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Michèle Garlinski, le saut en longueur dans les jambes et l’âme

Michèle Garlinski a échoué à la sixième place au saut en longueur des Championnats Suisses à Bâle

À la Schützenmatte, Michèle Garlinski a terminé sixième du concours du saut en longueur des Championnats Suisses actifs. À Bâle, elle a cueilli un premier saut à 5,85 mètres... avant de commettre cinq “mordus”. De la frustration (minime) qui ne viendra pourtant pas altérer son engouement sur les sautoirs. Depuis quelques mois, elle a appris à faire passer le plaisir avant les performances; et cela lui rend parfaitement bien. « La saison était courte, il a donc fallu en profiter pour se faire plaisir en compétition », assurait-elle avec joie.

© leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Bâle]

Il y a des jours (à La Chaux-de-Fonds), où après cinq mordus, l’on claque sa meilleure performance en carrière. Il y en a d’autres (ce samedi aux Championnats Suisses de Bâle), après un premier saut très encourageant à 5,85m, s’enchaînent cinq invalidations. Il y a des jours comme ça. Mais Michèle Garlinski n’en tient aucune rigueur ; pas de manque d’application, seulement une occasion manquée – comme une autre – de se distinguer au plus haut niveau. Qu’importe, pour l’athlète genevoise, le plus important était de participer et de s’amuser. Les qualifications pour les Mondiaux de Doha étant largement inaccessibles, il n’aura pas fallu longtemps pour qu’elle rechigne le principe de Coubertin. Et dans le fond, ce n’est pas si mal. « D’un point de vue purement sportif, c’était une catastrophe mais je sais qu’il y a des éléments à régler pour les saisons prochaines, notamment dans ma course d’élan », lâchait l’athlète au terme de la compétition. « Je savais qu’avec un saut à 5,85 mètres, j’entrerais fort probablement dans le Top 8, c’est peut-être cela qui m’a relâchée et m’a fait prendre de plus grands risques lors des sauts suivants. Mais je ne peux pas être que déçue [ndlr, elle a terminé au sixième rang], il s’agit là de mon meilleur saut réalisé en Championnats Suisses. »

Sa saison, elle l’a, en revanche, plutôt passée dans l’ombre de l’équipe nationale suisse, aux Championnats d’Europe par équipes à Bydgoszcz (Pologne) notamment, où elle était réserviste derrière Emma Piffaretti (vice-championne suisse à Bâle en 6,16m). Sans être encore sous le feu des projecteurs, Michèle Garlinski sait aujourd’hui prendre les choses avec une meilleure philosophie ; face à Piffaretti samedi à Bâle (qui a réalisé d’emblée deux marques à plus de six mètres sur ses deux premiers sauts), l’athlète du FSG Bernex-Confignon ne s’est pas alarmée : « Je n’avais vraiment pas en tête aujourd’hui [ndlr, samedi après-midi] de me positionner face aux autres ; j’ai uniquement pensé à moi, ce qui n’était jamais le cas avant. La seule chose qui comptait était de garder la forme pour cette fin de semaine. La concurrence m’intéressait moins. » Si bien que pour le reste de sa saison, elle assure vouloir se sentir libre de toute pression ; alignée le 1er septembre pour les Championnats Suisses de relais à Langenthal avec son club bernésien puis aux Championnats Suisses multiples à Hochdorf les 21 et 22 septembre, elle ne visera aucune performance de premier choix. Seul, advienne que pourra.

« Il suffit parfois simplement de montrer ce que l’on a dans les jambes »

Michèle Garlinski, athlète suisse, spécialiste du saut en longueur

Toutefois, cette année (et les précédentes), Michèle Garlinski a surtout connu quelques pépins de santé ; une blessure à l’ischio-jambier qui l’a tenue éloignée du sable ces deux dernières saisons. Un contretemps qui l’a également contrainte à reprendre les entraînements en retard en 2019, ce qui a de facto rendu quelque peu poussive son entame de saison (aucun saut réalisé avant le rendez-vous genevois au Bout-du-Monde, lors du meeting Atletica le 15 juin dernier). Mais cela n’a en rien empêché que sa préparation jusqu’aux Championnats Suisses soit concrète ; alignée lors des championnats romands à Yverdon-les-Bains le week-end dernier, où elle s’est « mise en condition » (2e à 5,60m), l’athlète de 26 ans vient de conclure quatre semaines intenses de travail (à cinq séances hebdomadaires) auprès de son entraîneur Walter Zecca – absent des tribunes à Bâle ce samedi. « Ces dernières semaines, j’ai vraiment pu reprendre de la vitesse, c’était vraiment le plus important. Et je dois dire que je n’ai jamais été aussi prête en cette période de l’année. C’est ce qui me donnait bon espoir de décrocher une médaille cet après-midi [ndlr, 24 août] face à une concurrence certaine. » Son point de référence, cette saison, reste inéluctablement ses 6,32 mètres (sa meilleure marque en carrière) cueillis à La Chaux-de-Fonds le 30 juin dernier (vent à +1,2m/s). Bien loin – à 40 centimètres – des minimas mondiaux pour Doha (Qatar), certes, mais un résultat qui est venu récompenser des efforts extraordinaires réalisés ces dernières années, même si diminuée. « Cela faisait deux ou trois ans que je n’étais pas loin d’un tel résultat » qui la place au second rang du palmarès suisse, derrière Irène Pusterla (record de Suisse à 6,84m). « Mais mes 6,32m sont loin de représenter le saut parfait. Il y a beaucoup d’éléments qui manquaient encore dans ma tentative. Pas de là atteindre les 6,72 de la qualification mondiale mais assez pour savoir que j’ai encore de la marge », assurait-elle quelques semaines avant les Championnats Suisses, où elle ambitionnait – pourquoi pas, après tout – de bousculer la hiérarchie actuelle. « Il suffit parfois simplement de montrer ce que l’on a dans les jambes. »

Heptathlonienne à ses temps perdus

Michèle Garlinski est passionnée par ce qu’elle fait ; de sa discipline de prédilection – le saut en longueur – elle l’agrémente, dans son temps libre, de multiples autres choix ; le 7-Kampf – comme aiment le nommer les Suisses du Nord – semble fait pour elle. « J’adore toutes les disciplines de mon sport mais je dois avouer pratiquer le heptathlon que dans mon temps libre et en fin de saison, pour le simple et seul plaisir de sauter et courir », précisait-elle attablée autour d’un café à Genève. Mais certainement qu’aimer ce que l’on fait constitue déjà les bases premières de la réussite ; sur le sable, dès lors, Michèle sait ne pas pratiquer la discipline phare de son sport ­­– « et en cela certainement parce qu’il nous manque une tête d’affiche en Suisse » – mais qu’importe, il n’est pas besoin d’une surmédiatisation accrue pour faire du saut en longueur le véritable choix de sa carrière sportive. En réalité, il n’y a pas d’ivraie dans le grain de l’athlétisme – des épreuves qui valent plus que certaines autres ou méritent plus d’attention que plusieurs autres. De la base latine, Citius, Altius, Fortius, le véritable athlète est celui qui savait, tant bien que mal, combiner tant la vitesse, la force et la hauteur. Et à s’y méprendre, pour dévaler l’entier du bac à sable, il faille savoir puiser auprès de ces trois qualités premières et ce n’est pas sans forcer l’admiration. Si bien que le saut en longueur nécessite à la fois une performance entière sur sprint court, en 16 ou 17 foulées, de la puissance de lancer dans les jambes et une prise d’envergure au sauter ; rien de bien anodin d’y retrouver, dans les rangs de départ à Bâle, plusieurs spécialistes des épreuves multiples (à l’aune de Caroline Agnou ou encore Géraldine Rückstühl). Les mêmes qui, en réalité, constituent les vraies têtes d’affiche de la discipline. Si l’on y ajoute, de plus, Ellen Sprunger – qui saurait avoir déclenché, après les Européens de Zürich en 2014, un regain d’intérêt au sein de la Fédération suisse d’athlétisme – et Fatim Affessi – annoncée sans s’aligner aux championnats suisses –, elles sont finalement nombreuses – avec des compétences multiples – à avoir marqué de leur empreinte le saut en longueur helvétique féminin.

« Ce sont ces petits détails que l’on remarque généralement sur les haies qui font que la position du corps durant l’élan reste sans cesse perfectible »

Michèle Garlinski, athlète suisse, spécialiste du saut en longueur

L’aspect plus fourni de la discipline part bien sûr de la course d’élan, la nécessité d’une régularité allant de soi. Souvent, d’ailleurs, les indicateurs premiers d’un bon sprint se remarquent dans les disciplines basiques de l’athlétisme de toujours, les 100m et 100m haies. Michèle Garlinski court, au mieux, la distance en un peu plus de 12 secondes (PB : 12”31). « Assurément que descendre sous la barre des 12 secondes permettrait de grappiller quelques centimètres sur le sable. Il n’y a qu’à voir Irène Pusterla [ndlr, recordwoman suisse du saut en longueur qui avale les 100m en 11”84, PB]. Le plus difficile ensuite reste de savoir transformer cette vitesse en saut. Et ça, c’est un autre chantier », plaisante la Genevoise. Les 100m haies, en revanche, relèvent d’une technique intéressante dans le ménagement des foulées ; activer la projection avant du corps par un mouvement décidé du genou parfait aussi l’entraînement optimal sur le sautoir : « Il est ici question de rythmique. Il faut savoir être placé haut au niveau du bassin. Ce sont ces petits détails – que l’on remarque généralement sur les haies – qui font que la position du corps durant l’élan reste sans cesse perfectible. » La manœuvre est alors si sensible, qu’un moindre dérèglement dans la course d’élan pousse presque inévitablement à un mordu sur le saut d’essai. « Les mordus sont souvent aussi témoins de microchangements dans la vitesse qui sont, eux, à leur tour témoins d’un manque d’entraînement. » Une histoire de mini-réglages et de détails minutieux qui raconte à quel point la discipline s’avère complète dans le régime athlétique.

Toujours le plaisir, sans objectif métrique

Surtout à Genève, où le berceau de l’athlétisme grandit à vue d’œil, saison après saison. Et dans tous les domaines, du réputé Stade Genève – où évoluent notamment les fondeurs Julien Wanders, Julien Lyon, Joachim Jaeger – aux plus petits clubs qui poussent la porte de la notoriété nationale. À Bernex, au Centre sportif des Évaux, par exemple, l’on remarque les jeunes pousses franchir le seuil du Grand Genève. « Ces derniers temps, Genève est très en vue dans l’athlétisme national, grâce notamment à Julien [Wanders]. Je connais son coach [ndlr, Marco Jaeger], je connais son papa, je suis sa carrière de près. Mais derrière, je dois dire qu’il y a encore de grands talents qui n’ont pas encore émergé ; et ils le feront dans les mois ou années à venir », explique Michèle Garlinski. « Bernex, justement, est un petit club qui commence à grandir. Gentiment. » Et dans lequel, elle entraîne les jeunes de coin, des U12 aux U14, parfois même les U10 et les U16. Et le discours est toujours le même auprès de ces graines de star : « Le plus important est de se faire plaisir. Les performances viennent quand on reste positif. C’est pour cela que j’essaie de toujours faire mes entraînements de manière beaucoup plus métaphorique », explique-t-elle. « Il ne sert pas nécessairement d’être trop directe, ni trop techiques dans mes conseils mais plutôt de savoir parler avec des images et à ce niveau-ci, je suis très heureuse de constater que plusieurs d’entre eux montent en puissance. »

« Je garde ma philosophie que l’on ne fait pas des champions de l’athlétisme à l’âge de 16 ans mais plutôt qu’à cet âge, l’on édicte les bases de la réussite future. La précipitation n’a rien de bon ; avant l’âge de maturité, il est surtout important de faire honneur à ses passions et de retrouver des amis (et non des concurrents). » Même principe dans le cadre souvent relevé de l’UBS Kids Cup, où la tendance de compétition se montre souvent plus accrue, même si légère. Ces principes – de légèreté en compétition –, pourtant, Michèle Garlinski a dû les réapprendre ces deux dernières années. Si bien qu’elle s’est attachée les services d’une coach mentale : Valérie Andreeto, la même qui conseille actuellement la sprinteuse lausannoise Sarah Atcho. Hyperactive du sport – elle gère certaines tâches organisationnelles de son club, y entraîne, s’y entraîne et parfait ses compétitions tout en assurant la réussite de ses études –, la jeune femme sait désormais qu’il vaille mieux miser sur le plaisir que sur la perpétuelle recherche de performances. Ses 6,32 mètres établis à La Chaux-de-Fonds en marquent le résultat plus flagrant ; le changement psychologique y avait alors opéré de façon tout-à-fait naturelle. « C’est définitivement ce qui m’avait libéré de toute pression. J’aime sauter avec la concurrence et je sais qu’il m’est possible d’aller loin. Je stresse nettement moins désormais à l’approche des compétitions. Et cela est uniquement dû à un renforcement mental, c’est ce qui a fait la différence », expliquait-elle avant de poursuivre : « En tant qu’athlète, il y a certes énormément de facteurs qui déterminent la réussite. Mais un dérèglement mental peut changer drastiquement la performance. »

« On en ressent pas toujours la nécessité au début. Après une douzaine de séances, je n’étais pas toujours sûre que c’était ce dont j’avais vraiment besoin. Et puis, depuis un an, je me rends compte que sans cette aide, j’aurais manqué des occasions de m’améliorer »

Michèle Garlinski, athlète suisse, spécialiste du saut en longueur

Cela fait désormais deux ans que l’athlète genevoise renforce sa solidité mentale auprès de la spécialiste. « On en ressent pas toujours la nécessité au début. Après une douzaine de séances, je n’étais pas toujours sûre que c’était ce dont j’avais vraiment besoin. Et puis, depuis un an, je me rends compte que sans cette aide, j’aurais manqué des occasions de m’améliorer. » Pour une fille de son tempérament, son calme ne détone pas. Elle ne communique que de raison et préfère travailler dans le silence, que ce soit aux centres sportifs des Évaux, du Bout-du-Monde ou au cefag. Mieux, restée sur la touche plusieurs mois à cause de sa blessure, elle n’a jamais manqué de s’adonner à d’autres tâches liées à son sport. Au contraire, elle en a toujours profité pour rester proche du domaine qu’elle affectionne. C’est que quand s’adjoint la passion, le reste vole. Michèle Garlinski fait partie de ces athlètes qui s’épanouissent dans (une forme très concrète mais porteuse) d’humilité. C’en est remarquable.

Progression de Michèle Garlinski, des U16 à aujourd’hui

Michèle Garlinski n’a jamais été très loin du faîte dans sa discipline ; lorsqu’elle était encore junior, en U16, elle frisait déjà la réussite pleine. Avec un saut – à l’époque – de 5,68m, elle s’était déjà classée parmi le Top 3 de sa discipline au niveau national. En course, sur le sprint donc, elle côtoyait déjà les plus grandes étoiles montantes de son époque. Si bien qu’en 2011, à l’âge de 18 ans, elle était remplaçante du relai 4x100m aux Championnats d’Europe U20 à Tallinn (Estonie), aux côtés de Mujinga Kambundji et Cornelia Halbheer. « C’est une expérience que j’adorerais revivre », s’exclamait-elle.

« Les centimètres, on les grappille assez vite quand on est jeunes. Mais plus le temps avance et plus il s’avère compliqué de se dépasser »

Michèle Garlinski, athlète suisse, spécialiste du saut en longueur

En 2014, alors qu’elle figurait encore dans la classe des U23, elle établit à Bulle un saut à 6,18 mètres (sous un vent porteur de +1,9m/s). Sa première sur la barre des six mètres : « C’est un seuil si symbolique que j’avais peur de ne jamais atteindre dans ma carrière. Mais j’ai progressivement compris que c’était possible quand je suis partie, à l’époque, faire un stage à Oxford. Un entraîneur du coin, qui ne me connaissait par ailleurs pas, m’avait dit que j’avais les capacités pour y parvenir. C’est que c’était vrai! », plaisantait-elle, fouillant dans ses souvenirs heureux. « Il faut savoir que les centimètres, on les grappille assez vite quand on est jeunes. Mais plus le temps avance et plus il s’avère compliqué de se dépasser ; chaque centimètre supplémentaire peut demander un temps de travail conséquent. » Et en effet, des 5,74m (SB en 2013) aux 6,18 (SB en 2014), la progression fut impressionnante. Ne reste que s’en est suivie une longue période de stagnation jusqu’à cette saison 2019 (5,83m en 2015, 5,80m en 2016, 5,76m en 2017 et 5,91m en 2018). « C’était frustrant parce que je me savais en forme. J’ai passé des moments de grand stress parce que je n’arrivais pas à traduire sur le sautoir la puissance que je détenais. Mais depuis que je me suis libérée de cela, j’ai réussi à retrouver la performance avec mes 6,32 à La Chaux-de-Fonds cet été. » Il est ainsi parfois question d’acceptation de soi et parfois même de ses limites : « Je sais qu’il faille éviter de se poser trop de questions. Il faut accepter sa place en tant qu’athlète. Si l’on est qualifiés pour les Championnats Suisses, c’est uniquement parce qu’on le mérite, il faut simplement en être conscient. »

About Yves Di Cristino (485 Articles)
Rédacteur en chef, membre actif de l'Association Suisse des Journalistes Indépendants (CH-Media) et de l'Association vaudoise de la presse sportive (AVPS). Titulaire de la carte AIPS. Master de Sciences Politiques à l'Université de Lausanne. Mémoire: “Les États-Unis sont-ils réellement responsables du Coup d'octobre 1965 en Indonésie ?”.

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