Entre Neuchâtel et Lausanne, le rugby moderne en Suisse se révèle (bientôt) centenaire

À Lausanne,  le 9 mars 1894, l’on découvrait qu’un match de rugby avait déjà eu lieu entre deux formations du coin; Lausanne-Nord (quartier que l’on pourrait imaginer des actuelles Plaines-du-Loup et alentours) affrontait une formation de Lausanne-Sud (actuellement Vidy), couplée par des gaillards d’Yverdon. De ce match, l’on en avait succinctement rappelé la faiblesse des avants de la formation du nord qui s’était inclinée 4-16. Soit. Mais c’est bien pour rappeler que dans le canton de Vaud, l’on eut promu très tôt la vivacité d’un sport nouveau et juste ce qu’il faut de physique pour en tirer la pleine nature athlétique. Cela se révèlera d’autant plus marqué quelque 30 années plus tard, à l’époque où un certain Cécilien Marais, promoteur de la région du Havre, urgea la création du Stade Lausanne Rugby Club, puis celle du premier championnat suisse et enfin celle de la Fédération Suisse de Rugby (FSR). Au vrai, tout est vraiment parti de Lausanne. Mieux tout est vraiment parti de Stade Lausanne.

À le constater, les premières vraies personnalités du rugby à la formation helvétique existaient déjà à une époque où la seule véritable équipe de rugby en Suisse (le FC de la Servette) était, à cette heure, privée de tout entraînement et de tout match pour vacance de terrain. Mais cela n’a jamais empêché que le ballon ovale ne circule et voyage sur les prés verts au plus près du lac le plus méridional du pays. Si bien qu’en guise de mise en bouche, certaines villes organisaient – comme à Lausanne bien avant l’année 1900 – les premiers derbies de l’histoire de ce sport encore en plein essor.

Sur le sujet, lire les épisodes précédents:
Épisode 1, Dès 1870, le va-et-vient continuel entre le Football-Rugby et le Football Association en Suisse
Épisode 2, Des prémices du rugby à Servette à la (re)naissance des premières équipes suisses

Épisode 4 (bientôt), De 1930 à 1960, les trente ans du développement parallèle du rugby à Zürich et Genève

Il n’empêche que, pour plus de recul, la première formation – dont on estime (sans certitude maximale) qu’elle existe toujours de nos jours – n’est pourtant pas originaire des bords du Léman. C’est sur les berges d’un autre lac que l’on en trouve l’origine ; vers la fin de l’année 1909, c’est l’Union de Neuchâtel qui voit le jour. Pour plus d’ancrage, dans les journaux de l’époque, on parle aussi de Neuchâtel United Rugby Club. Seul véritable club de la ville qui ait réellement préexisté dans l’ensemble de la première moitié du XXe siècle, l’United semble bien être l’ancêtre notoire de l’actuel Neuchâtel Sports qui évolue de nos jours en LNA. Bien sûr, à l’époque, le premier terrain utilisé pour la pratique du rugby seyait au Mail mais il n’a jamais été établi terrain officiel du club, si bien que la toute première rencontre officielle organisée par le United le 25 novembre 1909 s’était tenue à Colombier devant une foule de sportifs neuchâtelois réunis à la cause de leur nouvelle égérie. Malheureusement, à cette occasion – comme c’est souvent le cas pour les formations sportives naissantes –, ils s’étaient inclinés face à une sélection d’Anglais établis dans le canton de Vaud, probablement les mêmes qui, plus tard, permettront l’apparition de Stade Lausanne. Mais cela n’est pas sans oublier que les vrais promoteurs du rugby à Neuchâtel fondaient eux-mêmes les bases d’un sport en pleine importation du Royaume-Uni. Et cela reposait aussi sur la progression sportive fulgurante du club neuchâtelois qui, en l’espace d’une seule année, a su séduire tout un ensemble de personnes passionnées par le rugby. Après leur défaite initiale en novembre 1909, l’United ne tardait pas à demander la revanche; une année plus tard – en 1910, soit après douze mois d’entraînement intensif –, ils se déplacent une première fois à Lausanne le 12 novembre, puis reviennent à Saint-Blaise le 19 pour y affronter l’ancien club de Zürich. La rouste de 41 points qu’ils infligeront alors au club lausannois fera date dans leur histoire. De motivation grandissante, les initiateurs de Neuchâtel décideront de multiplier les parties avant le Noël de cette même année que d’aucuns aiment retenir comme celle de la naissance du club. C’est une réalité: l’année 1910 fut mémorable et sans aucun doute porteuse de nouveaux espoirs dans cette région de Suisse occidentale. Qui l’eut cru, par ailleurs, qu’un peu plus au nord, à La Chaux-de-Fonds, l’on ait pu émettre, dans ces mêmes eaux chronologiques, la création d’un club de rugby. Au plus proche du Jura – qui est aussi au plus proche de la France du rugby –, l’on ne tardait, là aussi, plus à imaginer créer une équipe qui puisse se révéler compétitive sur sol helvétique. Sur place, l’on en parlait comme cela:

« Ceci m’amène à penser que nous pourrions aussi bien qu’ailleurs, à La Chaux-de-Fonds, essayer de jouer le rugby. Non pas que je veuille médire de l’“association” qui est et restera le jeu favori du plus grand nombre. Mais l’un n’empêche pas l’autre. Le rugby a aussi sa valeur très caractérisée et il me plait à croire qu’il se trouverait bien chez nous une trentaine de gaillards résolus, disposés à tenter l’épreuve. On pourrait faire les choses aussi modestement qu’on voudrait. L’un ou l’autre, ou même l’un “et” l’autre, de nos grands clubs d’association, mettrait à des conditions à débattre son terrain à la disposition des joueurs de rugby pour l’entraînement. Et une fois les équipes un peu en forme, on pourrait combiner des après-midi sportives où notre population verrait certainement avec plaisir ce qu’on fait du ballon ovale, non plus entre les pieds, mais entre les mains, de jeunes gens habiles et dégourdis. »

Ch. N. La Chaux-de-Fonds. Pourquoi ne pas jouer le rugby?, L’impartial, 08 févier 1913 (p.1)

Dans ce long dithyrambe chaux-de-fonnier, l’on en retrouve pourtant les mêmes défis auxquels – à tous les coups et à toute époque –, sont confrontés les clubs se “risquant” à vouloir pratiquer, à tout prix, le rugby. La place est un concept fort central dans l’histoire du rugby en Suisse, surtout car il en manque, principalement réservée par la passion du football qui n’eut cessé de grandir au détriment, en lieu – et en place justement – du ballon ovale. À la Chaux-de-Fonds, encore fallait-il réserver pour espérer pratiquer les mêlées sur un vert de l’alentour. Fallait-il se réinventer pour demander le concert des clubs de l’Association, sans compter que les préjugés d’un jeu violent et canasson prévalaient d’autant plus à la défaveur du rugby. Le rugby qui, d’ailleurs, commençait à faire évoluer sur les terrains des joueurs, avants comme arrières, de plus en plus formés musculairement et forcés sur leurs appuis; les packs gagnaient en kilos.

« On va tout de suite m’objecter que le rugby est un vrai massacre et que c’est la raison pour laquelle on ne le joue pas volontiers en Suisse. Je crois qu’il y a dans ce renom de barbarie beaucoup plus de légende que de réalité. Des jeux de ce genre ne sont pas faits pour des agnelets, c’est clair, mais ceux qui s’y risquent le savent parfaitement. […] D’autre part, le rugby admet des joueurs plus lourds, moins vites, sans doute, mais plus résistants, que l’association. On joue très facilement le rugby jusqu’à 30 ans et même plus tard, alors que l’association se réclame surtout de très jeunes forces. […] Je crois savoir qu’un certain nombre de sportsmen, gens d’expérience pour la plupart, étudient la création d’un club de rugby [à la Chaux-de-Fonds]. Il faut leur souhaiter de réussir. Cela donnera à nos sports montagnards une nouvelle source d’activité. […] Il ne faut pas craindre les choses nouvelles. Elles n’obtiennent pas toutes un succès triomphal, mais souvent aussi, on ne risque pas grand chose de les essayer. Il ne faut souvent qu’un peu de persévérance doublé d’un grain d’enthousiasme pour assurer la réussite d’un projet, qu’on s’étonne ensuite, de n’avoir pas réalisé plus vite. Ce sera peut-être le cas de notre futur club de football rugby. »

Ch. N. La Chaux-de-Fonds. Pourquoi ne pas jouer le rugby?, L’impartial, 08 févier 1913 (p.1)

Dans cette parade, la pratique du rugby paraît pleine de modernité, vivifiant pour la hauteur des montagnes, ragaillardissant pour les plus endurcis et les retraités d’un football qui ne demandait à la foule que de pleins jouvenceaux. L’enthousiasme du message transparaît et donne corps au développement de ce sport qui n’a, au vrai, cessé de s’étendre un peu partout où il faisait maigre écho. C’est ainsi que l’on voudrait bien faire remonter l’histoire du Rugby Club de la Chaux-de-Fonds en 1913, le rendant parmi les seules formations (avec Servette et Neuchâtel) déjà centenaires dans le panorama du rugby actuel.

L’instantané d’un ruck lors d’un match opposant Neuchâtel United à l’équipe préconstituée du Stade Lausanne le 22 mars 1930. Les Lausannois l’avaient emporté 14-3. Photo: Joller / L’Illustré, éd. 30 avril 1930.

D’autres clubs suivront toutefois. En liste, le premier match d’une équipe de Lucerne, disputé et remporté face à des Anglais de l’Université de Cambridge, remonte au 8 janvier 1926. Le premier des Grasshoppers de Zürich, trois mois plus tard, au 26 avril face à une sélection de la ville allemande d’Heidelberg. La première apparition des Geneva Barbarians (aujourd’hui connus sous le nom des Switzers) remonte, quant à elle, au 30 novembre 1931. Tout comme la création du RC Genève est datée au 11 septembre 1934. Le Rugby-Club Veveysan, enfin, verra, lui, le jour en juillet 1934, une décision qui sera officiellement entérinée en Assemblée Générale le 14 avril 1939 sous la présidence d’un certain G. Roy, fondateur notoire – près d’une décennie plus tôt – d’un autre club qui fera nom et histoire: Stade Lausanne.

De la naissance de Stade Lausanne dès 1930…

Le club de Stade Lausanne n’est sans doute pas le plus vieux, c’est vrai. Même si l’on voudrait bien imaginer que les premiers gaillards convaincus par la pratique du rugby, en 1870, étaient déjà lausannois. Mais passons. Dans le cours de l’histoire, parmi les plus grands clubs du pays toujours en activité, Stade Lausanne n’arrive qu’en quatrième position. Les Grasshoppers de Zürich ont fort vraisemblablement été constitués quatre ou cinq années plus tôt, aux alentours de l’an 1926. Malheureusement, aucun document précis à cette heure nous confirme l’année exacte de la naissance des sauterelles. Ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’elles disputaient déjà des matches internationaux dès 1926: une défaite 19-30 face à Heidelberg le 26 avril, puis une seconde 27-6 en déplacement dans cette même ville allemande le 7 mars 1927. Là aussi, le niveau jugé limité des Zürichois (qui ne s’étaient déplacés qu’avec cinq seuls remplaçants) laisse pleinement comprendre qu’il s’agissait d’une équipe très jeune et bien peu expérimentée. Aussi, faut-il rappeler, qu’à cette époque, à Zürich, il allait exister deux équipes de rugby. La naissance des Grasshopper précédait celle du RC Zürich qui découvrit, à son tour, en 1933, les joies du jeu au moyen d’un ballon à forme oblongue. Ce développement soudain, cette structuration immanente du rugby, la Suisse la devait alors, en réalité, à un homme. Un homme hors du sérail national mais fichtrement engagé pour la cause de ce sport en pleine réminiscence; le nom de Cécilien Marais allait bientôt percer, tant en Suisse romande où il était établi qu’en Suisse allemande où il était en contact étroit avec son homologue zürichois Monsieur Langford.

En attendant, à Lausanne, il se peut néanmoins que le rugby ait fait vacance d’une durée de dix ans. La dernière trace du RC Lausanne remonte en effet aux alentours de 1920, alors que le Stade n’est né qu’en 1930. Ainsi, la transition entre les deux formations n’aura pas été directe. Mais elle eut bien lieu; plusieurs joueurs du Rugby Club sont revenus au terrain dix ans plus tard pour y disputer un match le 22 mars 1930 face au club de Neuchâtel. Une victoire 14-3 devant une “foule” de 200 personnes, en majorité des jeunes femmes anglaises venues soutenir leurs conjoints malgré un temps maussade. Et sans pour autant préciser le contenu des feuilles de match, certaines informations transparaissent toutefois du court compte-rendu paru dans la Gazette de Lausanne au lendemain.

« Les deux équipes en présence sont essentiellement anglaises puisqu’il y a un Français dans l’équipe lausannoise et un Norvégien dans l’équipe neuchâteloise, tous les autres joueurs étant anglais. […] Le rugby […] apparaît comme étant un composé de football, du gym-ball et de la lutte libre. Si ce sport réclame du coup d’œil, de la décision et une grande rapidité, la première qualité du rugbyman est bien la force physique qui lui permettra de se débarrasser des adversaires désespérément agrippés à lui. […] Espérons qu’une équipe régulière de rugby se formera à Lausanne. Nos sportifs s’intéresseront sûrement à ce jeu nouveau chez nous qui, s’il est brutal, n’en est pas moins passionnant. »

P. Gz. Les Sports. Rugby, Lausanne bat Neuchâtel 14 à 3, Gazette de Lausanne, 23 mars 1930

Sans trop spéculer, le Français de l’équipe lausannoise est sans doute un provenant du Havre, passionné de sport et botteur d’ovale. Il s’agit de Monsieur Marais qui, s’il n’était pas pour autant le fondateur officiel de cette nouvelle équipe naissante qu’était Stade Lausanne (il s’agit de Monsieur Roy), il en était pourtant devenu la première personne de référence, le promoteur premier du club. Aussi car Cécilien Marais s’était alors beaucoup fait connaître sur les ondes de Radio-Sottens comme commentateur de football et de sports variés.

« À cette époque, un Français, originaire du Havre (berceau du rugby français), directeur à Lausanne d’une importante maison de commerce, prit l’initiative de constituer une équipe de rugby. Il rencontra l’adhésion rapide de plusieurs sportifs, en particulier auprès des footballeurs pratiquant également le hockey sur glace. À cette première cohorte vint s’ajouter des Anglais, déjà joueurs de rugby, qui furent, tous, des éléments de valeur, à l’amitié solide. »

Émile Goël. Aussi étrange que cela puisse paraître, autrefois on jouait au rugby dans notre pays, Le Confédéré Quotidien, 15 février 1969

Cette entière file de rugbymen – toujours de majorité britannique – trouveront finalement l’heure de leur constitution officielle en véritable club de rugby à Lausanne le 23 août 1930, soit cinq mois pile après leur première exhibition face à Neuchâtel en mars. Mais il n’y eut aucune précipitation au début; le club de Cécilien Marais s’est astreint volontairement pendant plus d’une année à un entraînement intensif, se refusant à intégrer un quelconque championnat tant que le système de jeu et le niveau souhaité n’étaient pas atteints à satisfaction. Considérés encore néophytes, ces jeunes gens ont surtout pris la simple part de plaisir à jouer le rugby, sans contrainte aucune. Par ailleurs, dans le XV de référence de l’époque, seul Marais – dont il en était encore le capitaine et demi d’ouverture – était reconnu comme joueur d’expérience, chevronné. Les premières exhibitions ont pris du temps à arriver également; la première est annoncée en 1931, dans une commune d’outre-Jura, où les Stadistes firent une très bonne impression face à une équipe évoluant à haut niveau en France. D’ailleurs, cette victoire dont on n’en tire peu plus d’information est celle qui marquera le début d’échanges fraternels entre Stade Lausanne et plusieurs autres clubs de l’Hexagone. Plusieurs rencontres eurent lieu entre 1931 et 1933. Rien qu’en 1933 – année où Cécilien Marais devient président du club –, le RCS Rumilly, l’US Annecienne, le RC Pontissalien, le SC Champagnolais, les Arlequins anneciens, le FC de San-Claudien ou encore le RC France à Paris ont tous affronté les grandissants Lausannois, devenus belle référence. À tel point qu’en Suisse aussi, aucune équipe naissante ou d’expérience ne peut oublier avoir croisé le fer avec les Stadistes, que ce soit dans les cantons de Vaud, Neuchâtel, Genève ou même au Tessin où ils jouaient en lever de rideau de plusieurs matches de football de LNA. La promotion du rugby helvétique avait trouvé son point d’ancrage, il était à Lausanne, capitale olympique depuis 1915.

Le premier cliché de la toute première équipe de Stade Lausanne en 1930. L’équipe de la grande période (six Suisses, cinq Anglais, deux Italiens, un Allemand et un Turc). L’équipe était constituée (debout, de gauche à droite) par les avants Johnny Donnofield, Hermann Huber, Pierre Ongaro, Patrick Fox, Alfred Gallopini, Bela Béja, André Michaud, Bill Higgs et Christophe Marendaz. À genoux, les trois-quarts Marcel Thonney, Marcel Roy, James Heath et Émile Goël. Assis, l’on retrouve le fameux capitaine et demi d’ouverture Cécilien Marais, l’arrière Thomas Morley et le demi de mêlée Roland Francfort. Photo: Le Confédéré Quotidien, éd. 15 février 1969.

…à la création de la Fédération Suisse de Rugby en 1934

Le premier championnat suisse de rugby allait enfin voir le jour en 1934, de pair avec la création de la Fédération Suisse de Rugby (FSR) la même année. Elle-même de pair avec la création de la Fédération Internationale de Rugby (FIR) toujours la même année, en janvier. De là, l’on ne pourra pas dire que la Suisse ait pris un wagon de retard dans le développement de son rugby; au contraire, elle en était presque pionnière derrière les cinq principaux pays en Europe, où comptaient notamment la France, l’Italie, la Belgique, la Suède et la Roumanie. D’ailleurs, cela n’est pas simplement dû à la verve rugbystique qui valait dans la région de Vaud ou de Lausanne. Le berceau est même beaucoup plus restreint que cela; c’est véritablement au club de Stade Lausanne dont on doit pratiquement tout. Le premier championnat de Suisse est apparu grâce à la volonté du club stadiste de faire s’opposer les meilleures formations de Suisse (Neuchâtel, Zürich, Genève – dont le RC allait apparaître en 1934 aussi – et bien sûr Lausanne). Et comme cela n’était pas assez ambitieux pour Cécilien Marais, il cueillit sur le vif la création de la Fédération Internationale de Rugby à Paris pour y proposer l’intégration rapide (voir même précipitée) de la Suisse. Ceci même malgré l’ampleur retenue du rugby dans ce petit pays qui est le nôtre. Mais les gros yeux du promoteur havrais eurent un curieux gain de cause.

« L’effort du Stade-Lausanne, dans le but d’implanter le rugby en Suisse est sur le point d’aboutir définitivement. Le bureau de la Fédération internationale de rugby, dont le siège est à Paris, soucieux d’encourager le mouvement suisse en faveur du rugby est entré en rapport avec le président de la section stadiste. Les bases d’une Fédération suisse ont été entrevues et automatiquement, l’affiliation de cette fédération à la F.I.R. Des projets ont même été émis et il ne faudrait pas s’étonner si la saison prochaine un match de propagande Italie-France aura bien lieu à Vidy. Serait-ce trop beau pour être vrai ? En tout cas, Lausanne, et particulièrement le Stade, berceau du rugby en Suisse, aurait en mains les rouages d’une fédération dont l’effort tenterait à soutenir et encourager ceux qui se sentent attirés par ce sport, fait pour plaire au tempérament généreux de notre belle jeunesse. »

Rugby. Vers une affiliation de la Suisse à la Fédération internationale…, Gazette de Lausanne, 10 avril 1934
Cécilien Marais, Président du Stade Lausanne Rugby Club. Photo: Gazette de Lausanne, éd. 16 avril 1934.

Que l’on se rende bien compte de ce que l’histoire est en train de rapporter. Stade Lausanne fut le créateur de la Fédération Suisse de Rugby. Stade Lausanne fut l’ambassadeur de la Suisse auprès de la Fédération Internationale de Rugby à Paris. Stade Lausanne a créé, in fine, le rugby moderne tel que nous le connaissons aujourd’hui en Suisse. L’archive le prouve sans équivoque aucun. Sans compter que les progrès dans le jeu d’un club qui se veut pionnier et phare dans son monde y étaient sans cesse exacerbés; la victoire retentissante de Stade Lausanne 34-0 face à Neuchâtel le 11 juin 1934 sur le terrain de Vevey-Sports n’avait rien de la pure anecdote, encore moins de la fantaisie pure. L’équipe lausannoise progressait à chaque sortie, de même qu’elle portait en elle le développement certain du rugby en Suisse. Selon la Gazette de Lausanne, en 1934, il y avait certainement là un acte généreux de “propagande”. Ce sera finalement le 21 octobre 1934, à Lausanne, que la rencontre constituante de la FSR eut lieu entre plusieurs délégués suisses allemands (principalement de Zürich, mais aussi de Bâle qui allait également s’ouvrir à une équipe de rugby) et suisses romands. Une journée de fête qui allait même être joyeusement sanctionnée par la démonstration amicale d’un match entre Stadistes et Zürichois. La FSR vit donc le jour; le premier président, Max Rey, y fut – selon toute logique – lausannois. Mais il choisit d’être secondé par le Zürichois Max Wochner. Au final, l’ensemble du comité était paritairement réparti entre ambassadeurs de Lausanne et Zürich, les deux plus grandes formations de rugby de l’époque. La Fédération, dans son ensemble, sera ensuite admise au sein de l’Association Nationale d’Éducation Physique, ancêtre de Swiss Olympic, lors de leur assemblée générale tenue le 30 juin 1935. Une étape symbolique dans la volonté de structuration du rugby en Suisse.

L’étape suivante ne fut autre que celle de permettre un développement semblable du rugby en Suisse alémanique. Et cela passa inéluctablement par la mise sur pied d’un championnat suisse. Celui-ci voit donc le jour à l’été 1934 – pour une première édition test avant qu’il ne devienne championnat officiel en octobre 1935 – et perdurera pendant de nombreuses années, au moins jusqu’en 1938. Stade Lausanne remporta les trois premières saisons avant que le RC Zürich ne le remportasse à son tour pour la première fois en 1937. La coupe portait alors fièrement le nom de Marais. Les beaux jours étaient lancés; ils furent malheureusement barrés, coupés de l’élan de la diplomatie internationale qui s’envenima à l’approche de la Seconde Guerre Mondiale.

« L’année 1938 [déjà] marqua un fort ralentissement dans l’activité des rugbymen. Stade Lausanne persévéra néanmoins. Mais en 1939 et le début de la grande tourmente mirent finalement un terme au rugby helvétique. Il avait vécu huit ans, sans interruption. [Par la suite, le renouveau du rugby après la guerre] ne se manifesta pas. Chez nous, nous n’avons pas retrouvé un Cécilien Marais pour redonner un départ au rugby. Dommage, car s’il existe un sport collectif donnant le maximum de satisfaction à celui qui le pratique, c’est bien le rugby. Ceux qui eurent le privilège de l’exercer ne nous [contrediront] pas. »

Émile Goël. Aussi étrange que cela puisse paraître, autrefois on jouait au rugby dans notre pays, Le Confédéré Quotidien, 15 février 1969

Le rugby réapparaitra timidement après 1945. Principalement à Genève mais sans conviction pareille à la dynamique qu’avait menée Cécilien Marais et Stade Lausanne. C’est pour cela que le rugby disparaîtra à nouveau aux alentours de l’année 1959 et ce pendant pas moins de dix ans. Il ne reprendra finalement pleinement vie qu’en 1969 avec la création ambitieuse de plusieurs clubs, parmi les plus notoires, l’Albaladejo et le CERN. Ce sera le renouveau qui nous mènera à notre époque contemporaine.