Après Orioxy, la harpiste Julie Campiche réinvente le jazz avec son nouveau Quartet

Julie Campiche est une artiste de conviction, passée seize ans par le Conservatoire de Genève à l’étude de la musique classique avant de changer diamétralement de voie. Elle se réinvente au tournant de ses 20 ans, en 2003, dans l’improvisation et le jazz ; pour une harpiste de formation, le tournant était osé mais elle est parvenue à se faire valoir. Elle a appris sur le tard les plus grands jazzmen du dernier siècle et s’est grandement révélée dans plusieurs projets musicaux à succès qu’elle a elle-même instigué. Co-leadeuse du groupe Orioxy (avec Yael Miller) pendant huit ans, elle fonde le Julie Campiche Quartet en 2016 et en révèle, trois ans plus tard, en février 2020, le premier album “Onkalo”. Et elle ne s’arrête certainement pas là…

Pendant près de huit ans, Julie Campiche a partagé avec Yael Miller le lead du groupe Orioxy. Le groupe s’était formé par un concours heureux de circonstances et de parcours personnels perçants au détail. Israélienne d’origine, Yael Miller est passée par le conservatoire – puis l’armée – dans son pays natal, l’envol précaire vers un rêve américain compliqué, le retour en Europe sur sol français avant de suivre son amoureux de l’époque à Genève. En quelques bribes – l’existence de Yael Miller ne se résume pourtant pas qu’à cela –, l’on en retrace bien le chemin qui l’a menée (sans prévision, ni provision de bel art) vers l’un des projets romands les plus en vue de son début de carrière dans la musique, avec lequel trois albums ont été révélés entre 2008 et 2016, année du dernier concert du complexe avant la scission définitive. Les quatre membres se sont ensuite tournés vers d’autres projets ; Yael (accompagnée du batteur Roland Merlinc) s’est dédiée à une carrière solo – avec un premier album “00-08” sorti en novembre 2018 –, tandis que Julie Campiche s’est retournée vers la création d’un nouveau Quartet personnel, au sein duquel le contrebassiste Manu Hagmann a, lui aussi, trouvé refuge.

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Au vrai, le sillon final qui a eu raison d’Orioxy n’a pas réellement marqué la fin d’une époque pour Julie Campiche, car c’est bien d’elle que l’on parle. Deux semaines après le dernier concert, elle remontait déjà sur les planches avec son nouveau projet, frais et transcendant. C’est que la jeune femme d’alors 33 ans (née en 1983) avait déjà pensé la suite – avec des volontés aussi nouvelles que renversantes. « Je commençais à avoir des désirs artistiques différents, il me manquait un peu d’ouverture et c’est ce que j’ai cherché avec le Julie Campiche Quartet », assure-t-elle convaincue du virage entrepris – celui d’une pop jazz cadrée et arrangée au moins possible vers un sentier moins battu, teinté d’une plus large improvisation – soutenu par des musiciens de bonne connaissance (parmi lesquels Léo Fumagalli au saxophone et Clemens Kuratle à la batterie). Mais pour en comprendre mieux l’histoire, encore faut-il faire meilleure connaissance avec l’instigatrice de cet entier projet – dont le premier album “Onkalo” est fraîchement sorti le 1er février dernier.

Les quatre membres du groupe Orioxy se sont tous tournés vers d’autres projets ; Julie Campiche [à droite sur la photo] s’est versée à la création d’un nouveau Quartet personnel, au sein duquel le contrebassiste Manu Hagmann [à gauche] a, lui aussi, trouvé refuge. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Lausanne]

Trente ans de variances musicales à la harpe

Il y a deux instants proéminents dans la carrière musicale de Julie Campiche, en réalité. Le moment où elle a découvert – pour de vrai – le jazz aux alentours de ses vingt ans. Et le moment (beaucoup plus ancien) où, d’un coup de tête, vers ses six ou sept ans, elle s’applique à vanter les vertus de la harpe à ses parents, dans le but qu’ils l’inscrivent à l’école de musique. La famille n’était pourtant pas particulièrement versée à l’art de la musique. Mais la jeune fille eut insisté, apparemment. « J’ai toujours été ouverte à la musique et à l’art en général mais je n’ai jamais tiré un quelconque appétit pour la harpe dans le cadre familial. C’était plutôt une surprise, pour mes parents, que je m’adonne à cet instrument. » Quoi qu’il en soit, aucun de ces deux instants – aussi déterminant soient-ils – n’ont jamais été réfléchis. « Quand j’ai commencé à faire de la harpe, enfant, je n’avais aucun projet professionnel en vue. En tous cas, jusqu’à mes vingt ans, je n’imaginais pas que l’on pouvait gagner sa vie avec ; à aucun moment, je ne me projetais dans une carrière de musique classique – car la harpe, de base, est un instrument destiné au classique plus qu’au moderne », précise-t-elle alors. Elle était pourtant, à cet instant, enrôlée au conservatoire de Genève, « mais sans ne jamais prendre au sérieux la voie que j’entreprenais. Ça ne me bottait pas de consacrer huit heures par jour à la musique classique. » Julie a alors dû se recentrer mais la révélation du jazz a pris son temps pour arriver. Il aura tout de même fallu quinze ans de harpe classique pour que le déclic opère enfin, à une occasion aussi anodine que renversante. Au terme de sa maturité fédérale, à 18 ans, elle quitte le conservatoire – sans regret aucun –, prend une année sabbatique et se laisse porter par un tout autre chant musical mais pas à un autre instrument. Comme quoi, « le fait que je n’ai jamais arrêté la harpe prouve bien que ce n’était pas qu’une simple lubie d’enfant. J’ai simplement compris, très tôt, que le classique n’était pas fait pour moi. Pas la musique classique en elle-même, mais c’est le contexte d’études de la musique classique au conservatoire qui ne me plaisait pas. »

« Le jazz, c’est de l’improvisation et le découvrir sur scène comme je l’ai fait, c’est pratiquement l’adopter »

 Julie Campiche

À cet instant précis, pourtant, elle avoue ne pas savoir qui est Miles Davis et ô combien il était, en réalité, le pionnier d’un art qui lui était parfaitement méconnu. C’est qu’il fallait sortir l’idée – ce qu’elle ne tardera pas à faire – de la harpe jazz, un domaine novice et novateur qu’elle tentera de maîtriser à la lumière de son autodidactisme. « Ce qui est sûr, c’est qu’à l’époque, la harpe jazz ne paraissait absolument pas rationnel. » C’est que le jazz est un univers qui apparaît être à l’opposé complet de son approche d’étude classique. « C’est un instrument très inhabituel dans le milieu mais j’ai appris à ne jamais avoir peur du ridicule », avoue-t-elle avec légèreté. Dès lors entrée dans ce nouvel univers – à un moment précis où elle est invitée à remplacer une harpiste dans un groupe de jazz en 2003 –, elle ne l’a plus quitté. Et ça fait désormais seize ans que ça dure. « Ça fait seize ans que j’essaie », corrige-t-elle plutôt. « Je ne sais pas ce qu’il se passait mais j’ai tout de suite su que j’avais envie de faire ça. Parce que le jazz, c’est de l’improvisation et le découvrir sur scène comme je l’ai fait, c’est pratiquement l’adopter. » Dans l’urgence, à peine la vingtaine, Julie Campiche venait de trouver sa voie. Et cela ne semblait pas gagné d’avance, à priori.

Léo Fumagalli, au saxophone, est l’un des jeunes prodiges du Quartet. C’est notamment à lui qu’on lui doit (réellement) la composition musicale de la cérémonie des remises de médailles aux derniers JOJ de Lausanne. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Lausanne]

« La musique est un langage, elle a sa grammaire mais aussi sa pratique »

« Les partitions de jazz, je ne les connaissais pas, je ne savais pas improviser non plus. J’ai longtemps eu un sentiment de décalage par rapport aux autres. » L’appréhension du partage musical n’a sans doute pas été une douce sinécure et pourtant, Julie avoue ne pas garder un souvenir impérissablement mauvais de cette époque. « C’est ce saut dans le vide qui m’a beaucoup appris. Je n’ai jamais eu la possibilité de trouver un harpiste de jazz qui m’apprenne réellement les ficelles de la pratique. J’ai fait mon apprentissage seule. » D’une certaine manière, son ignorance s’est révélée être sa meilleure amie, son inconscience, son véritable catalyseur.

Toujours est-il qu’on continue de parler, ici, d’une époque un tantinet révolue, celle des aventures débrouillardes de Julie Campiche. Entretemps, faut-il le mentionner, la jeune mère a tout de même intégré – concours de circonstances le voulant également, au tournant du semestre d’automne 2014 – la Haute École de Musique (HEMU) à Lausanne. À l’heure de la création d’Orioxy, elle avait déjà tenté d’y entamer un bachelor, « mais ils n’étaient pas encore prêts pour me recevoir. C’est cinq, six ans plus tard qu’ils m’ont eux-mêmes rappelé pour y suivre les cours de bachelor en harpe jazz. » Une première révélation, donc. « Ça a été l’opportunité de solidifier mes bases dans un contexte très cadré et plus scolaire. » Quelques années plus tard, en 2020, elle y termine son master en composition et performance jazz, un parcours aussi suivi que détaillé qu’elle n’aurait jamais cru entreprendre il y a une décennie de cela. « Je dois avouer que la HEMU s’est révélée très complémentaire à ma débrouillardise. »

« J’ai toujours eu une grande souplesse vis-à-vis des choses qui m’arrivaient, tout en assurant garder la pleine maîtrise de ma vie »

 Julie Campiche

Au final, passée par le conservatoire – où elle accumulait les cahiers de retard –, puis par la HEMU où elle a appris à se cadrer davantage, Julie Campiche aura dessiné de son bon vouloir un trajectoire d’études aussi unique que dynamique. « J’ai finalement toujours adoré faire de la musique, même si j’ai toujours eu des difficultés avec l’aspect plus cru des études théoriques. La musique est un langage, elle a sa grammaire mais aussi sa pratique. Apprendre le chinois à l’école est autrement différent que le pratiquer sur place en Chine, dans un environnement nettement plus exigeant. La musique suit une même logique », explique-t-elle alors. Entretemps, ce n’est pas que la jeune femme a improvisé l’entier de sa vie, elle a juste su éviter les pièges de la psychorigidité : « J’ai toujours eu une grande souplesse vis-à-vis des choses qui m’arrivaient, tout en assurant garder la pleine maîtrise de ma vie. Je me suis rendue disponible à la vie, quand bien même je n’ai jamais été vraiment prévoyante, sans ne jamais réellement savoir ce que je voulais vraiment pour mon futur. » C’est dire, à ce stade, que se laisser porter par sa propre existence ne mène pas nécessairement dans un no man’s land ; Julie Campiche en offre, à sa manière, une preuve implacable. La suite le démontre encore.

Le jazz de Julie Campiche est teinté d’une plus large improvisation et soutenu par des musiciens de bonne connaissance (parmi lesquels Clemens Kuratle à la batterie). © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Lausanne]

Onkalo (Finlande)

On y revient ; le vernissage du premier album du Julie Campiche Quartet a eu lieu le 17 janvier dernier au Chorus à Lausanne. Un album, trois ans après la création du groupe, qui se révèle de très belle réalisation. D’ailleurs, pour son premier vernissage de son histoire, le Julie Campiche Quartet était retourné au Chorus, à Mon-Repos, là où s’eut tenu, il y a trois ans et demi, le premier concert du quatuor. Un rendez-vous symbolique. “Onkalo” est donc officiellement sorti le 1er février et témoigne de récits détonants pour presque chacun des six titres qu’il présente. À commencer par le titre éponyme – le troisième sur le disque – dont le nom, lui-même, n’est nul autre que celui du premier site d’enfouissement des déchets radioactifs de haute activité dans une région reculée de Finlande, à un kilomètre de la centrale nucléaire d’Olkiluoto. Le titre – d’une durée longue de 11:44 minutes – interpelle alors profondément ; de la musique qui va avec la question du futur de la race humaine face aux déchets nucléaires à vie longue qui ne se désintègrent – en réalité – qu’en une période (éternelle) de plusieurs centaines, milliers, voire parfois millions d’années.

« Il y a cinq ans, je ne me serais jamais vue en tant que compositrice, interprète. Aujourd’hui, j’ai aussi envie de développer cette facette de ma personnalité artistique »

Julie Campiche

Et Julie Campiche, dans sa composition, réintègre bien le sens de ce récit maussade. Une réussite ; “Onkalo” débute dans une symphonie d’angoisse – contrebasse appliquée –, l’écho grave des cordes se suffisant à lui-même face à l’aigu d’un saxophone enjoué. Il y sied une ambiance sauvage, un air de western, de far-west, d’apocalypse ou d’un safari braconnier. C’est l’histoire d’un désert miné, en somme. En attendant, de son côté, la harpe se triture. Puis se révèle sous un air plus doux, plus musical ; on en revient à du jazz voulu “classique”. Mais diantre par quoi il a fallu passer pour se laisser bercer par l’air de cette mélodie. Pourtant, que l’on ne s’y méprenne pas ; tout est finalement inconventionnel dans la méthode appliquée. C’est du jazz et on voit finalement bien comment le Quartet le définit sur scène : harpe balayée et contrebasse… basse. Et puis, vous en avez entendu des masses une batterie qui donne la réplique à une harpe. C’est, à tout le croire, le jazz de Madame Campiche. Dans ce premier album, il n’y a presque que cela, dirons-nous : des sonorités primitives, africaines, caverneuses. Un art de composition unique et singulier présent un peu partout dans le répertoire de ce six-titres, à l’aune également de “Flash Info” – versant du n’importe quoi artistique et jazzy du quatuor et à l’image des médias, si on le veut bien –,  de “Dastet Dard Nakoneh” (merci, en langue persane) ou encore du rappel “Lepidoptera”, une charmante histoire de chenilles. Pourquoi pas.

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Au Chorus, par ailleurs, il n’a pas seulement été fait œuvre des seules musiques enregistrées pour le disque. Il y eut d’autres composition de belle facture. “Aquarius”– joué pour la première fois en live – du nom du tristement célèbre bateau de migrants ; une évocation des profondeurs marines, au rythme d’une bande son d’un bon reportage d’Ushuaia. Sacrée résonnance de cymbales. Ou encore le titre “Parenthèse”, illustratif de tout ce qui précède, la patte créative de Julie Campiche s’y retrouve parfaitement. Et cette richesse provient aussi de l’activité de la meneuse du groupe ; elle se révèle, aujourd’hui, également talentueuse compositrice. « Il y a cinq ans, je ne me serais jamais vue en tant que compositrice, interprète. Et aujourd’hui, j’ai aussi envie de développer cette facette de ma personnalité artistique. »

Julie Campiche s’est révélée, en Romandie, harpiste de renom. Et pourtant, quand elle s’adonne aux affaires de composition, elle abandonne (quelques instants) sa harpe pour parfaire ses créations à la voix et au piano. « Dans ce registre, j’ai trop de réflexes digitaux sur la harpe. » © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Lausanne]

De l’intensification de ses mandats de compositrice-arrangeuse

Elle ne s’en insurge pas, depuis un peu plus d’une année, Julie Campiche se fait aussi connaître pour ses talents affichés de compositrice et arrangeuse. En tous cas, elle s’assume désormais volontiers ainsi, aussi. C’est à elle que le canal de radio “Espace 2” de la RTS lui doit notamment son nouveau jingle (depuis 2016 et jusqu’en mars 2020). « C’est une idée que j’ai élaborée quand la RTS a mis en concours un travail de composition il y a trois ans. C’est la première fois que j’utilisais des outils informatiques pour faire de la production et je m’y suis plu. » En outre, l’artiste voit désormais ses mandats s’intensifier. En novembre 2019, elle est également engagée pour assurer un arrangement entre un orchestre baroque en Allemagne et son Quartet, avant de participer, début 2020 – avec d’autres artistes issus de la HEMU – à la composition d’une bande musicale pour le spectacle “Body City”, élaboré dans le cadre des Jeux Olympiques de la Jeunesse de Lausanne tenus en début d’année. Cette année, elle a aussi été appelée à se produire dans un concert en solo pour le compte d’un petit festival en ville de Berne, une ode à ses créations. « Ce travail de composition se révèle vraiment complémentaire avec mon actualité de groupe. La composition se veut être une activité vraiment solitaire et se démarque en net du 80% de travail de management nécessaire à la tenue du Quartet », raconte-t-elle dès lors. D’autant plus qu’à la composition, elle abandonne (quelques instants) sa harpe pour parfaire ses créations à la voix et au piano. « Dans ce registre, j’ai trop de réflexes digitaux sur la harpe. »

Enfin, pour ne définitivement rien manquer de l’actualité de Julie Campiche, l’on notera encore son nouveau projet de groupe – le “Julie Campiche Strings Project” – dont les premiers concerts en résidence se sont tenus du 20 au 23 janvier derniers à l’AMR de Genève et dont les compos sont évidemment signées, avec un savant mélange entre le jazz mais aussi – la revoici – la musique classique. Le contrebassiste d’Orioxy et du Quartet Manu Hagmann a, lui aussi et encore, contribué au lancement de ce nouveau groupe mais sera remplacé à partir du mois de novembre par un nouveau musicien titulaire danois, Jasper Hoiby – notamment passé par le Montreux Jazz Festival en 2011 avec son groupe Phronesis. Séverine Morfin au violon alto, Éric Longsworth au violoncelle et Christophe Calpini en as de l’électronique et des percussions viendront ensuite compléter le groupe. Car le but du projet est aussi celui-ci : réunir des musiciens d’horizons fort différents. Ça promet.