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Mujinga Kambundji, haut fait du sprint helvétique au Qatar

Mujinga Kambundji décroche le bronze mondial sur 200 mètres à Doha dans une finale où aucune des finalistes n'avait décroché de médaille mondiale auparavant

Envoyé Spécial au
Khalifa International Stadium, Doha (Qatar)

Pour sa première finale mondiale, Mujinga Kambundji a créé un sensationnel exploit en s'adjugeant la médaille de bronze sur 200 mètres en 22”51, derrière l'intouchable Dina Asher-Smith et l'Américaine Brittany Brown. Ce podium est d'autant plus marquant que les trois athlètes qui l'ont foulé n'ont jamais obtenu la moindre médaille individuelle dans une grande compétition internationale auparavant. Pour la Britannique, plus particulièrement, ces Mondiaux de Doha sonnent comme une sonnante révélation; en plus d'un statut de favorite assumé, elle a abaissé sa marque nationale sur les deux disciplines reines du sprint, sur 100m (10”83) et 200m (21”88), devenant même la première Britannique à être sacrée sur le demi-tour de piste.

Après sa médaille de bronze sur 200m à Doha, il manque désormais à Mujinga Kambundji de réaliser une finale mondiale sur 100 mètres. Voire une finale olympique si elle s'en trouve les jambes et la tête pour... Certainement! © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Doha]

« Je n’arrive pas encore à réaliser que j’y suis enfin parvenue; je suis tellement soulagée et si heureuse », lâchait grand sourire Mujinga Kambundji en zone mixte mercredi soir, au terme de sa finale du 200 mètres. Pour sa première finale mondiale, la Bernoise s’est affranchie de toute pression pour aller cueillir la médaille de bronze sur le demi-tour de piste en 22”51, qui reste tout de même à près de trois dixièmes de son record de Suisse établi à Bâle fin août. Pourtant, très loin de la très attendue Dina Asher-Smith – qui bat le record national de Grande-Bretagne (21”88) –, elle est sortie du virage en troisième position et s’est arrachée sur les 100 derniers mètres pour éviter le retour de l’Américaine Anglerne Annelus. À coup sûr, ce succès – qui relève de l’exploit, en ce qu’elle devient la première Suissesse à monter sur un podium mondial depuis Anita Weyermann sur les 1500 mètres des Mondiaux d’Athènes en 1997 – est dû grâce à un travail de fond – tant émotionnel que physique – mené depuis une année. En août 2018, manquant à deux reprises le podium aux Championnats d’Europe de Berlin (à chaque fois quatrième sur les 100m et 200 mètres), elle a cette fois vaincu le signe indien au meilleur moment à Doha. « Avant, j’avais peut-être trop d’attente. Cette fois, j’ai simplement pensé qu’il faille faire une bonne course et voir ce qui en ressort, même si je savais que la médaille mondiale n’était pas inaccessible », a-t-elle ajouté. Le boost mental et physique attendu au sein de la délégation helvétique est ainsi arrivé, à deux jours du début des séries des relais 4x100m, dont l’objectif premier sera de viser une qualification directe pour les Jeux Olympiques de Tokyo en 2020.

« J’étais tellement concentrée que je n’ai pas vu tout de suite ma troisième place. Je ne regarde, en réalité, jamais à gauche, à droite pour me situer par rapport à mes adversaires. C’est comme cela qu’on parvient à réaliser de bonnes courses »

Mujinga Kambundji, médaillée de bronze mondiale du 200 mètres

Chez toutes, il a surtout fallu faire preuve de sang-froid sur la piste du Khalifa International Stadium, y compris pour les filles qui – d’apparence – semblent appartenir aux athlètes de meilleure expérience. Pour Dina Asher-Smith, d’autant plus – qui jouissait d’une chance de titre inouïe après les forfaits successifs de Marie-Josée Ta Lou, Dafne Schippers, Elaine Thompson et Shaunae Miller-Uibo –, il a été question d’ôter tout voile de dépression nerveuse au départ, comme cela avait pu être le cas il n’y a encore pas si longtemps, aux Jeux Olympiques de Rio en 2016 ou encore lors des deux derniers Mondiaux à Londres en 2017 et Pékin en 2015, où elle n’a jamais pu monter sur le podium. « Je me suis rappelée que je ne devais plus jamais ressembler à cette fille si inexpérimentée, si impréparée ou si nerveuse que j’aie pu l’être plus jeune. Je savais qu’en évacuant tout cela, je serais capable de l’emporter », avait-elle affirmé en conférence de presse peu après son sacre. « Il y a encore de nombreuses choses à travailler, mais je sais devenir de plus en plus forte et expérimentée physiquement et mentalement depuis ce soir. » L’histoire est également palpable pour la désormais vice-championne Brittany Brown qui œuvre, au quotidien, en tant qu’assistante de santé en Californie pour les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Pas encore professionnelle et concourant sans sponsor aucun, elle s’est affirmée au plus haut niveau mercredi soir, hors des championnats NACAC. Son seul titre, avant Doha, a été glané cet hiver à New-York, où elle s’est imposée sur les “hybrides” 300 mètres des championnats indoor des États-Unis. Sans nul autre pareille, l’année 2019 impose à la jeune sprinteuse (24 ans) ses meilleurs moment de gloire sur le plan sportif. « Je suis guindée d’un honneur pareil », a-t-elle alors affirmé devant les journalistes. « C’est une victoire – pour moi – qui donne crédit à tout ce que j’ai pu faire dans ma vie, des petits jobs étudiants à la mise en lumière dans des Mondiaux d’athlétisme. » Cette fois, médaillée de bronze, Mujinga Kambundji règne entre ces deux mondes fortement opposés; ce qui n’empêche que la pression des grands soirs n’ait pu être un facteur perturbateur à qui s’y laisse prendre. « J’ai souvent été quatrième, cinquième ou même neuvième. Mais je ne m’imaginais pas être capable de cueillir une médaille sur la scène globale », précisait-elle en rétrospection d’une carrière, susceptible de prendre un tout autre tournant depuis ces instants de liesse partagés dans la nuit qatarie.

La Bernoise ne s’est, à aucun moment, laissée prendre par le vertige d’une finale mondiale. Elle a certes tenu un visage très fermé, s’est montrée peu démonstrative à l’annonce de son nom lors des présentations mais elle a su maintenir cet état d’extrême légèreté qui l’a portée sur la troisième marche d’un podium de qualité, quand bien même inédit. « J’étais tellement concentrée que je n’ai pas vu tout de suite ma troisième place. Je ne regarde, en réalité, jamais à gauche, à droite pour me situer par rapport à mes adversaires. C’est comme cela qu’on parvient à réaliser de bonnes courses », avait-elle alors assuré. Cette qualité de meneuse, de par son attitude positive et confiante, est par ailleurs remarquée par l’ensemble des filles de l’équipe nationale suisse du relai 4×100 mètres, réunies jeudi après-midi lors de la traditionnelle conférence de presse d’avant-compétition. « C’est une fille qui est étonnement relax; on voit comment elle se prépare », expliquait la relayeuse Cornelia Halbheer. « Elle témoigne d’un très grand professionnalisme. Elle ne se prend pas la tête et on voit qu’elle fait ce qu’elle aime le plus. » « Son attitude, plus que de par ses évidentes performances de relief, est révélatrice et source de grande inspiration pour nous toutes », complétait Salomé Kora.

« Je suis heureuse d’avoir montré le chemin de la victoire à Doha », lâchait Mujinga Kambundji. « Je suis fière d’avoir pris le lead sur le sprint suisse, qui tend à bien se développer. » © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Doha]

« Que les filles puissent être aussi fières de moi, cela me touche énormément car ce sont des moments (clefs) qui ont été dûment travaillés depuis quelques années », expliquait Mujinga Kambundji, heureuse d’être considérée comme un exemple pour ses pairs, mais aussi auprès des plus jeunes. « Ce n’est que de l’expérience acquise lors de mes dernières grandes sorties internationales. » Une médaille mondiale – le bronze – d’une toute autre saveur, lui avait pourtant déjà été remise à Birmingham aux championnats du monde indoor en mars 2018; elle avait alors terminé le sprint court des 60 mètres troisième derrière les Ivoiriennes Murielle Ahouré et Marie-Josée Ta Lou. « C’est probablement à cet instant-ci que j’ai pris conscience d’un potentiel sur le plan international, mais jusqu’à aujourd’hui, je n’imaginais pas le sprint suisse capable d’arriver à tel sommet. » En réalité, du temps de son exil à Mannheim (Allemagne), où elle s’entraînait auprès du coach Valerij Bauer, la Bernoise a surtout appris à se construire elle-même; à 17 ans, elle était déjà championne suisse et établissait déjà son statut de sprinteuse la plus rapide du pays. Mais quand bien même, cela ne suffisant pas, la jeune fille s’est toujours montré réaliste, dit-elle. « J’ai toujours pris en compte que la réalité de la Suisse était bien différente de celle européenne et mondiale. Je savais qu’en 11”50 [ndlr, sur les 100m] – à l’époque, en 2013 –, on était encore très loin du très haut niveau. Mais je me suis assurée de progresser chaque année bien que le processus ait été long et complexe. » Si bien qu’en 2014, elle passe pour la toute première fois de sa carrière sous la barre des 23” secondes sur le demi-tour de piste; en 2018, pour la première fois sous les 11” sur les 100m. « C’est depuis lors que j’ai appris à être mûre; l’année passée surtout, après Birmingham et Berlin, j’ai persisté dans ma manière de procéder. J’ai toujours fait mon chemin quoi qu’il arrive. Je savais que le sprint était sans doute la discipline la plus fermée pour une médaille mondiale, bien que – dans ma vie – les médailles, j’ai toujours aimé les collectionner », plaisantait-elle, toujours épanouie et forte d’une énergie positive qui l’a entourée depuis son arrivée à Doha mercredi soir 25.

Bien évidemment que cette explosion de joie survenue sur la piste du Khalifa International Stadium n’était pas à même de s’atténuer à l’heure des cérémonies du début de soirée jeudi. « C’est quand j’ai reçu ma médaille que j’ai vraiment réalisé que j’étais sur un podium mondial. J’ai juste pris le temps de profiter du moment et de la vue imprenable sur la piste. » Pour ne rien enlever à la symbolique du moment, c’est le Président de l’IAAF Sebastian Coe qui lui a remis en personne le bronze autour du cou; une étape protocolaire de plus – en réalité – à l’ensemble des événements informels auxquels elle a dû se prêter toute la nuit dernière. « Je n’ai pas vu le temps passer ces 24 dernières heures. Entre les accolades avec ma famille, les tests antidopage, la conférence de presse et le retour à l’hôtel, cela a pris du temps avant que je me retrouve au calme dans mon lit », expliquait-elle. N’en reste que le sprint suisse, faut-il ne pas l’oublier – a connu quelques tristes déconvenues en début de semaine au Qatar. Puisse cette nouvelle médaille servir de déclic pour les poursuivantes ?

Le sprint suisse s’est (souvent) perdu sur des insuffisances mentales

Les jambes sont toujours bonnes, à les entendre. Mais les résultats ont souvent – encore à Doha – manqué à l’appel. Problème: la frustration que ces décalages engendrent n’ont cessé d’amenuiser les espoirs de performance fondés en début de championnats par Philipp Bandi. Alors, certes, il y a des athlètes qui détiennent en elles une garantie évidente et avérée de résultats dans leurs disciplines respectives; Mujinga Kambundji et Lea Sprunger font assurément partie de celles-ci, après leur qualification en finale et leurs médailles européennes et mondiales. D’autres, en revanche, étaient attendues au tournant. Mais elles ont finalement échoué à cause d’insuffisances mentales, plus que physiques. Salomé Kora, Sarah Atcho et Ajla Del Ponte ont toutes trois manqué leur qualification en demi-finales du 100m et 200 mètres, souvent pour un manquement minime dans leur réglages de courses. « Je suis restée très déçue de ma course car je me suis sentie capable de faire beaucoup mieux. Peut-être que la déception m’aidera à me motiver pour la saison prochaine », regrettait Salomé Kora qui visait une qualification pour les JO de Tokyo et une demi-finale à Doha. « L’échauffement était parfait, les sentiments étaient là mais je ne sais pas ce qui s’est passé. Les conditions au Qatar ne m’ont jamais vraiment dérangé et cela ne doit pas être une raison pour ne pas performer. » Certes, si la température avoisine les 45 degrés par à coups durant la journée, il n’en est assurément rien dans une stade rénové, équipé d’un complexe système d’air conditionné. Bien au contraire, pour des athlètes internationaux, les conditions y apparaissent paradoxalement parfaites. Sans compter que, d’accoutumée, les sprinteurs et sprinteuses se révèlent particulièrement à l’aise sous la chaleur. « Il faut aussi dire qu’un athlète n’a pas nécessairement l’énergie suffisante pour s’occuper de ces inconvénients qui interviennent hors de toute considération sportive. Nous n’avons donc pas nécessairement d’autres choix que de nous adapter », lâchait alors Sarah Atcho.

« Les séries restent, pour nous, des courses qui doivent être parfaites dans leur réalisation. Nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas être agressives »

Sarah Atcho, sprinteuse suisse invitée aux championnats du monde de Doha

La Lausannoise – justement – créditée d’un temps de 23”29 en qualifications du 200 mètres lundi soir s’est finalement révélée trop juste – comme tout du long de la saison par ailleurs – pour espérer passer le tour. Elle a terminé quatrième à 14 centièmes d’une qualification à la place, ce qui n’est pas sans rajouter quelques amères regrets au vue des lourds forfaits de Marie-Josée Ta Lou et Dafne Schippers dans sa propre série. Pis, la forme semblait bonne après un camp d’entraînement réussi à Belek en Turquie quelques jours plus tôt. « Il faut faire sa place sur les 200 mètres, je voulais prouver que j’étais capable de mieux et que mon invitation pour ces Mondiaux n’était pas fortuite », expliquait alors la Lausannoise. « J’ai passé les meilleurs entraînements depuis très longtemps en Turquie [ndlr, avec Swiss Athletics]. Cela nous servira bien évidemment pour les épreuves du relai mais ils étaient également destinés à me porter pour mes séries personnelles. C’est frustrant. » Seulement, chez nos bons Suisses – et de manière très objective – peu nombreuses peuvent véritablement se permettre d’en garder sous le pied lors des premiers tours qualificatifs dans un Mondial; Lea Sprunger l’a, certes, fait sur ses séries du 400 mètres haies mardi soir – et peut-être même en demi-finales mercredi, terminant deuxième avec de la marge. Mais c’en est à peu près tout. « Les séries restent, pour nous, des courses qui doivent être parfaites dans leur réalisation. Nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas être agressives », soutenait toujours Sarah Atcho, qui est arrivée à Doha au premier jour des festivités pour y travailler, en fonction des conditions, sur des entraînements fortement raccourcis.

« Ce n’est que de l’expérience acquise lors de mes dernières grandes sorties internationales. » Ce à quoi s’ajoute, bien évidemment, l’ensemble d’une énergie positive qui l’a entourée depuis son arrivée à Doha mercredi soir. Bien évidemment que cette explosion de joie survenue sur la piste du Khalifa International Stadium n’était pas à même de s’atténuer à l’heure des cérémonies du début de soirée jeudi. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Doha]

Le gros du travail, en effet, a surtout été réalisé à Belek, dans des conditions très optimales pour les sprinteuses suisses. « C’était un déclic personnel », assure Sarah. « J’y ai réalisé mes temps plus rapides en carrière à l’entraînement. Malheureusement, la tête ne suit pas toujours. J’ai refait des séances avec ma coach mentale [ndlr, Valérie Andreeto], avec le but premier de ne jamais partir défaitiste en amont d’une course. » C’est ce qui a eu raison d’elle, en réalité, depuis sa rentrée à Doha le 3 mai dernier à l’occasion du meeting d’ouverture de la Diamond League et qui n’a cessé de la poursuivre tout cet été, ponctué par une apparition en demi-teinte en finale des championnats suisse à Bâle le 24 août dernier. « C’est la première fois que je fais autant de contre-performances dans une saison », précisait-elle. C’est que la jeune femme tend à trop se disperser dans les moments qui comptent vraiment, dans les chambres d’appels et probablement même en dehors du giron sportif. Sans compter que le bilan helvétique – bien avant la médaille de Muji – ne tournait pas nécessairement en faveur d’une remise en confiance collective mais « les éliminations de mes amis [ndlr, Kariem Hussein, Salomé Kora ou encore Alex Wilson] ne devaient pas m’affecter. » C’est bien cela, faire abstraction du pattern psychologique qui pèse dans les compétitions d’envergure internationale, surtout quand on est sujet à la pression des grands soirs (comme Sarah).

Lire également: Sarah Atcho, sa guerre psychologique pour enfin l'emporter face aux meilleures mondiales

Il semble toutefois que le travail de routine des sprinteuses – surtout – détonne des régimes d’entraînement auquel se prêtent nombre de top athlètes mondiales; la Britannique Dina Asher-Smith ou la nouvelle championne du monde du 100 mètres Shelly Ann Fraser-Pryce en sont des exemples illustratifs de la qualité de leurs sessions préparatrices; « courir devient forcément une obsession si l’on veut atteindre le meilleur niveau possible sur une discipline de sprint », lâchait, plus tôt dans la saison, la Jamaïcaine. « Le vrai défi est de trouver un équilibre précis entre le “on-” et le “off-track” », complétait la Britannique. Si bien – qu’en témoin de leur fulgurante évolution sur le plateau international – pour Asher-Smith (hors ses finales mondiales de mardi et mercredi soir à Doha), ses meilleurs temps personnels de la saison furent établis très tôt dans la saison, à Stockholm le 30 mai dernier; soit – à s’y méprendre – quand l’ensemble des athlètes helvétiques entamaient seulement leur saison par de la remise en forme programmatique. Quant à la Jamaïcaine, de retour de maternité en 2019 après une saison précédente tronquée, est parvenue à descendre sous la barre des 11 secondes (sur les 100 mètres) pratiquement à chaque sortie réalisée depuis sa rentrée à Saint-George’s le 13 avril dernier. De son côté – en curiosité de comparaison –, Mujinga Kambundji a véritablement débuté sa saison début juillet à Athletissima (11”27), peu après sa course flegmatique au Prefontaine Classic de Stanford. Quant à son pic de forme, elle ne l’a atteint que fin août aux championnats suisses de Bâle avec un record de Suisse sur les 200 mètres à 22”26. « Il est vrai que, sur 200 mètres plus particulièrement, je n’avais pas eu de bonnes courses avant les championnats suisses », expliquait alors la Bernoise. « Mais je me suis rendue compte que j’étais vraiment en forme et que ma saison débutait bien à cet instant précis. C’était le plus important de ne pas se sentir en forme trop tôt, ni trop tard dans ces circonstances-ci. » En somme, relativement peu d’ironie en cela; faut-il simplement révéler les éléments factuels qui relèvent du déphasage entre Suisses (et – relativement parlant – les Européens) et le reste du monde. Mais il ne s’agit là que de stratégie, à vrai dire; chaque athlète sachant devoir, quoi qu’il advienne, être prêt au juste moment dans sa saison.

Kambundji-Wilson, un tempérament différent pour un même rêve

Le cas d’Alex Wilson (éliminé en séries du 100m et renonçant à sa demi-finale sur les 200m à cause d’une élongation d’un tendon extenseur du gros orteil gauche) est d’autant plus significatif de ce mal idiopathique qui a pu ronger la confiance des sprinters suisses lors des grands rendez-vous; on lui a certes (ironiquement) reproché sa peccadille en conférence de presse jeudi 26 septembre lorsqu’il s’est fendu sèchement de croire en une possibilité de médaille à Doha, « sinon je serai resté à la maison », mais – en réalité –, il n’a pas fallu beaucoup pour comprendre que le cas du natif de Kingston (Jamaïque) est plus profond qu’il n’y paraît. Son objectif constant désormais est de reproduire ses courses parfaites de La Chaux-de-Fonds le 30 juin dernier, où il a établi les deux records suisses du 100m et 200 mètres, descendant même pour la première fois sous la barre des 20 secondes sur le demi-tour de piste (19”98). Un temps qui lui aurait permis mardi soir – s’il avait figuré en finale – de cueillir le bronze mondial de l’Équatorien Alex Quiñónez derrière le fantasque Noah Lyles – champion du monde en 19”83 – et le revenant Andre De Grasse (19”95). Le Bâlois n’est est vraiment pas très loin; encore faut-il que les conditions de son exploit se renouvellent; au Qatar, le lieu n’y semblait malheureusement pas propice. « Les temps établis à La Chaux-de-Fonds – pour nous tous, les Suisses – étaient nécessaires à réétablir si nous espérions faire de bons Mondiaux », plaisantait dès lors la Saint-Galloise Salomé Kora qui y avait établi sa meilleure marque en carrière sur les 100 mètres (11”13). « C’est sans doute cela qui est à même de nous amener une pression supplémentaire. Nous avions eu une si belle surprise à la Tchaux que désormais il faut vivre avec le poids de cette surprise. Pour beaucoup, comme moi, c’est une question de force mentale à bâtir », a alors poursuivi la sprinteuse qui garde désormais la tête aux relais de cette fin de semaine à Doha.

« Le calendrier est certes spécial mais il me permettait aussi d’être hors de toute routine. Cela m’a véritablement aidé; je n’ai jamais été dans un état de forme aussi frais, aussi tard dans la saison »

Mujinga Kambundji, médaillée de bronze mondiale du 200 mètres

De son côté, Mujinga Kambundji n’a pas perdu la face après ses demi-finales manquées sur les 100 mètres. Bien sûr sa déception fut honnête mais elle a rapidement su se retourner sur la double distance quelques heures seulement après son élimination le soir du 29: « Il a été très positif que j’aie pu enchaîner rapidement, cela ne m’a pas laissé le temps de vraiment réfléchir, j’ai pu me remettre dans le bain dès mon arrivée à l’hôtel dimanche soir. » Sa préparation des derniers instants, de plus, révèle l’état de calme dans laquelle la jeune athlète (27 ans) se trouve depuis quelques jours. À Belek, elle n’a pas eu d’entraînement spécifique, où elle avoue avoir surtout tenu des séances de remise en forme sous la chaleur tempérée de Turquie. « En Suisse, il commençait à faire un peu froid pour se préparer pour des Mondiaux à Doha. C’est pourquoi, je pense que notre stage en équipe en Turquie a vraiment aidé à la mise en condition et je dois dire que pour le mental, cela fait du bien d’être aussi hors de la maison. Le calendrier est certes spécial mais il me permettait aussi d’être hors de toute routine. Cela m’a véritablement aidé; je n’ai jamais été dans un état de forme aussi frais, aussi tard dans la saison », assurait-elle alors, dans un esprit de confiance certain. Tous deux, avec Wilson, visaient une place en finale et une médaille mondiale; les sorts ont été définitivement différents – l’un par rapport à l’autre – pour des raisons tantôt connues et factuelles (blessures), tantôt mystérieuses et occultes (pattern psychologique). Et pourtant, il semble que les situations changent, fluctuent d’une année à l’autre; en 2018, à Berlin, des deux starters suisses, seul Alex Wilson était parvenu à obtenir le bronze sur le demi-tour de piste, tandis que Mujinga Kambundji échouait sur les deux distances reines à chaque fois au pied du podium (4e). À Doha, semble-t-il que le sort se soit immanquablement inversé. « Il ne me manque désormais plus qu’à réaliser cette finale mondiale sur 100 mètres que je désirais tant au Qatar. Évidemment, qu’une finale olympique serait encore plus extraordinaire mais, quoi qu’il en soit, si j’ai hâte de pouvoir me reposer un peu, je reste tout aussi impatiente de repartir aux entraînements pour la prochaine saison. »

Le relai 4×100 mètres féminin écrase son record de Suisse à Doha

La soirée fut presque parfaite pour les filles du relai 4×100 mètres helvétique; après avoir occupé la cinquième place mondiale depuis leur finale à Londres en 2017, Ajla Del Ponte, Sarah Atcho, Mujinga Kambundji et Salomé Kora ont terminé au pied du podium à Doha. « Si l’on nous avait dit qu’on arriverait à courir aussi vite en finale, personne ne l’aurait cru. Nous n’étions jamais allées aussi loin dans une finale, donc pourquoi pas le bronze à Tokyo ? », lâchait euphorique la Lausannoise en zone mixte. En 42”18, elles ont surtout battu leur précédent record de Suisse établi l’année dernière à Athletissima. « On peut être fières de nous, nous sommes à rien du tout des plus grandes nations. Nous n’étions vraiment pas loin d’un exploit comme celui de Mujinga », assurait également Ajla Del Ponte. « C’est la meilleure course en équipe que nous ayons pu faire avec des passages vraiment très rapides. Il nous manque cette petite touche de chance qui nous permettrait de décrocher une médaille », complétait enfin la seule médaillée suisse de ces Mondiaux.

About Yves Di Cristino (494 Articles)
Rédacteur en chef et cofondateur de leMultimedia.info. Membre de l'Association Internationale de la Presse Sportive (AIPS). Doctorant à l'Université de Lausanne. Master en Sciences Politiques.

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