Des prémices du rugby à Servette à la (re)naissance des premières équipes suisses

Un jour, au printemps 1890, le jeune Émile Fiala, étudiant à l’école professionnelle de Genève, reçoit de son père en cadeau un ballon ovale. Le garçon fait le malin auprès des siens, ce présent venait droit d’Angleterre où le rugby trouvait un bel essor. Et qui allait penser, qu’un jour, ce ballon un peu spécial serait le point de départ de la folle histoire du rugby en Suisse et d’un tel club (le F.C. de la Servette) à Genève. Et que 130 ans plus tard, l’on en parle encore! C’est peut-être pour ces belles histoires qu’on en vient à creuser dans les archives. Retour en arrière, épisode 2.

Il n’est pas nécessairement évident de narrer l’histoire du rugby en Suisse de façon lisse, tant les histoires de clubs se tressent les unes aux autres. La plus évidente – d’un point de vue historique et chronologique – voudrait bien que l’on débute l’échelle du temps par l’explication (quelque peu saccadée) de la création du tout premier club de rugby exclusif de Suisse en 1890, sous la première présidence d’Émile Bailly, puis sous celle de Paul Ackermann qui définit les premiers statuts du club une année plus tard. Il est une réalité inaltérable, en effet: le Servette Rugby Club est bien le premier club de rugby qui soit né en tant que tel, soit avec la volonté exclusive de pratiquer le ballon ovale dans un territoire, une région, un pays qui se tournait de plus en plus à l’expression du Football-Association (FA). Le rugby en Suisse existait bien quelques décennies avant cela, dès 1870 mais aucun des clubs qui le pratiquaient à l’époque n’étaient de véritables structures dédiées à la seule cause de ce que l’on appelait alors le football-rugby. Dès lors, c’est pour cela que l’histoire a longuement rappelé – de façon certes un peu oisive – les prémisses du rugby à la seule création du FC de la Servette vers la toute fin du XIXe siècle. Cela s’est avéré, à la lumière de nouvelles recherches, un peu réducteur. Un précédent article a tenté d’en offrir une meilleure connaissance.

Lire éaglement:
Épisode 1, Dès 1870, le va-et-vient continuel entre le Football-Rugby et le Football Association en Suisse
Épisode 3, Entre Neuchâtel et Lausanne, le rugby moderne en Suisse se révèle (bientôt) centenaire

Le Servette Rugby Club, tel que nous le connaissons aujourd’hui, porte des gênes fort reconnaissables de son ancêtre des années 1900; en tant que club unique en Suisse et de par sa grande proximité avec les régions de l’Est, des Alpes et de la région lyonnaise – dont le rugby s’est développé en franc parallèle avec la cité de Calvin –, les Grenat de l’époque avaient déjà compris que le futur de leur institution passait par la culture du ballon instiguée par la France d’alors. Mais cela prit un temps considérable avant que le club puisse se développer sur les terrains, s’entraîner et disputer des matches officiels, amicaux ou de compétition. Dès 1896, les piliers forts du club – à commencer par le Président de l’époque John Bévand – étaient confrontés à une regrettable impasse; privés de leur place de jeu à Plainpalais qu’ils s’étaient vus attribuer depuis 1891 (après que le club ait déjà été chassé une première fois du Pré Wendt), les tout premiers Grenat convaincus (qui à l’époque jouaient sous parure rouge-verte, puis chemise blanches et col rouge avant de définitivement adopter le Grenat) n’avaient autre possibilité de jouer au rugby qu’avec des clubs de FA de la région de Genève qui en donnaient la possibilité de temps à autre, soit à une fréquence très épisodique qui ne relevait de rien (sinon d’un pur passe-temps quelques week-ends par année). Cette situation délicate dura trois longues années; le club vivait – ses membres s’activaient au mieux – mais il s’était, dans ce laps de temps élargi, révélé fantôme. La raison était, au vrai, complexe.

Les grands fondateurs du Football-Club de la Servette en 1890. [Navonne, Cliché Richter – tirée du fascicule “Inauguration du Stade du Servette. 1890-1930 – 40 années de Sport]

De 1896 à 1898, la ville de Genève s’était vue attribuer l’organisation de l’Exposition Nationale Suisse qui devait – donc – avoir lieu sur la plaine de Plainpalais. Un coup de barre puissant s’abat sur la société servettienne qui n’avait cessé jusqu’alors de cultiver une osmose naissante entre ses différents sociétaires. Dans un acte de belle foi, néanmoins, les liens d’amitié résistent bien au manque de pratique sportive. Les joueurs de l’époque tentèrent une vadrouille par-ci, par-là, à Sécheron, Plan-les-Ouates ou Lancy mais aucun pré ne convenait à leurs séances d’entraînement. Le club se mit alors littéralement en veille. La première trace du réveil servettien datera ainsi véritablement au 29 octobre 1898, jour où l’édition hebdomadaire du Lyon-Sport révélait la décision prise en Assemblée Générale à Genève de reprendre les entraînements sur la plaine de Plainpalais, enfin libérée. Les Grenat allaient enfin pouvoir jouer au rugby sur un terrain qui allait leur être destiné et la nouvelle n’avait manqué d’éveiller un intérêt curieux au derrière de la frontière.

« Après avoir connu une ère de prospérité, [le Servette F. C.] fut soudain plongé dans le néant. Durant [de] longues années, en effet, tant que durèrent les travaux de l’Exposition, ce club fut privé de son terrain. Ne sachant où s’entraîner, ni où recevoir les clubs adverses, il n’eut plus l’occasion de faire parler de lui. Heureusement, l’année dernière, on lui rendit son terrain et, dès lors, les parties d’entraînement recommencèrent, les joueurs endormis sortirent de leur torpeur et vinrent à nouveau goûter les saines joies du football[-rugby] en plein air. Le club, un moment arrêté dans son essor par un sommeil léthargique, prit soudain son élan et, confiant dans ses forces nouvelles, il osa porter un défi au Stade Grenoblois. »

D. Matches et Parties d’entraînement. Un match de bienfaisance, Lyon-Sport, 21 octobre 1899 (p.15)

C’est à ces époques qu’entre dans la danse un certain François-J. Dégerine, homme de renom aux connaissances sportives élargies et aux ambitions décidées. Cet homme pratiquait aussi l’Association au sein du Racing Club de Genève; il a pourtant aussi joué au rugby, devenu plus tard capitaine emblématique du Servette. Le 20 novembre 1898, un des premiers entraînements organisés par le club réunit une vingtaine de personnes, soit un groupe franc et déterminé à la cause de ce sport en timide renaissance. On reconnaîtra parmi les plus connus de cette époque – outre Dégerine – Messieurs Maingard, Cook, Perrenod, Eggermann ou encore Coppel – des noms célèbres de l’Ovalie suisse depuis plusieurs années au plus près de la rade de Genève. La plupart allait ensuite composer le nouveau comité directeur du club; Président de 1897 à 1900, Marc Perrenod et son vice-Président Xavier Eggermann ne tardaient alors pas à lancer les premiers projets ambitieux. C’est un match contre le réputé Stade Grenoblois que le F.C.S. de l’époque voulait se confronter. Un élan porteur – venu d’ailleurs – de rivaliser (déjà à l’époque) face aux meilleures formations de l’Hexagone. On en voudrait croire l’histoire se répéter depuis 2014. Toujours est-il qu’aussitôt proposé, aussitôt fixé: le match à Grenoble est prévu pour le jour de Pâques de l’année suivante, laissant aussi entendre que les clubs de l’Est français s’excitaient à l’idée de rencontrer un rugby novice mais fort bien pratiqué – qui plus est le seul véritable – en Suisse. La partie s’est soldée sur une victoire 9-3 du Stade, deux essais (et un “but”) à un.

« En général, les deux équipes ont très bien joué. Les Genevois avec leurs dribblings, les Grenoblois avec leurs passes ont été très applaudis. En particulier, sont dignes de figurer à l’ordre du jour: parmi les Genevois, Dégerine l’excellent capitaine qui a sur durant toute la partie soutenir son équipe par moment trop démoralisée, Croisier, Lorenzo, qui, malgré deux très grosses fautes dans la première mi-temps, a bien joué; d’Yvernois et la majeure partie des avants. »

L. Bernard. Football. Grenoble – Le Match International, Lyon-Sport, 8 avril 1899 (p.13)

Ce match international – fort peu courant à l’époque! – avait été suivi par bon nombre de spectateurs sur sol rhodanien. On y découvre les principaux noms de l’équipe servettienne, ceux qui d’ailleurs mériteraient une stèle à leur nom quelque part au Stade de Genève, les hommes emblématiques de ce club pionnier et l’engouement populaire qu’ils étaient sans doute en mesure d’apporter (ou de rapporter de France) en ville de Genève. Son influence, néanmoins, sur le rugby en Suisse est plus contenu mais pas pour autant inexistant, l’opposition à l’époque s’y étant malheureusement amenuisée dès l’année 1900.

Les Servettiens accompagnés des joueurs du Football-Club de Lyon le 22 octobre 1899. [Navonne, Cliché Richter – tirée du fascicule “Inauguration du Stade du Servette. 1890-1930 – 40 années de Sport]

De la réception du second match international à la création originale du Challenge Franco-Suisse

Ce sont finalement les rencontres dites internationales – le terme franco-suisse tient ici une valeur pleine d’exactitude – qui prendront le pas d’une généralisation accrue au passage du nouveau siècle. Et même juste avant, Servette s’était déjà assuré une réception de prestige sur son désormais acquis terrain des plaines de Plainpalais. Après moult accords passés – pas tant que ça non plus –, c’est le Football Club de Lyon qui accepte un déplacement remarqué à Genève, le 22 octobre 1899. L’équipe lyonnaise n’était pas une belle inconnue du paysage rugbystique français; le F.C.L. n’était pourtant qu’un club assez frais à l’époque. Né en 1894, il a pourtant su se forger une belle renommée en allant concurrencer, sur leurs terres interdites, les plus grandes équipes parisiennes. Plusieurs joueurs servettiens se souvinrent d’ailleurs parfaitement de la ténacité athlétique de leurs adversaires, dès lors qu’ils avaient déjà eu l’occasion de les affronter l’année précédente lors d’une rencontre opposant les Lyonnais à une équipe composée des meilleurs joueurs de Suisse Romande [Lire à l’épisode 1, plus haut]. On en comprendra dès lors mieux le caractère de prestige alloué à cette rencontre amicale programmée en plein centre de Genève; tant est que les organisateurs ont offert la part belle de leurs recettes financières à des œuvres de bienfaisance. Quelque 3’000 personnes avaient alors pris part à la fête et Servette s’était incliné 11-3.

« À en juger par l’émulation qui a régné à l’entraînement de l’équipe genevoise, on peut s’attendre à une lutte passionnante, comme nous n’avons guère eu l’occasion d’en voir jusqu’à maintenant à Genève. Ajoutons à l’honneur du Football Club de la Servette, l’organisateur, que cette réunion, à part son côté sportif, sera donné exclusivement au bénéfice des œuvres de Plainpalais, la crèche et les cuisines populaires. »

Journal de Genève, 22 octobre 1899

« Le match de charité organisé par le Football-Club de la Servette au bénéfice des œuvres philantropiques de Plainpalais a remporté un triomphe qu’étaient loin d’espérer ceux qui en avaient assumé la responsabilité. Si du point de vue sportif, la victoire n’est pas venue couronner les efforts de nos dévoués footballers genevois, au point de vue philanthropique le succès, en revanche, a été complet. […] Partout la haie des spectateurs était double, en de certains endroits, vers les places réservées en particulier, elle était quintuple, si ce n’est sextuple. C’est dire que la quête faite pendant toute la partie a été bonne, excellente même, et que le Football-Club de la Servette a atteint son but: faire du bon sport et par la même occasion travailler pour les pauvres. »

Le Match de Bienfaisance, Lyon-Sport, 28 octobre 1899 (p.12)

L’on notera, au-delà de la rudesse sportive, que le club servettien était alors parvenu à faire – et pour la première fois depuis sa création – du rugby un sport aimé et apprécié de la Genève internationale. Dans les manuels d’histoire sportifs, il y aurait fort à parier que ce 22 octobre 1899 fasse pleinement date auprès des amateurs du ballon ovale en Suisse. Elle le doit, par ailleurs, pleinement; aussi car elle offrit un brillant précédent à la tenue de matches entre clubs de pays différents depuis lors. Deux mois plus tard, au jour de Noël, c’est le F.C.S. qui se déplace à Lyon pour y affronter le second club de la ville, l’Athletic-Club. Et que cette partie fut appréciée des deux côtés; c’était là aussi, la première tenue internationale d’un match de rugby dans cette ville et face à une équipe dont l’analyse individuelle des joueurs révélait, ici aussi, des athlètes davantage portés sur les passes et la course, à défaut d’être de grands et robustes plaqueurs. Le plus impressionnant: l’avant Condamin (79 kilos) y est décrit comme un joueur de moindre intelligence, dont le seul souci est de pousser « comme un sourd dans la mêlée ». On dit de lui que c’est l’homme lourd de l’équipe. À réfléchir. Tant est que l’on peut encore citer une énième occurrence de ces défis franco-suisses; le 4 mars 1900, c’est une autre équipe lyonnaise qui se présente sur le terrain de la Garance à Genève, le Racing-Club de Lyon, reparti battu cette fois-ci par 3-0 (un essai à rien). Servette gagnait alors en puissance, l’appétence de la compétition allant de pair.

C’est en décembre 1900 que, de capitaine renommé de Servette, François Dégerine émet l’idée de systématiser, chaque année, les rencontres de son équipe avec l’opposition française dans un tournoi qui aurait son valant d’or. Des purs matches amicaux, Dégerine – et son grand ami à la rédaction-en-chef de La Suisse Sportive, le docteur Aimé Schwob – relate la possibilité de mettre sur pied le Challenge Franco-Suisse où plusieurs formations de trois régions bien spécifiques seraient amenées à s’affronter dans un format des plus précis.

« [Dégerine] préconise la création d’un challenge international de football-rugby, devant se disputer entre les sociétés de Genève, du Sud-Est et des Alpes. L’idée est excellente, et assurerait aux clubs de Lyon, Grenoble, Dijon, Chalon, Chambéry, Annecy, etc… des relations plus fréquentes encore avec ceux de la Suisse Romande. À quand ce challenge franco-suisse ? »

Un challenge international, Lyon-Sport, 8 décembre 1900 (p.3)
François-J. Dégerine. [Navonne, Cliché Richter – tirée du fascicule “Inauguration du Stade du Servette. 1890-1930 – 40 années de Sport]

Cette proposition de M. Dégerine fut débattue, non pas qu’elle nécessitait une étude approfondie de la pertinence d’un tel complexe de compétition mais la formalité de l’époque voulait l’approbation des différents comités sportifs régionaux. D’aucuns, par ailleurs, ne tardèrent à émettre leurs avis enthousiastes. C’est à l’automne de l’année suivante que le règlement est publié dans les différents journaux de la presse locale, en France. Cadré en 18 articles (puis 25 en octobre 1905), le Challenge Franco-Suisse venait d’être entériné, avec l’aval d’un certain Charles Brennus, alors Président de la commission de rugby de l’USFSA, l’union des sociétés françaises de sports athlétiques. Au cœur de cette nouvelle compétition, le club servettien n’a pas manqué de nourrir à satiété son propre désir de compétition. Le 15 décembre 1900, il affronte à nouveau – match devenu tradition – l’équipe du Football-Club de Lyon en terres adverses; toutefois décrits en manque d’entraînement et de rigueur physique, l’on apprendra bien que les Grenat en furent ressortis vaincus par 25-0. Qu’importe, au même moment, ils gagnent en prestige; l’équipe servettienne s’installera quelques mois plus tard, en mars 1901, dans leur nouveau stade. C’est le 31 qu’a lieu l’inauguration du Parc des Sports. Et là encore, c’est le XV d’Annecy qui devait faire concurrence aux Grenat; forfait, c’est l’Athlétic-Club genevois (club de FA à la base) qui donna le change. Servette s’y était alors facilement imposé par 26-0 (six essais, dont quatre transformés). En l’an 1901, le club servettien était alors pleinement constitué. Mais sous la houlette du Dr. Schwob, désigné Président, le club finira par obtenir davantage de succès et de renommée par le halo de son équipe de Football-Association. Football tout court dirons-nous désormais.

Le Grenat survit à la Grande Guerre, au pair d’autres équipes en Suisse

Mais le rugby ne disparaît pas pour autant, du moins pas tout de suite. Le Football-Club de la Servette fut plusieurs fois qualifié pour l’acte final du Challenge Franco-Suisse entre 1902 et 1911, sans pour autant parvenir à le remporter à une seule reprise. Mais à chaque fois devant un public de quelque deux ou trois milliers de personnes. Quand même; en janvier 1902 – dont le remake, en janvier 1903, fut terni par le forfait des Genevois –, Servette avait à nouveau été terrassé par le FC Lyon, définitivement la meilleure équipe que l’équipe Grenat eut à affronter dans sa première vie de rugby. En France, l’apprentissage était d’autant plus marqué; on s’attachait moins à attaquer les premières lignes que de jouer à un jeu de mouvement et de passes précises.

« La finale de ce challenge jouée dimanche dernier sur la pelouse du Grand-Camp entre le [F].C.L. et le Servette-Football-Club de Genève n’a pas présenté l’intérêt qu’on en attendait. La supériorité très marquée de notre équipe lyonnaise, grâce à son jeu savant et facile, a eu trop facilement raison des excellents équipiers genevois. Les avants lourds de l’équipe suisse ont bien fait tous leurs efforts pour fermer le jeu, mais les passes bien réussies de leurs redoutables adversaires annihilaient ces tentatives de résistance. »

Challenge Franco-Suisse, Lyon-Sport, 25 janvier 1902 (p.2-3)

“En février 1904, l’on dénote la toute première rencontre entre Servette et le Stade Olympique Voironnais, club de Fédérale 2 que le SRC contemporain pourrait bien retrouver après tant d’années d’absence”

Il faut encore préciser, qu’à l’époque, les “premières” en tous genres commençaient à se multiplier; après la première internationale en 1899, la première au Parc des Sports en 1901, la première finale du Challenge jouée en 1902, Servette cultivait sa volonté pleine de découvrir l’ensemble des équipes françaises qui acceptaient l’échange avec lui. C’est ainsi qu’en février 1904, l’on dénote la toute première rencontre entre le F.C.S. et le Stade Olympique Voironnais, club aujourd’hui de Fédérale 2 que le SRC contemporain pourrait bien retrouver après tant d’années d’absence. C’est dire l’importance de l’histoire! Aussi, il serait faux d’admettre que Servette n’ait joué des matches qu’avec des équipes du pays voisin. Si le nombre de rencontres restait menu entre 1899 et 1903, c’est que les opportunités ne furent pas grandes non plus. Mais quelques évolutions feront changer un peu la donne; à commencer par la création (ou la reconversion) de plusieurs équipes purement suisses souhaitant s’adonner au football-rugby. L’Athlétic-Club de Genève (que Servette avait déjà affronté à plusieurs reprises en 1901 et 1902) s’était pleinement, en 1903, intégré au rythme du calendrier de rugby. Ce second club de Genève intégrait même cette même année le Challenge Franco-Suisse, même si avec un succès limité. Et les partages entre clubs de la même ville se multiplièrent, aussi car la seconde équipe servettienne venait d’intégrer le Challenge “Och”, soit le championnat suisse de rugby des équipes réserves – l’équivalent de l’Excellence A de nos jours. Autre première, le 8 mars 1903, une rencontre entre Servette et une formation aménagée de footballers-rugbymen genevois avait lieu, sous forme de promotion du sport au ballon ovale, à Lausanne. Cette échéance aura sans doute fait date dans l’histoire car c’est à ces jours-ci que l’on commencera à voir se multiplier – à nouveau, après la prospère ère des années 1870 – les clubs de rugby en Suisse.

« À Genève, le Club Olympique de Carouge mettra une équipe en ligne et l’Athlétic-Club Genevois réformé, apportera une nouvelle émulation; ce sera un grand bien pour le rugby qui jouit ici [en Suisse] d’une défaveur imméritée […] À Lausanne, le Rugby-Football-Club, fondé en 1904, espère, cette année, former une équipe à opposer, comme l’année dernière, aux clubs genevois, mais elle ne sera constituée qu’à l’arrivée des étrangers, surtout des Anglais qui viennent très nombreux aux Universités de la capitale du canton de Vaud. Fribourg aura, dit-on, une équipe de rugby formée par les universitaires. Petit à petit, le rugby s’implante en Suisse et finira par convaincre les foules, il sera encore plus florissant selon moi, dans quelques années lorsque les joueurs d’Association, tous très jeunes, verront dans le rugby un sport moins brutal qu’on veut bien le dire et que l’on peut pratiquer très longtemps. »

Le Rugby en Suisse. 1905-1906, Lyon-Sport, 2 octobre 1905 (p.3)

“Le Rugby-Football-Club de Lausanne se reforme en 1904. C’est peut-être la formation ancêtre du Stade Lausanne Rugby Club qui naîtra plus tard, en 1930. Ou alors, composé en majorité d’universitaires, serait-il l’aïeul du LUC? Rien ne peut le définir à cette heure”

Le Rugby-Football-Club de Lausanne se reforme en 1904 – c’est peut-être la formation ancêtre du Stade Lausanne Rugby Club qui naîtra plus tard, en 1930. Ou alors, composé en majorité d’universitaires, serait-il l’aïeul du LUC ? Rien ne peut le définir à cette heure. À Fribourg, plus loin, l’on parle brièvement d’une équipe formée d’universitaires. Là-bas aussi: est-ce le précédent de l’actuel RC Fribourg ? Rien ne laisse entendre que cette ville ait vraiment abrité un club de rugby à cette époque. Nous ne nous avancerons pas, donc. Quant aux autres – mis à part Servette –, l’on sait que leur vie est distanciée de tout autre formation aujourd’hui reconnue; cela n’empêche néanmoins de préciser que chacun de ces clubs a contribué à un développement certain du rugby en Suisse. En octobre 1905, pour bon exemple, le club de Carouge rejoint, lui aussi, le Challenge Franco-Suisse – ce qui, paradoxalement, conduira à sa croissante impopularité, les divers allers et venues entre la Suisse et la France voisine rendant raides de fatigue les différents clubs et supporters engagés dans cette compétition, apprend-t-on dans l’édition du Lyon-Sport du 14 janvier 1905. Et encore, cela est sans oublier la naissance entre fin 1909 et début 1910 du Neuchâtel United F.C. qui deviendra, en quelques mois, l’adversaire phare des différents clubs en Suisse. Les rencontres entre Servette et Neuchâtel ne seront pas légion non plus. Mais c’est bien grâce à leurs affrontements que l’on pourra encore dater la vie du F.C. de la Servette jusqu’au 21 novembre 1921, date à laquelle, au Parc des Sports, les Grenat terrassèrent les Anglais de Neuchâtel 40-10. Mieux, une photo d’époque [voir ci-contre] de L’Illustré relate – sans doute l’une des dernières de cette époque – une apparition des Grenat à Vidy le 27 novembre 1930, cette fois-ci battus 14-3 par Stade Lausanne.

Cette photo d’époque relate encore une apparition des Grenat à Vidy le 27 novembre 1930, cette fois-ci battus 14-3 par Stade Lausanne. [L’Illustré, 27 novembre 1930]

On finira ce récit en précisant néanmoins que le Challenge Franco-Suisse renaîtra de ses cendres plusieurs décennies plus tard; de 1994 à 1996, plusieurs clubs suisses – de Zürich à Genève, passant par Berne, La Chaux-de-Fonds et Lausanne – allaient affronter des clubs des divisions Honneur et Promotion Honneur – certains descendant même directement de la Fédérale 3, à l’aune du Rugby Club Champagnole.