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Nicole Büchler, un retour prometteur de maternité à 35 ans

La Biennoise vise un retour au plus haut niveau aux Jeux Olympiques de Tokyo en 2020

Envoyé spécial au
Khalifa International Stadium, Doha (Qatar)

Le saut à la perche helvétique est actuellement le théâtre d'un changement de génération; entre Nicole Büchler (35 ans), tenante du record de Suisse en 4,78 mètres, et la jeune Angelica Moser (22 ans) le témoin est passé, à vrai dire. Mais nouvellement mère d'un petit garçon, la Biennoise joue de sa résistance pour revenir au plus haut niveau après plusieurs mois de maternité. Les entraînements dispensés ont été passablement animés et lourds les premières semaines; c'est seulement dans le courant du mois d'avril que l'athlète a connu de nouvelles sensations positives sur les sautoirs; pas suffisant pour se qualifier directement pour les Mondiaux de Doha, mais assez pour s'y faire inviter par l'IAAF. Épisode 1.

Nicole Büchler (35 ans) vient de vivre ses sixièmes championnats du monde élites. Pour entrée en lice vendredi dernier en fin d'après-midi, elle n'est pas parvenue à passer la barre qualificative pour la finale, fixée à 4,60 mètres. Elle a donc été éliminée très tôt à Doha: « D'un côté, en 4,55m, j'ai établi mon meilleur saut de la saison mais, d'autre part, je sais qu'ils y a encore de nombreux réglages à apporter si je veux pouvoir faire mieux aux JO à Tokyo en 2020 », a-t-elle livré en zone mixte. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Doha]

Nicole Büchler, à sa manière, a fait preuve d’une sensationnelle force de caractère. Quelques mois après avoir donné naissance à son premier enfant, elle a tout de même figuré dans l’entry list du saut à la perche à Doha ; certes, la performance de qualification pour la finale – de 4,60 mètres – n’a pas été atteinte, mais sa justesse pour s’affranchir de la barre inférieure (4,55 mètres, son meilleur saut de la saison) témoigne de la hardiesse de la tâche. « Chaque Mondial a quelque chose de particulier. Mais il faut dire que celui-ci a un quelque chose de “positivement” étrange pour moi », assurait-elle devant la presse peu avant son entrée en lice lors de la première journée de compétition. « Je me rends compte que je suis, à ce stade, le total contre-exemple de la jeunesse portée par Angelica [Moser], mais j’aime beaucoup mon histoire. Je suis très heureuse – et cela représente déjà beaucoup – d’avoir pu m’aligner face aux meilleurs mondiales » À ses sixièmes Mondiaux élites, la Biennoise est immanquablement une grande expérimentée des grands rendez-vous internationaux, notamment finaliste (6e) des derniers Jeux Olympiques à Rio en 2016. Sans compter que le record de Suisse – ses 4,78 mètres – avait justement été établi quelques mois plus tôt lors du meeting Diamond League de Doha, au stade Hamad Bin Suhaim (l’ancêtre du Qatar Sports Club où s’entraînent les athlètes cette année avant leur entrée en compétition). L’aura de la jeune maman reste encore bien implantée dans la discipline et en Suisse ; pendant près de quinze ans, elle s’est établie en une incontournable de la délégation helvétique. Depuis 2010, sa dernière saison basse en termes de performances, elle n’a cessé de prendre de la hauteur, à une moyenne de 10 centimètres tous les deux ans. Mais il y eut un coup de frein suite à sa grossesse ; survolant à blanc l’ensemble de l’année 2018, elle a fait son retour à la compétition le 1er juin dernier à Lausanne, en repartant (presque) du début.

Lire également: Angelica Moser, tendre jeunesse derrière l'expérience de Nicole Büchler

Les standards qualificatifs pour Doha (4,56m), elle ne les a en réalité jamais atteints cette saison, ce qui a finalement valu à l’IAAF de l’inviter, au dernier instant, à figurer dans le concours final. « Tout cela semble comme nouveau, même si ce n’est pas vraiment le cas. Ces nouveaux Mondiaux apparaissent presque comme une nouvelle aventure, parce que je ne m’attendais pas à pouvoir être alignée au Qatar après la saison que j’ai faite. Les reprises d’entraînement étaient durs. En début d’année, je n’arrivais même pas à sauter 3 mètres. » Car dans les faits, parlons-en, la maternité n’est pas – à proprement parler – une festivité si l’on en croit la dure labeur des athlètes de haut niveau à y revenir au terme d’un congé prolongé forcé. « Il faut montrer le plus possible sur les réseaux sociaux que la voie de la maternité n’est pas un chemin facile si l’on garde encore quelques espoirs de performances sportives. » Et la réalité est beaucoup plus complexe qu’elle n’y paraît ; en sortant du giron de la compétition agonistique, l’athlète perd instantanément plusieurs de ses soutiens les plus chers, à commencer par les personnes et entités qui les financent dans leur activité. Car, dans les faits, les sponsors ne se contentent jamais de payer dans le vide. « Il est vraiment important de le dire, le système actuel n’est pas encore prêt pour les besoins de la femme. Chez les hommes, il fut un temps, il y avait bien le problème du service militaire mais il a toujours été possible de trouver une solution. Il faudrait faire maintenant de même avec les femmes », a-t-elle alors lâché. Dans la réalité – au vrai, c’est un imaginaire très ancré dans l’athlétisme mondial actuel –, il est coutume de penser la carrière d’abord, les enfants ensuite. Elles sont néanmoins plusieurs à servir de contre-exemple ; à commencer en Suisse par la triathlète Nicola Spirig (37 ans et 3 enfants) et la biathlète grisonne Selina Gasparin (35 ans). « Cela ne doit pas être l’un ou l’autre, ce n’est absolument pas juste », poursuivait la perchiste.

Depuis 2010, sa dernière saison basse en termes de performances, Nicole Büchler n’a cessé de prendre de la hauteur, à une moyenne de 10 centimètres tous les deux ans. Mais il y eut un coup de frein suite à sa grossesse ; survolant à blanc l’ensemble de l’année 2018, elle a fait son retour à la compétition le 1er juin dernier à Lausanne, en repartant (presque) du début. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Doha]

Elles sont pourtant nombreuses, sur la scène internationale, à partager le même combat ; l’Américaine Roberta Groner (41 ans) sur marathon, la championne du monde chinoise du 20km marche Hong Liu (32) ou encore les top sprinteuses Allyson Felix (34) – sur le tour de piste – et Shelly Ann Fraser-Pryce (32), nouvelle reine du 100 mètres mondial. Toutes ont réussi un parcours plus qu’honorable au Qatar, décrochant, à l’exception de Groner (6e), une médaille d’or. Mais la marathonienne a gagné bien plus qu’une breloque ; malgré son job d’infirmière à temps plein, elle est surtout parvenue à disputer ses premiers Mondiaux en carrière alors qu’elle est déjà mère de trois enfants de 15, 13 et 12 ans. Le congé maternité est bien passé depuis longtemps, certes, mais faut-il noter que la véritable carrière de l’athlète n’a, dans les faits, débuté qu’à ses 30 ans passés– il y a dix ans soit – pour un tout premier marathon disputé à Chicago en 2011. À cette époque, encore fallait-il – le précise-t-elle – parfaitement « gérer ses propres priorités et son temps » ; rien ne lui a été moins mal dès lors, d’une parfaite débutante en 2011 à la sixième place des championnats du monde à Doha en 2019. Le cas, à coup sûr, s’avère des plus inspirants.

Celui d’Allyson Felix est – bien sûr – encore différent ; d’autant plus intéressant qu’elle n’est pas parvenue à se qualifier en individuelle à Doha – trop juste dans ses performances sur les 400 mètres (avec un meilleur saisonnier de 51”36) – mais a tout de même réussi à effacer Usain Bolt des tablettes en devenant l’athlète la plus titrée en championnats du monde, avec douze titres (contre onze pour Bolt). L’Américaine s’est imposée en équipe avec le relai mixte 4×400 mètres, avec un nouveau record du monde établi. De quoi rappeler qu’une mère n’est pas une athlète en perdition, loin de là. De même, il en va pour la Jamaïcaine Fraser-Pryce, dominant la concurrence dans un Mondial pour la première fois depuis 2015, dix ans tout juste après son premier titre à Berlin en 2009. À bientôt 33 ans, elle a pu laisser éclater sa joie au terme de la course dimanche soir, son fils dans les bras, comprenant plus tard qu’il aura été la figure même d’un renouveau spectaculaire qui dure, dans les faits, depuis 13 mois. « C’était un long voyage hors du circuit professionnel et un long retour pour retrouver la forme physique et mentale, surtout quand on a 30 ans et que l’on voit ses benjamines monter aussi haut dans leurs performances », a-t-elle assuré en conférence de presse dimanche vers le tard avant de poursuivre : « Je n’ai jamais pu laisser tomber mes objectifs et mes rêves, cela en va de mes principes. Ces moments sont des moments pour lesquels je peux réellement être fière en tant que femme. Car il a fallu de nombreux sacrifices pour y parvenir. Le monde pense qu’il faut attendre une fin de carrière pour avoir un enfant ; j’avais définitivement d’autres plans. »

« La pause grossesse passe toujours par un moment de grande inquiétude ; il s’agit toujours de mettre en pause un activité pour laquelle il faille s’investir quasiment nuit et jour. C’est pourquoi, la tendance est toujours de repousser au plus tard notre envie personnelle de fonder une famille. Je voulais donc prouver, à mon retour, après onze ans au plus haut niveau, que l’on peut revenir au premier plan », témoignait la désormais championne du monde jamaïcaine du 100 mètres Shelly Ann Fraser-Pryce [avec son fils sur la photo]. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Doha]

« Nous sommes des femmes mais avant tout des êtres humains », affirmait, pour sa part, la nouvelle médaillée de bronze du 100 mètres Marie-Josée Ta Lou. « Évitons de caresser les discriminations à chaque fois où cela est possible et trouvons ensemble le moyen de laisser les femmes devenir des mères. » Des mères héroïques et performantes au niveau agonistique, ce qui est loin de relever de la plus plate banalité biologique, faille-t-il encore le relever. « Ces femmes qui reviennent de grossesse sont une source certaine de très grande inspiration. J’ai parlé avec elle de mon point de vue de compétitrice, mais aussi sous celui de fan. Il en va aussi – et surtout – des préceptes et préjugés que l’on porte sur les femmes en général ; une grossesse ne doit pas (ou plus) être considérée comme un départ en retraite », avait également assuré la vice-championne du monde Dina Asher-Smith, du temps où elles étaient même assises l’une à côté de l’autre lors d’une conférence de presse à Lausanne le 4 juillet dernier. C’est pourtant oublier que la vie d’un enfant est avant tout une source démesurée de motivation, sinon de rigueur : « La motivation s’en retrouve forcément dopée après le retour de maternité. La pause grossesse passe toujours par un moment de grande inquiétude ; il s’agit toujours de mettre en pause un activité pour laquelle il faille s’investir quasiment nuit et jour. C’est pourquoi, la tendance est toujours de repousser au plus tard notre envie personnelle de fonder une famille. Je voulais donc prouver, à mon retour, après onze ans au plus haut niveau, que l’on peut revenir au premier plan », ajoutait en guise de conclusion Fraser-Pryce.

Nicole Büchler – elle aussi – est donc revenue avec panache ; au Qatar, elle l’a semble-t-il bien prouvé. Elle observera quelques courts temps de pause avant de remettre l’ouvrage sur le métier cet hiver. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Doha]

Nicole Büchler – elle aussi – est donc revenue avec panache ; au Qatar, elle l’a semble-t-il bien prouvé. Si elle a repris les compétitions le 1er juin, il n’empêche que ses entraînements, elle les a dispensés depuis bien plus de temps, de manière certes souvent plus éclatée entre l’hiver et le printemps dernier. « La forme est revenue vers avril/mai, mais très doucement. J’avais la force, j’avais la vitesse, mais les deux n’étaient absolument pas coordonnés quand je m’élançais. Tout était trop fluctuant », expliquait-elle alors à son hôtel du centre de Doha. « J’avais retrouvé les sensations mais pas la constance. J’ai toujours fait de bons sauts à l’entraînement mais pas vraiment en compétition. » N’en reste que, pour l’heure, la question de la remise à niveau se poursuivra jusqu’aux Jeux Olympiques. Et en cela, son expérience lui viendra sans doute en aide : « Ça peut aider, en effet. Je ne ressens pour Tokyo, comme cela a été le cas pour ces Mondiaux de Doha, pas de pression particulière. Ou alors, il s’agissait d’une bonne pression. J’ai de très bons sentiments en vue de la saison prochaine. J’étais encore 26e au ranking olympique avec la saison décousue que je viens d’achever. Et si je devais, d’aventure, reproduire la même en 2020, la qualification serait tout autant assurée. Donc, je ne me fais aucun problème pour l’heure. » N’en reste que la perchiste ne s’est pas envolée vers la Suisse aussitôt éliminée ; passée par un safari dans le vaste désert de l’Émirat avant de revenir au stade en spectatrice à l’occasion de la finale d’Angelica Moser, la Biennoise a pris le temps d’une pause, « une courte pause! Une pause normale mais qui ne doit pas altérer mon état de forme actuel. Je suis en pleine (re)construction et je sais qu’en vue de la saison prochaine, il va falloir que j’élève mon niveau et l’intensité de mes entraînements car le rythme actuel n’est pas optimal », assurait-elle avant de conclure sur son futur d’athlète : « J’ai désormais, comme vous le savez, des priorités certaines. Mais la bonne tenue de mes entraînements devraient me permettre de continuer au moins encore une saison sur le circuit. J’y tiens. »

About Yves Di Cristino (498 Articles)
Rédacteur en chef et cofondateur de leMultimedia.info. Membre de l'Association Internationale de la Presse Sportive (AIPS). Doctorant à l'Université de Lausanne. Master en Sciences Politiques.

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