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Dès 1870, le va-et-vient continuel entre le Football-Rugby et le Football Association en Suisse

ÉPISODE 1 | Retour en arrière, au cœur de l'histoire secrète du rugby en Suisse

En collaboration avec l'Association Cantonale Genevoise de Rugby (ACGR), leMultimedia.info a retrouvé dans les archives des plus grands titres sportifs romands et lyonnais l'once d'une des faces (copieusement) cachées du rugby suisse. Contrairement à plusieurs croyances, il s'en trouverait que plusieurs clubs de l'arc (a)lémanique des villes de Lausanne, Genève et Zürich se retrouvent – à la lumière de certaines découvertes – centenaires. De plus, si le club de rugby de Servette est la première institution de Suisse dédiée à la pratique de ce sport, force est de constater que le rugby se jouait auprès de plusieurs autres clubs de Football-Association (le football sous sa forme actuelle) bien avant 1890. Notre revue de presse ancienne.

Iconographie d'une rencontre entre les clubs de Lausanne et Genève en 1883. Les joueurs étaient, à l'époque, essentiellement des Anglais. [D'après le croquis de M. Grégori)

Lire également:
Épisode 2, Des prémisses du rugby à Servette à la (re)naissance des premières équipes suisses
Épisode 3, Entre Neuchâtel et Lausanne, le rugby moderne en Suisse se révèle (bientôt) centenaire

Dans les années 1870, à une punaise près, le rugby s’établit au bout du lac, sinon pour ne pas généraliser sur l’entier de l’arc lémanique. C’est à Genève que l’on trouve trace des premières institutions et équipes de football-rugby en Suisse – et pourtant pas encore de Servette à cette heure; les Grenat s’établissant comme tout premier club exclusif de rugby en Suisse – certes – mais seulement à partir de 1890. Pas avant. Vingt ans plus tôt, c’est plutôt le Football Club de Genève qu’il faille nommer; le club – l’unique du bout du lac – se faisait régulièrement la belle face à deux autres équipes de la région romande. C’est un club de Lausanne, puis un autre de Neuchâtel qui défient la parade amicale de la pratique du football-rugby dans le Westschweiz. L’on parle là d’une décennie de pratique qui aurait – à l’en croire le rédacteur de La Suisse Libérale le Docteur Lardy, dans les années 30 – daté sa naissance aux alentours de l’année 1874, sinon 1875. Mais les difficultés prioritairement rencontrées à cette époque étaient plurielles. Au-delà des quotas de joueurs (15 par équipe) qui n’étaient jamais respectés et un public aux abonnés absents, s’ajoutait un autre défi de taille; à l’époque, qu’il fut compliqué de trouver un terrain assez réglementé, assez vert et assez disponible pour y pratiquer ce sport de niche. À Genève, l’on se retrouvait aux abords des terrains de la Garance – soit aux Eaux-Vives – ou sur les plaines de Plainpalais. À Lausanne, l’on jouait au plus près du lac sur le terrain aujourd’hui pratiqué par le LUC. À Neuchâtel, c’était plutôt sur la place du Mail qui – au vrai – était la seule véritable place de jeu suffisamment plate aux alentours de la ville. Mais l’ensemble de cette communauté de rugbymen s’y acharnaient à l’envie.

« Évidemment, au début des années 1870, on ne jouait déjà plus “le vieux rugby”, inauguré par l’École célèbre de Rugby, qui se pratiquait sur une place macadamisée où, décidément, on s’amochait un peu trop sur le terrain. Le rugby nouveau se jouait sur du gazon, bon en Angleterre et un peu maigre au Mail. […] Mais on jouait “pour le plaisir de jouer” sans que jamais le public ne soit appelé à manifester et la presse à conter nos hauts faits. Jeu rapide, toujours centré sur la place, la balle ne sortait que par accident des limites et sans arbitre. […] Mais cela marchait, et vite, je vous le garantis. Aussi pendant les deux fois 45 minutes de jeu devait-on “donner” de toute sa puissance. À l’époque, je puis vous le garantir, il n’y avait pas d’effort physique comparable à ces deux fois 45 minutes. »

Les bienfaits et les méfaits du rugby! (Par le plus vieux joueur de rugby encore vivant en Suisse), par Dr. Ed. Lardy – La Suisse Libérale, 19 mai 1930, p.1

Mais d’ailleurs, de cette époque, l’on en retire surtout une conception quelque peu diverse du sport de rugby que nous découvrons sur nos terrains aujourd’hui. Au-delà du capitaine lausannois, « le gros Steiner, un mastodonte, un tank d’environ 150kg et fichtre pas empoté par son gros ventre », l’on entend surtout des joueurs qu’ils étaient désirés fins et rapides, sans embonpoint excessif. C’est surtout à Genève que l’on parvenait à constituer en réalité facilement une équipe première et une demi-équipe bis, soit un banc de remplacement usuellement compris dans l’acceptation actuelle. Ces trois formations étaient par ailleurs presque exclusivement composés d’expatriés anglais. De même pour les supporters, lesquels arriveront plus tard, vers les années 1890 durant lesquelles ils se massaient volontiers aux abords des places de jeu pour contempler ce sport qui n’avait – à priori seulement – rien d’un rituel de combat, mais plutôt ressemblait à un jeu de stratégie et de mouvements où les coups durs s’effaçaient derrière l’athlétique course de percée vers l’en-but adverse [lire au chapitre “Rugby, pas un sport de combat dans l’acceptation populaire”]. Et pourtant, l’évolution du rugby suit une logique en dent de scie; autrement dit, il est difficile de tracer une pente linéaire dans le développement de ce sport qui n’a cessé d’osciller entre sport de cour et sport d’arène dès ces précoces années. Si de base, l’on veut amonceler une frange d’articles de presse et de vieux témoignages passionnés relatant la belle agilité des joueurs de rugby et une violence éclatée qu’en de rares circonstances, il s’en trouve que l’arrivée d’une meilleure popularité de ce sport – vers les années 1890 donc – n’a cessé de décupler les excès de violence sur les terrains. Mais nettement moins en Suisse. Le mêlées se faisaient théâtres de chocs violents et les plaquages – autorisés jusqu’au dessous du cou – se trouvaient parfois fatals. Mais moins en Suisse. Au niveau mondial, les morts commençaient à se compter. Mais pas en Suisse.

« Rapidement le “jeu d’amateur”, digne de ce nom, a dégénéré en parties brutales, parce qu’il fallait gagner à tout prix, avoir la faveur du public, commençant à payer gros, et l’illustration dans la presse. Et c’est parfaitement exact, on enregistra une année 23 morts, ce qui amena une violente réaction et la transformation du jeu de rugby en celui de l’“Association” [ndlr, acceptation du football moderne] infiniment moins sportif et moins brutal ce que le rugby était devenu. »

Les bienfaits et les méfaits du rugby! (Par le plus vieux joueur de rugby encore vivant en Suisse), par Dr. Ed. Lardy – La Suisse Libérale, 19 mai 1930, p.1

En Suisse, tout semblait beaucoup plus doux. Aussi, le football-association est apparu dans ces mêmes années, se voulant être une variante moins agressive que le football-rugby [lire au chapitre “Rugby, pas un sport de combat dans l’acceptation populaire”]. Mais elle ne l’a jamais totalement éclipsé pour autant. Ces mêmes clubs et ces mêmes joueurs qui s’engageaient alors – en 1890 – dans le football-association étaient aussi ceux qui continuaient à constituer par ci, par là des équipes de rugby pour y perpétuer l’héritage. C’est dans ce contexte qu’est né, en 1890, le FC Servette – club de rugby exclusivement. De même pour le Football Club de Bâle, initié à la faveur de Romands – les Drs. Edmond de Reynier, Jacques de Montmollin, Lardy et Monsieur Ferdinand de Reynier – quelque dix ans plus tôt. Mais aussi paradoxal que cela puisse paraître, unique club de rugby dans la dernière décennie du millénaire, Servette était aussi le seul club à ne pas pouvoir le pratiquer, faute de terrain disponible.

Du premier champion suisse au premier match international

Iconographies des différents logos du Football Club de Genève, club de Football-Association, pratiquant épisodiquement le Football-Rugby. [ARCHIVES – 1870-1900]

Le Dr. Lardy était de ces hommes qui ont démarqué la pratique du rugby en Suisse. Trois clubs en Romandie et deux alémaniques – à Bâle et Zürich – s’affrontaient. Et tous sont toujours vivants de nos jours, mais à des degrés vraiment différents. Si bien que, de ce point de vue-ci, l’on pourrait faire remonter le Rugby Club Lausanne comme le premier véritable club de rugby qui ait vraiment perduré depuis le premier championnat en 1871, probablement ancêtre des années 1930 de l’actuel Stade Lausanne. La même probabilité existe dans le lien qui puisse unir le Football Club de Genève et le RC Genève Plan-les-Ouates tout comme le Rugby Club de Zürich et Grasshopper. Difficile, néanmoins, de faire un parallèle franc entre les premiers rugbymen genevois d’alors et les Chevaliers d’aujourd’hui. N’en reste que les vraies équipes fondatrices du rugby en Suisse sont sans doute là. De fait, les premières manifestations organisées de rugby en Suisse eurent lieu à Plainpalais; on peut précisément remonter au 14 octobre 1871, le premier rassemblement d’expatriés anglais au motif du jeu de football. Un samedi destiné à en amener d’autres au calendrier de jeu. Toutes les semaines, de 14h45 à 16 heures, l’on s’adonnait à la forme du rugby d’alors sur les plaines du centre de Genève. Si bien que, deux ans plus tard, au 14 novembre 1873, l’on a été en mesure d’organiser le premier match amical de l’histoire dans le pays; des gus de Genève contres des gus de Lausanne. À huit heures. Ici, la précision fait montre d’organisation. Les belles entre ces deux formations se sont ensuite multipliées. On trouve trace de ces affrontements en 1875, 1878 – cette fois-ci à Lausanne et devant une foule populaire des plus nombreuses – puis chaque année jusqu’au terme du millénaire courant. En 1881, le FC Genève est sacré champion suisse et le rugby se formalise dans la région du bout du lac, jusqu’à la réception (et organisation) du premier match international qui eut lieu en 1898.

Il faut dire, qu’en 1898, plusieurs équipes de football-association se serraient bien la pince pour mettre en place des affrontements de football-rugby. Dans les rapports de leur Assemblée Générale annuelle de janvier de cette année-là, l’on apprend que plusieurs matches trouvaient vie à l’Hippodrome des Charmilles entres le Stade Genevois, le Football-Club de Genève, le Racing Club de Genève et l’Athletic Club Carougeois. Aucun de ces clubs n’était un club de rugby, mais tous le pratiquaient épisodiquement. Et cela se savait bien au-delà des Alpes. Tant est que deux semaines plus tard, le 12 février 1898, le Football-Club de Lyon émet des appels d’offre pour affronter, en football-rugby bien sûr, une équipe groupée de la région de Genève. C’est alors un certain M. Muschamp, grand promoteur du jeu de ballon dans la région lémanique – et « fervent footballer de Genève » –, qui relève le défi; étudiée à Lyon le 6 avril 1898, la décision de l’équipe locale d’affronter une formation resserrée de l’entière Suisse romande est acceptée à l’unanimité et elle se prévoit sur le terrain de la Garance quelques jours plus tard. Ce terrain n’est pas anodin; il se situe sur une vaste propriété, un plateau appartenant au consul d’Angleterre et servant souvent à la pratique de l’Association ou bien même du cricket. À Lyon-Sport, hebdomadaire sportif de la ville adverse, l’on en parle ainsi:

« L’équipe suisse sera composée exclusivement d’Anglais. Quant à l’équipe du F.C.L., nous espérons qu’elle sera à hauteur de sa vieille réputation et qu’elle présentera une défense énergique au team qui lui sera opposé et qui compte des individualités des plus brillantes. Donner des pronostics sur cette rencontre qu’on peut qualifier de sensationnelle serait difficile; en tous cas, on peut être sûr et certain que la lutte sera chaude. Tous les footballers suisses, ainsi que tout ce que Genève et ses environs comptent de sportsmen se rendront certainement en foule à La Garance pour assister à cette belle rencontre internationale, grâce à laquelle Lyon n’aura, désormais, plus rien à envier à la capitale. »

Grand match international à Genève, par Henri Place – Lyon-Sport, 9 avril 1898, p.12

Sur la feuille de match d’alors, recopiée sur l’hebdomadaire lyonnais, l’on compte plusieurs membres de clubs de rugby d’outre-Manche – pour ne pas dire une très large majorité – mais quelques uns aussi provenant des quelques clubs du pays suisse, dont Messieurs Chessex de Montreux, Muschamp et Murphy de La Châtelaine et Mingard de Genève. Ce jour-là – donc – Lyon l’a emporté par six points à trois. Deux essais non transformés à zéro (pénalité suisse) qui ont résulté à un match spectaculaire devant un nombreux clan anglais acquis à la cause helvétique – à en croire les critiques émises quelques jours plus tard. Il faut dire que le Football Club de Lyon n’existait pas depuis longtemps à cette époque. Comme on en lit d’ailleurs, ils cherchaient avant tout à se faire une réputation à la parallèle confrontée avec la capitale Paris, déjà très rodée dans ce sport. C’est là qu’on en comprend que ce match international, au-delà du résultat sportif, laissait de part et d’autre l’opportunité de se montrer dans un sport de niche, sinon pleinement nouveau.

« Cette rencontre, depuis si longtemps attendue, a intéressé au plus haut point le public sportif qu’elle avait attiré sur le magnifique terrain de La Garance, et s’est terminée par la victoire de notre vaillant Club Lyonnais. […] Les Anglais [de Suisse Romande], après chaque tenu, sont tout surpris de voir faire les mêlées ouvertes. Ils n’y sont pas habitués, aussi la partie devient-elle, de ce fait, confuse, le F.C.L. enfonçant tout sur son passage, que l’arbitre lui-même ne peut plus rien distinguer. […] Les spectateurs s’empoignent nous montrant par là qu’ils se passionnent pour le Football Rugby. […] L’arbitre [un Anglais, M-G. Rides] ne parle pas très bien le français, on se comprend mal, lorsque après certains coups de sifflets, les nôtres demandes des explications, ils ne peuvent pas se comprendre. […] Près de 500 spectateurs [qui] ont semblé prendre un vif intérêt et un réel plaisir à voir jouer le rugby qui, malgré les chutes fréquentes, a fini par paraître moins dangereux que les joueurs d’association voudraient le faire croire. »

Grand match international à Genève, par Henri Place – Lyon-Sport, 16 avril 1898, p.12-13

L’équipe seconde du Football-Club de Lyon qui s’était déplacée à Genève en avril 1898 pour y affronter une sélection de rugbymen de la Suisse romande. [ARCHIVES/Lyon-Sport – 9 avril 1898]

Cette rencontre, au-delà de préciser qu’un certain public peu francophone se passionnait déjà pour le rugby en Suisse, remet aussi au centre des discussion la passion pour un sport qui, déjà dès lors, paraissait violent. Sans l’être en réalité [lire au chapitre suivant]. Le journaliste français Henri Place, lui-même, accorde que l’opinion que l’on se fait du rugby en Suisse est bien curieuse. Alors qu’en France, l’Association est moins en verve que le rugby, le contraire est observé dans notre petit pays.

« À Lyon, nous ne voulons pas entendre parler du jeu d’association, redoutant les coups de pied; les footballers suisses, les équipiers anglais composant les équipes suisses où l’on ne pratique que l’association, s’effrayaient par avance des chutes fréquentes et des plaquages dont ils ont eu de magnifiques échantillons. […] Le Rugby leur apparaîtra désormais comme un véritable jeu de tactique où les trucs ne suffisent plus et où l’expérience des joueurs et surtout la cohésion entre les équipiers sont les plus sûrs garants d’une victoire chaudement disputée. […] Le match international est désormais fondé et aura lieu chaque année Pourquoi pas la visite des Suisses pour Noël et notre voyage à Genève pour Pâques ? […] À la saison prochaine, on jouera à Genève le football rugby [même si], comme on nous l’a annoncé, le magnifique terrain de la Garance n’existe plus [et] en attendant que le Racing-Club de Genève ou une Société de football-rugby propage à Genève la pratique et le succès de ce sport qu’à l’avenir l’on saura mieux apprécier. »

Grand match international à Genève, par Henri Place – Lyon-Sport, 16 avril 1898, p.14

En cela, il est une différence de culture sportive – déjà – entre la France (davantage portée sur le rugby) et la Suisse, où la pratique se veut plus menue. C’est aussi à Genève que l’on s’attend la propagation du virus rugbystique, c’est au bout du lac que l’on attend la relève suisso-suisse d’un sport que l’on ne verra – en réalité – jamais disparaître jusqu’à nos jours. Les rendez-vous furent, en effet, pris les années suivantes; l’équipe lyonnaise est bien venue affronter à nouveau des équipes genevoises l’année suivante, en 1899. Mais cette fois-ci, c’est du Servette de Genève que l’on parlait. Les Grenat d’alors avaient enfin pu commencer à s’entraîner à la fin de l’année ’98 avant de disputer leurs premiers matches officiels à Grenoble puis contre Lyon quelques mois plus tard. L’on y reviendra dans un prochain épisode.

Rugby, pas un sport de combat dans l’acceptation populaire

Le rugby, dans la seconde moitié du XIXe siècle, était avant tout une lexie à la provenance floue. Un mot en décalage avec le syntagme de base relatif au sport de ballon. Le rugby, à cette époque, n’était de fait qu’une discipline en emporte-pièce que l’on aimait détacher du commun football. Le ballon de rugby n’était alors ni réellement rond, ni réellement ovale, bien que la caractéristique le définissait déjà hors-norme. Une boule imparfaite de cuir que l’on pouvait prendre des mains, l’emporter d’un bout à l’autre d’un terrain rectangulaire et en faire l’essai en l’aplatissant avec classe et charisme dans l’en-but adverse. La basique est bien là, mais la vision partagée de ce sport – en cette ère dominée par la courbure de l’athlétisme pur – n’avait rien de la conception contemporaine. Si bien que dans l’histoire de la langue française, l’on a longtemps peiné à en distinguer les points de déphasage avec la forme de football la plus prosaïque et universelle qu’il existât alors. Les footballers de l’époque étaient, en réalité, les premiers rugbymen que la Francophonie ait connus il y a, de cela, deux siècles; la plupart s’amusait à pratiquer les deux disciplines, à cette différence près – qu’au rugby – la prise du ballon entre ses bras était admise.

Les pratiquants du rugby sont alors sveltes, pas particulièrement grands (mais ni trop petits non plus) et relativement légers; les initiateurs de la discipline à Lyon dans les années 1880 s’étaient particulièrement développés et renforcés avec quelques piliers dont le poids de coutume s’aplanissait aux alentours des 70kg, soit presque l’équivalence de gabarit d’un arrière de l’époque – pas énorme pour une première ligne. Il n’y a, de plus, dans cette conception ancienne du rugby, aucune notion de combat qui transparaisse ici ou là – celui-ci existe mais ne représente pas la réalité figurative de ce sport en pleine émergence. Le rugby est une pratique athlétique hors de la boursoufflure que certains lui apprêtent encore de nos jours; la thèse du mouvement fait honneur et loi. Celle du plaquage nettement moins, bien qu’il eût tout de même fallu trouver, coûte que coûte, une manière de stopper son adversaire. Soit. Mais la brute musculeuse avait tout du parfait filou, il en était presque écarté des terrains, pas jugé assez sportif, ni assez dynamique pour esquiver les parades adverses. Si bien qu’au moment-même où la pratique se développe en Chine – dans une prédisposition qui s’approche de très près au rugby que l’on connaît aujourd’hui –, les commentateurs français crient à la bizarrerie – bien connue de l’époque – de la pratique martiale (et parfois ancestrale) du sport en Asie. Les “truands” chinois avait l’air bien, dans leur enveloppe de muscle et leur rage carnassière. L’édition du 24 septembre 1898 de l’hebdomadaire sportif Lyon Sport en tirait une belle à ce sujet.

« On ne s’attendait guère à apprendre que le jeu de Football est populaire en Chine ! Mais effectivement, depuis quelque temps déjà, ce jeu a été introduit parmi les habitants du Céleste Empire. […] C’est à Pékin que des clubs athlétiques pareils à ceux qui existent en si grand nombre chez nous autres, occidentaux, se sont formés. […] Voici quelques autres renseignements: Les hommes qui forment l’équipe [de Pékin] sont natifs du nord de la Chine et sont des types de la remarquable race des géants que cette partie du monde produit. Il n’y a pas un homme admis parmi eux s’il n’a pas 6 pieds de haut et plusieurs ont encore quelques pouces de plus (ce qui équivaut à 1 m. 90 en moyenne) et leur poids est de 200 Ib (à peu près à 90, kilos). […] Pendant le jeu, les Chinois laissent libre cours à leurs sentiments en lançant, tout comme chez nous, des cris de joie. Et s’il faut en croire un journal anglais, leur cris de triomphe qui résonnent lorsqu’un des leurs a placé le ballon entre les deux poteaux sont comparés aux cris plaintifs d’un cochon qu’on égorge ! Ils chargent généralement la tête en avant. La seule précaution prise par ces géants est de préserver leur queue, comme si elle valait son pesant d’or […] ils s’adonnent au jeu avec toute leur fougue et excellent dans ce sport si éminemment athlétique. Ce qui manque entièrement dans le football des Célestes: c’est la discipline. »

Le plus étrange club de football du monde, par Henri Place – Lyon-Sport, 24 septembre 1898, p.13

L’on peut même s’en remettre, au plus pur du débat linguistique, à Gérald Antoine qui écrivait dans son ouvrage “Histoire de la langue française, 1880-1914” un distinguo bien trop technique pour séparer le football association d’alors (le football dans sa modernité admise) et le football-rugby. En réalité, c’est dans le regard du supporter que l’on arrive (ou non) à en faire la séparation; autrement dit, de l’œil spectateur, entre l’une et l’autre forme du football, il en ressort les mêmes récits, les mêmes émotions et la même dramaturgie dans les compte-rendus. Sauf pour ce qui concerne, plus spécifiquement, la compréhension des règles de jeu; au football-rugby, les principes du hors-jeu et de l’en-avant – aussi millimétrique soit-il – s’y avèrent encore un peu trop implicites pour les non-initiés. Mais qu’importe – au-delà du débat technique –, l’une ou l’autre sorte de football revenait à pratiquer un sport corrélé à l’athlétisme. En France, notamment, il y a donc l’évocation distinctive entre l’athlétisme pur et – par le plus implicite – l’athlétisme au moyen d’un matériel (le ballon). Le football n’est-il donc pas un sport de brutes ? bien sûr que non, édictèrent les journalistes des premières lignes !

« Combien peu de spectateurs peuvent se vanter de suivre la partie et pourraient expliquer les règles, relever les fautes, indiquer les qualités des équipes en présence tout en appréciant le jeu individuel des équipiers ! Beaucoup de ceux qui ont entendu parler du football ne connaissent que de nom ce jeu si intéressant, où le sang-froid, la décision, le jugement net et vif ont autant de part que les qualités appréciables: la souplesse, l’adresse, la vitesse, l’agilité, l’endurance, la force enfin, non pas brutale mais habile et au service d’une intelligence prompte et d’une adresse raisonnée. Malgré cela, une partie bien jouée les intéresse au plus haut point. La première fois qu’un amateur de sports et des exercices physiques a l’occasion de voir des équipes d’égale force, cette lutte, toute de tactique, offre pour lui un attrait puissant; il ne se lasse pas de regarder et s’étonne que les équipiers cessent si tôt un jeu aussi varié que captivant. Le principal obstacle à la vulgarisation du football est donc que le public ne connaît pas suffisamment ce jeu et ses règles, bien qu’il en comprenne tout l’attrait. Le spectateur qui n’aura personne pour lui en expliquer les principes et les finesses, saisira difficilement et à la longue toutes les règles ; il pourra dire d’abord que c’est un jeu de brutes, mais s’il revient il verra qu’il faut que ces brutes soient aussi intelligentes que souples et agiles. Jeu de brutes! non, certes, car toutes les belles qualités de l’homme sont mises en jeu dans cette lutte violente parfois, mais non brutale. Les trente hommes s’observent, s’efforcent, bondissent, se trompent, s’étreignent même, et le public – dès qu’il est quelque peu initié – ne saurait rester indifférent à cette véritable bataille aux aspects si divers et aux positions se modifiant avec autant de mobilité que de promptitude. »

Vulgarisation du football, par Henri Place – Lyon-Sport, 29 octobre 1898, p.12

Il n’était alors pas besoin d’apparaître dans un style de pur combattant pour pénétrer sur le terrain de jeu. Aussi fallait-il se révéler bon stratège. Et à ce niveau, les échanges “entre athlètes purs” et “footballers” y étaient par ailleurs fréquents et il en démordent dans l’actualité de ces années belles. L’exemple parlant du Dauphinois Noël Mable, dont le portrait transparaît dans l’édition du 8 octobre 1898 de Lyon-Sport se révèle syntagmatique de l’entier propos; spécialiste – même si le terme se révèle être bien trop gros – de cross-country au Stade Grenoblois, le gaillard est en réalité surtout un homme d’athlétisme, d’athlétisme pur. Et à ce titre, il court en montagne et joue avec l’équipe seconde de l’équipe de football(-rugby) de son club. Comme quoi, le rapport entre les deux disciplines s’y voulait étroit, où les secteurs variés de l’athlétisme étaient opposés du reste des disciplines sportives. Le cyclisme, l’escrime, la gymnastique, le canotage, l’hippisme, les chenils ou encore le tir aux pigeons étaient alors autant de pratiques sportives qui s’opposaient à l’athlétisme (pur) – pour lequel le football dans ses acceptations diverses appartenait.

About Yves Di Cristino (518 Articles)
Rédacteur en chef et cofondateur de leMultimedia.info. Membre de l'Association Internationale de la Presse Sportive (AIPS). Master en Sciences Politiques à l'Université de Lausanne.

2 Comments on Dès 1870, le va-et-vient continuel entre le Football-Rugby et le Football Association en Suisse

  1. Felipe Lopez Hill // 27 avril 2020 à 00:18 // Réponse

    Merci Yves… magnifique travail

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