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Avec “Soldi”, Mahmood a clos l’histoire d’une enfance malheureuse

Rien de bien plus explicite sinon que la faille en demeure visible

À Montreux, le pas de grâce. Né à Gratosoglio, dans un quartier administratif de la ville de Milan, d'un père égyptien et d'une mère sarde, Alessandro Mahmood a fait de la musique – comme souvent – sa ligne d'échappement d'une enfance coupée par l'abandon de son père à l'âge de 5 ans. Révélé en Italie grâce à sa victoire au 69e Festival de San Remo, puis vice-champion de l'Eurovision à Tel-Aviv dans la foulée en mai, l'artiste a connu une ascension fulgurante; disque d'or en Espagne et numéro un des charts en Israël avec son titre Soldi. Aujourd'hui, l'artiste se révèle pas à pas... et celui du Montreux Jazz Festival en était un grand.

© leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Montreux]

Il est toujours très difficile de surprendre son public dans l’écrin d’un festival de renommée internationale quand l’on a encore si peu de bouteille. Cela s’apparente souvent à un test grandeur nature hors des propres frontières et face à une assistance dont on appréhende le moindre sursaut de complaisance. Au début, du moins. De son français – niveau « rien » –, Alessandro Mahmood a pourtant tenté au mieux de parfaire son image de crooner next gen. Mais en réalité, de voix grave et suave, il n’en porte assurément pas la tessiture, c’est plutôt par son écriture que l’on en remarque la profondeur de ses compositions, la puissance de son chanter. Sa notoriété, il sait l’avoir surtout cueillie à la télévision, d’abord par sa victoire à la 69e édition du Festival de San Remo en février, puis par sa deuxième place au concours de l’Eurovision à Tel-Aviv en mai dernier. Et dans l’esprit purement populaire, ses apparitions télévisées – en marge de la polémique extatique qui l’avait opposé au Premier Ministre italien Matteo Salvini – seront celles de sa révélation.

C’est pourtant oublier que Mahmood a d’abord écrit dans l’ombre des plus grands artistes de la botte; en 2017, à l’âge de 25 ans, il collabore déjà avec le rappeur Fabri Fibra sur un titre Luna qu’il cosignera à l’affiche, avant d’écrire Presi Male pour la réédition de l’album phare de Michele Bravi. C’est aussi à cette époque, déjà, qu’il construit l’armature de son premier album, en composant quelques morceaux qu’il se gardera de toute publicité. Parmi ceux-ci, Uramaki, ce titre qu’il a notamment couvé en longueur jusqu’à l’éclat de popularité. « Cette fois, j’ai voulu attendre un peu, je voulais que tout soit comme je l’avais imaginé. Je voulais décrire tout ce qu’il m’est arrivé cette année: les personnes que j’ai connues, les bars où j’ai bu, les relations que j’ai galvaudées. Tout. Et je suis heureux que ce titre ait pu être produit par ma dream team », écrivait-il sur les réseaux sociaux en avril 2018, quelques semaines avant le dévoilement de son premier EP le 21 septembre. Sa dream team, au vrai, il l’a composée de son guitariste Francesco Fugazza, son claviériste Marcello Grilli et son batteur Elia Pastori, tous trois présents à Montreux. C’est que la chanson compte beaucoup dans le chemin parcouru par ce jeune artiste qui défend autant sa pride que ses origines égyptiennes; c’est par ce titre qu’il a débuté la construction de son premier opus et c’est par celui-ci également qu’il termine son heure de concert sur les scènes. C’est que la composition est habile, elle joue d’une multitude de références musicographiques; un titre à pleine puissance, au rythme broussailleux et au refrain intense et vigoureux. Il raconte sa peine dans une tirade aussi énergétique que convulsive. Mais sans ne jamais occulter ce qui fait la marque de son excellence, sa poésie. Un message si autocritique par versants qu’il en questionne beaucoup sur la véritable notion d’amour. Un thème qu’il aborde, sur son album, avec grande conviction mais sans grande démesure: juste ce qu’il faut pour rappeler les responsabilités difficiles d’un père qui a fait tous les mauvais choix possibles au plus mauvais instant d’une vie de famille.

Gioventù Bruciata x Soldi

Sinon par le sens poétique averti dans chacune de ses compositions, les titres de Mahmood sont tous aussi divers dans leur air que dans leur signification littérale. Mais le message de base reste le même. L’on y retrouve certes ce mélange de laborantin entre la pop et le hip-hop italiens, du moins quand celui-ci ne s’en retrouve pas mis à mal par une dose d’électronique appuyée (à l’aune de Anni 90, qu’il interprète sur le disque en featuring avec Fabri Fibra). Mais, à chacune de ses pistes, il en garde les yeux fixés vers un homme qui eut fait partie de sa vie, avant de la quitter sans grâce; c’est ce qu’il redonne dans le titre éponyme de son album Gioventù Bruciata. Sur scène – comme il l’a par ailleurs montré à Montreux ce lundi soir –, l’artiste joue avec le rythme. Il le lance d’abord à pleine bourre grâce à ses titres Sabbie Mobili ou encore Remo, qu’il interprète avec grande fugacité, avant de le ralentir dans une quasi solennité sacristaine. À mi-parcours dans son show, Mahmood éteint les lumières, rejoint ses mains sur son pied de micro et ferme les yeux. Il entonne un air – plus qu’un chant – arabe quelque cinquante secondes durant, ce qu’il faut pour retenir l’attention de son public qui, pour le coup, s’arrête un temps de danser. La référence en ressort limpide; le garçon fait un temps allusion à ces premières années de vie de famille où il entrait dans la voiture de son père, écoutait un vieux disque arabe que celui-ci passait inlassablement et regrette un morceau d’enfance qu’il ne revivra plus.

Dans ce titre Gioventù Bruciata donc –, Mahmood expose les méandres de ses pensées, ses créations tournées vers un difficile passé sous des airs d’électronique visant un futur dans le déni le plus pur. Il n’est pourtant pas question d’effacer au laser ces instants de vie indélébiles, il les revit sans rage mais avec le nécessaire souvenir d’une blessure qui semble l’avoir davantage porté que déstabilisé. Au-delà de ce disque dans l’auto-radio, il ne manque aussi pas de rappeler ces souvenirs d’une Égypte qu’il n’a plus revu depuis plus de deux décennies, ces plongeons éphémères dans la Mer Rouge qu’il avoue avoir oublié trop tôt. Tout comme ces moments dans le séjour convivial où il entendait son père crier au téléphone, se plaindre, s’énerver de cette jeunesse abîmée, son enfant qu’il tombait dans l’inutilité car trop cher dans la vie de tous les jours; — Maledetta questa vostra gioventù bruciata —.

Rien de bien plus explicite sinon que la faille en demeure visible. Des trois titres, dans son album, qu’il consacre très clairement à son père, sied aussi celui qui l’a exposé sur toutes les plateformes de reconnaissance mondiale. Avec Soldi – disque d’or en Espagne et numéro un des charts en Israël – Mahmood a sans doute clos, avec un texte irascible, l’histoire d’une enfance malheureuse. « C’est une chanson qui m’a porté chance. Énormément chance ! », évoquait-il avec enthousiasme par ailleurs sur la scène de Montreux; c’est une chanson qui, au-delà de son extraordinaire destinée, clame haut et fort son adieu au père et, avec lui, ses vices de champagne et narguilé. — Waladi, waladi habibi ta’aleena —, comme son paternel le lui criait du balcon surplombant la cour de récréation familiale, Mahmood rappelle son enfance de sa torpeur. Des artistes arabes que son père écoutait, il en fait désormais feuille blanche, ne gardant en tête que De Gregori, Dalla, Battisti, les artistes italiens que sa mère sarde écoute en boucle. Il en retient même du Simon & Garfunkel qui, à paraître, trait à faire hurler le silence. Sans omertà, Mahmood poursuit désormais sa route, sans disgrâce. De Gratosoglio, de sa banlieue milanaise au Caire, il survole désormais les miettes de ces premières années de vie qu’il a vues défiler à pleine vitesse. Ne manquerait plus qu’à raison de sa popstar life, il ne fasse défiler la sienne à pleine allure. Après tout, la gloire, il l’a amplement méritée. Et contrairement à ses confrères rappeurs, quand il parle d’argent, ce n’est pas pour les faire rimer avec Rolex, Porsche ou Yves-Saint-Laurent. Sensible.

De Gratosoglio, de sa banlieue milanaise au Caire, Mahmood survole désormais les miettes de ces premières années de vie qu’il a vues défiler à pleine vitesse. Ne manquerait plus qu’à raison de sa popstar life, il ne fasse défiler la sienne à pleine allure. Après tout, la gloire, il l’a amplement méritée. Et contrairement à ses confrères rappeurs, quand il parle d’argent, ce n’est pas pour les faire rimer avec Rolex, Porsche ou Yves-Saint-Laurent. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Montreux]

Dimentica San Remo junior

Des trois chansons qui traite sa relation au père, il manque encore Mai Figlio Unico, dans laquelle il évoque ses demi-frères qu’il possède par-ci, par-là, à Milan ou en Égypte. Une pensée qu’il émiette décidément avec grande sympathie. Mais ce n’est plus tant là que l’on abonde dans l’autre grand instant de son concert; à Montreux, s’il est encore un titre qui peut (à tout égard) surprendre son public, c’est bien le seul de la playlist qui ne figure pas dans l’album. Avec Dimentica, Alessandro Mahmood révèle (à nouveau) un passage entier de sa vie d’artiste. La chanson est sans doute sa toute première avec laquelle l’artiste s’est porté, pour la toute première fois, sur scène, au concours de San Remo junior en 2016. Au Montreux Jazz Lab, pourtant, l’Italien l’a préférée en version acoustique, seul au piano. Un nouvel instant de lyrisme par lequel il évoque, une nouvelle fois, ce long chemin parcouru jusqu’à cette forme extraordinaire de reconnaissance. L’interprétation fut un succès retentissant, si bien que le court temps de pause qu’il observe après la chanson invite instantanément le public montreusien à scander son nom, en guise de rappel improvisé, après seulement 40 minutes de concert. Débuté peu après 20 heures, le spectacle s’est conclu une heure plus tard, le temps que l’artiste modifie son titre Milano Good Vibes en Montreux Good Vibes, un titre en réalité qu’il change à chaque ville dans laquelle il se produit.

About Yves Di Cristino (485 Articles)
Rédacteur en chef, membre actif de l'Association Suisse des Journalistes Indépendants (CH-Media) et de l'Association vaudoise de la presse sportive (AVPS). Titulaire de la carte AIPS. Master de Sciences Politiques à l'Université de Lausanne. Mémoire: “Les États-Unis sont-ils réellement responsables du Coup d'octobre 1965 en Indonésie ?”.

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