C’est déjà une marque d’indépendance, guidée par une passion inaltérable. « Nous avons tous commencé à réfléchir à une alternative en mars dernier. Et aujourd’hui, tous nos partenaires à l’exception d’un ont rapidement décidé de nous suivre dans l’aventure », précise-t-il toujours. Et cela s’explique en quelques points fondamentaux: d’une part, l’agenda des compétitions commence à reprendre allure et d’autre part, Athletissima fait figure de valeur sûre.

“Le 6 septembre serait une très belle date pour le meeting de Paris mais des doutes subsistent quant à la possibilité de l’honorer”

Au-delà du meeting d’Oslo déjà disputé, plusieurs autres étapes du calendrier ordinaire de la Diamond League ont déjà annoncé vouloir tenir un meeting. Parmi les plus en vue: Monaco (le 14 août), Bruxelles (le 4 septembre), Paris (le 6), Rome (le 17) ou encore Doha (le 9 octobre). Et chacun en ira de sa spécialité. Les informations que l’on dispose actuellement restent filtrées au compte-goutte; Monaco devrait, pour l’heure, être le seul à pouvoir tenir un meeting plus ou moins normal en stade avec la présence (acceptée de la Principauté) de 5’000 spectateurs. Rome devrait tenir le sien au sein du Stadio dei Marmi, l’enceinte ouverte attenante au prestigieux Stadio Olimpico. Quant à Paris, le 6 septembre serait une très belle date pour la capitale française mais des doutes subsistent quant à la possibilité de l’honorer. C’est donc rappeler que l’envie et l’ambition ne font parfois pas tout. Du côté de Lausanne, le comité d’organisation a néanmoins pris l’assurance de faire les choses en bon ordre: « Nous sommes pour prendre des risques, mais des risques mesurés. » Car la mesure fait ici valeur d’intelligence. Il ne suffisait pas de réinvestir le stade de la Pontaise dans une ambiance creuse mais il fallait tenir le pari d’impliquer le public de la capitale olympique au plus possible dans les épreuves. À ce niveau, un retour sur la “place des médailles” au Flon était impossible car « trop à l’étroit ». L’alternative au parc de Montbenon avait quelques bons atouts « mais le lieu est trop exposé à la bise ». Le choix s’est finalement porté sur la place de l’Europe avec un aménagement dense mais accueillant qui pourrait (sous réserve de nouvelles prédispositions de l’OFSP) accueillir jusqu’à mille personnes sur un espace réservé de 800 mètres carrés. « Pour cela, nous avons besoin bien évidemment d’autorisations et c’est une belle satisfaction de recevoir le soutien inconditionnel de la ville de Lausanne. C’est ce qui nous garantit que l’événement aura de toute façon lieu. », précise toujours Jacky Delapierre.

Lire également: les prédispositions de World Athletics pour un retour à la compétition (en anglais)

Seulement voilà, le besoin de perfection est autrement mis à l’épreuve; la place de l’Europe présentant un dénivelé de près de 75 centimètres entre l’entrée du couloir d’élan et la fosse du sautoir, il sera de première importance de couvrir l’infrastructure nécessaire pour le combler. Selon les prévisions, 70’000 francs seront consacrés à cet ouvrage. Aussi cet argent n’est pas pensé dans le vide; l’infrastructure – à plat – des pistes d’élan est nécessaire pour assurer l’homologation des résultats, qui seront donc officiellement comptabilisés par World Athletics. D’où cette maxime récurrente mardi matin à Lausanne: soit l’on fait les choses bien, soit l’on s’abstient. « Il s’agira de la première vraie compétition du calendrier, sous réserve de nouvelles prédispositions des meetings qui nous précèdent. On ne sera pas dans une simple démonstration », se félicite le patron d’Athletissima. « Le meeting est officiellement labellisé Wanda Diamond League; le Prize Money, la retransmission internationale en direct, le grand écran sur place pour les spectateurs, le respect du protocole de distanciation physique pour les athlètes et l’assurance des bonnes conditions cadre pour les épreuves font qu’Athletissima entre dans les normes de World Athletics. C’est une fierté », complète à son tour le directeur technique Adamo Vionnet. Plusieurs pays ont, par ailleurs, déjà annoncé leur intérêt pour l’achat des droits télévisés.

« Veillons à ne pas détruire notre statut de grand meeting »

La réputation d’Athletissima dans le calendrier de la Diamond League n’est en réalité plus à faire. Mais le plus difficile aujourd’hui n’est pas tant d’ériger ce statut de meeting incontournable du circuit mondial mais d’en faire l’économie au plus possible lorsqu’il s’agit de le préserver. Les Impossible Games d’Oslo, aussi regrettables dans la forme soient-ils, ont sans doute ouvert la voie à un retour à une certaine normalité. Dans la foulée, plusieurs villes se sont laissées prendre par l’élan, y compris la Weltklasse de Zürich qui avait pourtant initialement annoncé l’annulation de son étape. Mais les enseignements tirés de l’exemple norvégien doivent tout de même mener à une franche réflexion sur l’avenir. Et assurément, sur ce champ-ci, crise sanitaire oblige, il y a des écueils – dans la précipitation notamment – à éviter. Voilà tout l’attrait de l’exercice auquel s’est prêté Jacky Delapierre et son équipe. Et la voie semble bien engagée. « Dans ces moments difficiles, il est possible de tenir une compétition sportive. Je pense même que la conviction est ici la clef de la réussite », argue-t-il dès lors. « Nous sommes, à cette heure, les seuls à avoir mis sur pieds un programme complet avec le soutien logistique de la ville de Lausanne et du canton de Vaud. Et cela est tellement réjouissant que nous ne sommes pas tenus de compter sur un retour financier de la part des spectateurs. Il sera d’ailleurs possible d’assister à la compétition gratuitement. »

L’attrait de la manifestation lausannoise est, de plus, toute naturelle. Et pour tout le monde, y compris les meilleurs perchistes au monde: Mondo Duplantis, Renaud Lavillenie, Sam Kendricks, Sandi Morris ou encore Ekaterina Stefanidi ont déjà signé leur contrat de venue parmi d’autres. Côté suisse, l’on pourra également compter sur la présence de Nicole Büchler (36 ans) et Angelica Moser (22 ans). Un plateau de classe internationale, comme d’accoutumée, qui pourrait compter jusqu’à 18 athlètes dans l’entry list finale. « Aucun, ni aucune de ces athlètes n’a prévu un agenda de compétition chargé. Ils ne se présenteront pas à quinze meetings en 2020, c’est-à-dire qu’ils doivent tous faire une sélection sérieuse et réfléchie des possibilités qui s’offrent à eux. Et dans l’offre aujourd’hui disponible, ils ont tous accordé à Lausanne la primeur de leur choix. Leur enthousiasme m’a d’autant plus surpris cette année, qu’il n’a pas fallu négocier ardûment leur présence. Nous avons une belle réputation, nous faisons partie des trois ou quatre meilleurs meetings du circuit. Nous ne pouvons donc pas nous permettre de la détruire, ce que peuvent peut-être se permettre d’autres villes-étape. Nous nous sommes adaptés au contexte mais derrière, nous maintenons notre mode d’organisation au plus strict et au plus proche des années précédentes », assure Jacky Delapierre. « Ici, c’est la réactivité de l’être humain qui impressionne. Notre condition humaine est tout de même extraordinaire. Il est possible de se réinventer, c’est dans nos gênes. » À condition de ne pas être englué dans le système pervers du sport-business, ajoutera-t-il encore. En cela, Athletissima se réjouit d’en faire mesure d’exemple chaque année.

« Tous ces athlètes manquent certes de compétition mais ils aiment tellement leur sport, qu’ils sont ouverts à toute proposition de compétition qui se veut sérieuse »

Olivier Petitjean, responsable de presse d’Athletissima

Lausanne a, d’emblée, choisi de se concentrer sur les épreuves du saut à la perche. Et en ville! Naturel: la tradition est profondément ancrée depuis très longtemps. Mais plus que la perche, c’est sans doute les épreuves de hauteur qui laissent le public lausannois exalté à chaque édition; si bien que, dans l’idéal, le patron d’Athletissima s’est laissé avouer que la manifestation idéalement pensée – au tout début – consistait à superposer le concours à la perche pour les hommes avec celui du saut en hauteur pour les femmes. Finalement, ce seront pourtant deux concours simultanés de saut à la perche. Cela ne change rien. « La convivialité du saut à la perche est telle qu’elle est à même de passionner tout le monde. De plus, tous ces athlètes manquent certes de compétition mais ils aiment tellement leur sport, qu’ils sont ouverts à toute proposition qui se veut sérieuse », glissera même le nouveau responsable de presse Olivier Petitjean. En deux heures (de 17h30 à 19h30), le spectacle promet d’être riche, en pure performance et pleinement attractif en alternance. Une exclusivité suisse, d’autant plus qu’il n’y aura pas de concours à la perche à Zürich cette année. La tablée lausannoise promet donc d’être servie.