Nouveautés

L’orientalisme inspiré dans l’obsession électro-rock d’Horizon Liquide

C'est ce rapport mystique à cette musique d'ailleurs qui inspire encore nombre de musiciens des nouveaux millénaires

Voici l'électro-rock des Dunes. Le trio Horizon Liquide a repris, en quelque sorte, l'influence orientale des paroliers des mythiques Led Zep'; il n'y a, certes, pas l'Inde des Jimmy Page et Robert Plant, mais il y a le Beyrouth Underground de Serge Ghazale, l'Irak de Laure Betris et l'âme vagabonde de Valentin Savio. Et puis, il y a surtout ce mélange des genres qui accouche d'une musique des plus orientales et mystérieuses que possible. Nous avions cueilli l'occasion de leur venue au 44e Paléo Festival pour en apprendre davantage sur eux, mais aussi sur la musique orientale et l'ésotérisme musical de leur approche. Récit.

Horizon Liquide participe – peut-être sans le provoquer volontairement – à ce mouvement de réhabilitation de la musique occidentale sous des couleurs et tonalités d'un nouveau monde. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Nyon]

Il y a des virées noctambules plus cristallines que d’autres, durant lesquelles certaines rencontres trahissent un hasard des plus prévisibles; Jimmy Page et Robert Plant le savent bien. Il y eut ce morceau d’anthologie “In the Evening” en 1995 à Detroit où il n’était pas question de chant, ni de musique. Mais avant tout d’un vif sentiment de légèreté, deux minutes trente de lâcher-prise où djembés, violons et vocales arabisantes résonnaient dans la nuit paisible des bords du lac Michigan.

Écouter: “In the Evening” / Jimmy Page et Robert Plant (Live in Detroit 1995)

L’on parle de rock(‘n’roll), mais aussi de musique orientale – un entre-milieu aux frontières du Proche et de l’Extrême-Orient –, où le septentrion de la péninsule arabique et son prolongement jusqu’à l’Inde s’allient à la folie de guitares douze cordes et platines de vinyle. C’est du moins la caricature timidement forcée d’un trio atypique qui n’opère savamment qu’à dépasser les limites à perte de vue de cet Horizon Liquide. Valentin Savio, Laure Betris et Serge Ghazale ont repris cela des paroliers des mythiques Led Zep’. Il n’y a, certes, pas l’Inde des Page « n’ » Plant, mais il y a le Beyrouth Underground de Ghazale, l’Irak de Betris et l’âme vagabonde de Valentin. Et puis, il y a surtout ce mélange des genres qui accouche d’une musique des plus orientales et mystérieuses que possible. Tu parles… Tant est que s’il est question de parler d’influences – ce que nous n’avons pas fait –, ils s’attarderaient peu à citer ces deux lascars britanniques des sixties. Ils seraient tous nés sur la barque d’un zeppelin, au-dessus des zones arides des côtes méditerranéennes, que l’on ne s’en méprendrait pas, tant tout cela sonne authentique; Valentin, Laure et Serge ont beau s’être retrouvés dans la “petite” Fribourg de Suisse, ils ont surtout fait de la musique – ces sons psychédéliques par-delà leurs synthés analogiques – l’exutoire de leurs origines diverses.

« Il y a certes des résonances provenant de mes origines irakiennes mais ce n’est pas pour autant que je qualifierais notre musique de musique orientale, juste un sens de liberté et d’ouverture qui entrent parfois en collision avec nos influences personnelles »

Laure Betris, guitariste et chanteuse du trio Horizon Liquide

On eut parfois rêvé d’Inde ou d’Égypte chez les Impressionnistes; Maurice Ravel et Claude Debussy s’y étaient passablement intéressés, même si pas toujours avec le succès escompté. On en revient toujours à rappeler, à cette époque – et bien avant –, le conte des Mille-et-Une Nuits, œuvre littéraire aussi mystérieuse qu’inspiratrice. L’Enlèvement au Sérail de Mozart (1782), par ailleurs – et bien avant Ravel –, fut sans doute l’œuvre qui propulsa toujours plus l’Europe vers une ouverture des opéras aux sonorités et contes arabes, fameuses “turqueries” de mode et de tous genres qui laissèrent, jadis, champ libre à toute liberté de création. En réalité, la première traduction européenne de la persane Alf Laylah wa-Laylah – soit Les Mille-et-Une Nuits, on s’entend –, par Antoine Galland dans les premières années du XVIIIe siècle éveille ce qu’il reste des besoins d’ailleurs chez la plupart des compositeurs avertis de cet entre-temps séculaire; Wolfgang Amadeus Mozart tire, avec un succès retentissant, un Singspiel consacré pour l’Empereur du Saint-Empire Joseph II. Et l’effet de mode se propage jusqu’à la première moitié du XXe siècle; la seule ouverture ravellienne de Shéhérazade (1903), par exemple, en illustre la longue sente parcourue par les influences orientales d’alors. C’est qu’il fallait faire preuve de modernité dans cet espace franco-français. Il fallait faire du neuf dans ce loco-local francilien du début du siècle dernier. Ravel s’y prend au récit de l’histoire de Bagdad, des racines de l’Orient médiéval qui attise son envie d’exotisme. On y retrouve par passages, dans les trois actes de cette seule ouverture, les piccolo et les triangles qui, à certain égard, composent les bases de la musique orientale; la prépondérance de cette “petite” flûte – sa vitalité et sa brillance de son – en fait l’instrument pionnier de l’européisme à l’orientale (ou orientalisme à l’occidentale, c’est selon).

C’est ce rapport mystique à cette musique d’ailleurs qui inspire encore nombre de musiciens des nouveaux millénaires (les XXe et XXIe). Le lyrisme enchanté de Robert Plant et Jimmy Page tire un sens de respect à cette culture qui n’a jamais manqué de passionner les plus sensibles de l’Europe de l’Ouest. Et preuve en est: ils ne sont pas les seuls. Alors, certes, leur musique et leurs introductions n’ont pratiquement et techniquement rien de la Shéhérazade ravellienne ou des turqueries morzartiennes, mais l’inspiration de cet Orient a traversé les époques et les générations. Elle a traversé les temps aussi, comme quand la musique savante andalouse eût été enrichie par la branche arabo-musulmane des expatriés de Bagdad réétablis à Cordoue (dont Zyriab), au-delà des Turkmènes et de l’Empire Moghol quelques temps plus tard. Sans compter l’influence grandissante, quelques siècles après, de l’Afrique du Nord (en grande partie le Maghreb) sur la péninsule ibérique. Ainsi, suivant le fil des années de l’ère chrétienne, qu’elle soit apparue par voie de conquête, d’inspiration ou de reproduction, la musique orientale a trouvé corps dans les bailles musicales européennes. De nos jours, l’on parle moins d’inspiration orientale, sinon d’une envie quasiment fanatique de réveiller les sens d’une Orient nouveau. L’on se replonge davantage au son des Ney, ces flûtes d’origine persane, et aux techniques maintes fois utilisées par les savants musiciens de Turquie, de la péninsule arabique ou des abords de la mer Caspienne. Chez nos musiciens modernes, à la reproduction des basiques de la mélodie arabe, l’on en tire surtout les altérations reconnues de nos gammes diatoniques et par là, les structures en quart de ton significatives dans la plupart des Maqâm (systèmes) de la musique d’origine ouïghoure, azérie ou ouzbèke. Cette moitié d’un demi-ton est inexistante dans la musique occidentale, c’est sans doute pourquoi la musique orientale laisse un arrière-goût savamment exotique dans les mentalités européennes et qu’elle tente aujourd’hui de réapparaître sous un jour nouveau au mixage de nouvelles sonorités. Horizon Liquide participe – peut-être sans le provoquer volontairement – à ce mouvement de réhabilitation de la musique occidentale sous des couleurs et tonalités d’un nouveau monde. Et c’est probablement cela qui inspire le plus dans leur musique, les platines d’un disco-bar en pleine nuit en plus: « Il y a certes des résonances provenant de mes origines irakiennes mais ce n’est pas pour autant que je qualifierais notre musique de musique orientale. Ce ne sont, dans les faits, que les vagues du moment, un sens de liberté et d’ouverture qui entrent parfois en collision avec nos influences personnelles », assurait – assise dans un confortable sofa dans les allées parallèles du Paléo Festival –  Laure Betris. Il en ressort, il est vrai, que la bande sonore conçue par Valentin Savio n’est composée d’aucune note en quart de ton, ce qui n’en va pourtant pas tout-à-fait de même de la mélodie vocale de la chanteuse, notoire surtout sur le titre Alep.

Laure Betris, “sorcière” du renouveau musical suisse

L’on en conviendra: les quarts de ton apparaîtront au fil des ans, toujours plus, dans les colonnes musicales des sarabandes européennes. Même si le mélange des genres forcé ne tire jamais rien de bien pourtant. Or, au-delà des diurnes farandoles, la musique d’Horizon Liquide sonne davantage dans un contexte plus intimiste, quoique festif toujours. À l’écoute, sous un temps de pluie, l’on se prendrait à un rassemblement nocturne des plus mystérieux, une forme de sabbat médiéval où les sorciers et sorcières de la musique électronique (sacrilège des puristes) sont conviés à la fête. D’ailleurs, dans le trio qui nous occupe, il en est une (de sorcière); mais il n’est pas question de l’imaginer flotter dans les airs sur un balai mondain, affichée d’une figure caractéristique antinomique aux contes de fée de Charles Perrault. Bien au contraire, l’on est, sur le sujet, davantage confrontés à un autre type de sorcière, du moins un autre type de figure de sorcière; ces mêmes qui sont, dans la littérature, souvent affiches de romantisme et d’ésotérisme. Et ici encore, il est question de remonter un peu dans le temps pour retrouver une image plus épurée, moins grimaçante et revêche des sorcières. Comme l’explique par ailleurs Hélène Laplace-Claverie, professeure de littérature à l’Université de Pau (UPPA):

« L’image devenue archétypale de la sorcière – une vieille femme repoussante – est une invention moderne, liée à la récupération folklorique du personnage […] La sorcière n’est-elle pas, à l’image de la chorégraphie de Nijinski et de la partition de Stravinsky [dans le ballet “Le Sacre du Printemps” (1913)], à la fois archaïque et révolutionnaire ? Elle incarne la fidélité à une certaine tradition, tout en offrant de nombreuses possibilités d’innovation, par sa plasticité et son caractère énigmatique. » (La sorcière et ses avatars dans le répertoire romantique et postromantique, 2012: 5-8)

Le rapport avec Laure Betris, chanteuse, claviériste et guitariste du trio Horizon Liquide ? Son parcours musical, jalonné d’influences multiples et d’expériences uniques. Plasticité et caractère énigmatique touche et coule en plein la représentation de cette musicienne qui a parcouru un chemin propre depuis l’âge tendre de ses 20 ans. Les tangentes mal famées de la musique actuelle, l’artiste avoue les emprunter dans sa biographie personnelle; Skirt, Horizon Liquide, H E X, Tremate, Big Eyes Trio ou encore Azur3000 sont tous les noms des projets dans lesquels elle a soit contribué, soit créé de ses propres mains. Entre tous, pourtant, il y a ses disques personnels sortis sous le pseudonyme de Kassette: deux singles (Chambre 4 en 2008 et Neighborhood en 2010), puis deux albums (FAR en 2013 et Bella Lui en 2016), le dernier sous le label Cheptel Records. Du kraut, blues et psyché de son premier opus multi-titres, elle traverse ensuite avec son dernier album les influences des musiques américaines, entre la colonne en riffs du blues du Mississippi et de l’Arkansas et un rock amusé de présentoir dans les stations de repos de l’U.S. Route 66, tout en empruntant dans Pistol Ready une envie assouvie de punk rock des années 1970. Du léger, du simple, un véritable travail d’orfèvre sur chaque piste. Mais le voyage des genres ne s’arrête pas là.

« C’est un trio somme toute très improbable, si l’on voulait réunir autant d’influences des musiques du monde, l’on n’y serait jamais parvenus »

Valentin Savio, DJ du trio Horizon Liquide

Entre-temps, du dark rock au blues poétique, du grunge au ciné-concert – sorte de représentations anciennes déjà connues chez plusieurs artistes émergents actuels (suivre l’exemple de Christophe Chassol) –, Laure Betris vient d’arrêter – avec le projet Horizon Liquide depuis ses débuts en 2015 – un autre style plus approché de ses racines irakiennes, mélangé à de la techno ultramoderne. Et en même temps, elle revisite tous les styles qu’elle eût appréhendé par le passé, du krautrock à la pop, passant par le punk-grunge US des années 1990. Ainsi, si l’on ajoute à cela la contagion orientale, voire sud-américaine (latine) par les influences de Valentin Savio, l’on obtient un joyeux bordel. « C’est un trio somme toute très improbable, si l’on voulait réunir autant d’influences des musiques du monde, l’on n’y serait jamais parvenus. Cela fait partie des surprises de la vie », raconte alors le DJ cofondateur du groupe. C’est en cela que l’on fait du trio Horizon Liquide la rencontre de sorciers et sorcière du renouveau musical suisse. Plus que des sorciers, parlons alors de magiciens enchanteurs. Par surcroît qu’ils opèrent savamment à la tombée de la nuit: « L’on doit avouer que notre musique passe mieux aux horaires avancées, plutôt qu’en début de soirée », assurait alors Laure Betris. Plus nuancé, Valentin Savio contrastait: « Plutôt de dire que notre musique passe mieux de nuit, il est surtout fait montre qu’il existe différentes manières de jouer et d’interpréter nos créations; il nous est déjà arrivés de nous produire vers 21 heures et ce que je note, c’est que notre musique a un quelque chose de malléable, comme métamorphosable suivant l’ambiance (et l’heure donc). » En somme d’une tonalité nettement plus agressive en fin de journée, la modulation peut se révéler manifestement plus calme en fond de nuit: « C’est là le travail typique d’un DJ – confirme Valentin –, avec les machines, les percussions et les synthés, l’on joue de notre large souplesse. »

Il faut dire que, dans le panorama, Valentin Savio est, lui aussi, un musicien très atypique. DJ mais aussi percussionniste – il est, somme toute et au travers de son ordinateur, le créateur des bases et structures musicales des morceaux de son groupe –, le jeune homme se veut être un élément complet, aux origines aussi diverses que perceptrices; ses volontés d’ailleurs, il les puise de ses habitudes familiales d’un temps. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Nyon]

Du Bad Bonn Kilbi au Paléo Festival

Tout est donc question d’alchimie au sein de ce petit groupe qui eût fait ses gammes dans la petite Fribourg, où la scène alternative – la leur – tend à bien se développer. La rencontre, entre Laure Betris et Valentin Savio, s’est faite en 2015; alors sur scène pour des sets d’une demi-heure avec ses différents singles, la rockeuse croise la route de ce DJ ambitieux et volatile, en même temps que l’électronique s’apprête à croiser un foldingue et impétueux rock’n’roll. Mais l’alliance entre les deux est taillé sur mesure, si bien qu’après un premier concert en duo en 2015, il sortent leur première musique en 2016. L’année coïncide même avec l’arrivée dans le groupe de Serge Ghazale, en janvier, ce qui dope leur exubérante créativité et assoit leur projet d’une solide collaboration. « Serge était considéré comme un véritable bonus dans notre projet musical mais l’on s’est très vite rendus compte que le travail était excellent à ses côtés; les séances de travail étaient productives et le courant est très bien passé entre nous trois. Nous avions trouvé un processus de création qui fonctionnait parfaitement », explique alors Valentin Savio. Il faut dire que le répertoire s’est enrichi à vue d’œil; de quatre titres en commun présentés lors de « concerts tests », le trio s’est rapidement vu assumer des représentations d’une heure – plus concrètes et donc plus abouties en nombre – en l’espace de quelques mois, résultante de la « belle énergie » qu’ils assurent détenir dans leurs caisses. Déjà programmés au Bad Bonn Kilbi en 2017, ils sont – ce dernier mois de juillet – passés sur la scène expérimentale du Club Tent au 44e Paléo Festival, où ils se sont révélés pour la première fois depuis le début de la nouvelle année. « C’était le meilleur moyen de relancer la machine. Cela faisait six mois que nous n’avions plus joué et rien de mieux de se remettre à niveau dans le cadre d’un festival d’envergure comme le Paléo; c’est un peu comme si l’on commençait un championnat par la finale, ça augure du bon pour la suite », ironise le jeune DJ.

« J’ai des parents qui ont beaucoup voyagé; j’aime m’approprier les différentes cultures qui m’entourent. Je pense qu’on peut le faire en signe d’ouverture au monde »

Valentin Savio, DJ du trio Horizon Liquide

Il faut dire que, dans le panorama, Valentin Savio est, lui aussi, un musicien très atypique. DJ mais aussi percussionniste – il est, somme toute et au travers de son ordinateur, le créateur des bases et structures musicales des morceaux de son groupe –, le jeune homme se veut être un élément complet, aux origines aussi diverses que perceptrices; ses volontés d’ailleurs, il les puise de ses habitudes familiales d’un temps. « Je n’arrive pas à me considérer uniquement comme Suisse, même si je le suis en réalité. J’ai des parents qui ont beaucoup voyagé; j’aime m’approprier les différentes cultures qui m’entourent. Je pense qu’on peut le faire en signe d’ouverture au monde. »

About Yves Di Cristino (484 Articles)
Rédacteur en chef, membre actif de l'Association Suisse des Journalistes Indépendants (CH-Media) et de l'Association vaudoise de la presse sportive (AVPS). Titulaire de la carte AIPS. Master de Sciences Politiques à l'Université de Lausanne. Mémoire: “Les États-Unis sont-ils réellement responsables du Coup d'octobre 1965 en Indonésie ?”.

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.