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Christophe Chassol au jeu des perles de verre de Hermann Hesse

De passage en Suisse, Christophe Chassol a ouvert la soirée Lab du Montreux Jazz Festival dimanche soir

Depuis le début de l'année, Christophe Chassol tourne dans le monde entier pour présenter son nouveau projet d'ultrascores “Ludi”, inspiré du roman biographique de Hermann Hesse. L'ultrascore, comme l'artiste français le définit, consiste en une méthode de composition toute personnelle, inédite. La technique consiste à filmer le réel, puis à l'habiller d'une mélodie qui y superpose les harmonies. Ce faisant, les séquences tournées font partie intégrante de la musique ainsi composée. Après trois séries d'ultrascores abouties, dans la Nouvelle-Orléans, en Inde puis en Martinique, Chassol: présente Ludi. De passage au Montreux Jazz Festival, au dernier soir d'un mois de juin caniculaire.

Il y a toute une sagesse de maître enchanteur, tant chez Hermann Hesse que chez Christophe Chassol. Cette envie de faire musique avec la vie, et de faire vie avec les arts. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Montreux]

« Les règles, l’écriture figurée et la grammaire du Jeu constituent une sorte de langue secrète extrêmement perfectionnée, qui participe de plusieurs sciences et de plusieurs arts, particulièrement des mathématiques et de la musique. Elle (cette langue) est en mesure d’exprimer le contenu et les résultats de presque toutes les sciences et d’établir des rapports entre eux. » (Hermann Hesse, Le Jeu des Perles de Verre, traduction française de Jacques Martin, Paris, Calman-Lévy, 1991, p.9)

L’extrait est celui de Hermann Hesse, écrivain, poète, utopiste suisse. Dans son ouvrage “Das Glasperlenspiel” (Le Jeu des Perles de Verre), l’auteur évoque un quelque chose futuriste d’apparence sans pour autant réellement baser l’entier de son histoire dans un temps d’avenir défini (de base, elle se situerait à l’aube du XXVe siècle); en réalité, Hermann Hesse traite de sa propre vision de l’utopie, un “régime” qu’il défend des critiques contemporaines. L’utopie (celle du communisme par exemple au gré des sociétés occidentales) paraît dangereuse, immobiliste en ce qu’elle aurait toujours trait à une société parfaite. Au travers de son personnage, Joseph Valet – Magister Ludi –, Hesse questionne les fondamentaux de cette société, ses croyances partagées, ses langages appropriés, ses imperfections contenues dans une organisation non parfaite entre êtres destinés à l’être. Il y a une véritable critique à la superficialité de l’époque actuelle tout en adressant l’image d’une culture intellectuelle où toutes les connaissances humaines sont explorées. Une culture qui évoque, en même temps, l’Orient: l’Inde, particulièrement. Dans cette “Castalie” inventée, véritable ordre culturel, tout en distinguant les failles auxquelles se prête, au vrai, une organisation – tout-à-fait utopique (et donc) – parfaite de la société, l’essayiste suisse invoque un règne où tout est préréglé, un jeu où toutes les disciplines sont harmonisées, celles des arts et de la science – « les mathématiques et la poésie » (p.67). En toute illustration.

Lire également: “Indiamore”, l’ultrascore de Christophe Chassol

Il y a dès lors toute une sagesse de maître enchanteur, tant chez Hermann Hesse que chez Christophe Chassol. Cette envie de faire musique avec la vie, et de faire vie avec les arts. Les influences, de même, sont semblables; cette fascination délectable pour l’Orient et le Moyen-Âge, cette envie de faire corps avec des coutumes tantôt initiatiques que primitivement savantes. Dans l’un de ses précédents opus (trois films-concert toujours), l’ultrascore II “Indiamore”, l’artiste Chassol avait déjà exploré cette partie du monde, à Calcutta en 2013, où entre la Nouvelle-Orléans (“Nola Chérie” en 2011), et la Martinique (“Big Sun” en 2015), il avait parfait sa mécanique musicale. De rage, sans doute, il critiquerait le sens du terme “mécanique”, en ce qu’elle n’est pas représentative de la pourvue tridimensionnelle de sa musique: l’harmonie, le rythme et les répétitions. Tout cela y est encore dans “Ludi”. “Ludi” pour Ludi Magister, enseignant de l’école romaine, métier du personnage Joseph Valet. Ou “Ludi” pour tout ce que le jeu des perles de verre retient de ludique dans ses règles. De la même manière que le protagoniste du roman de Hermann Hesse, Chassol joue à tout. Il joue à tout harmoniser, tout rythmer, à tout répéter inlassablement: des jeux de mains dans une cour de récréation (tournée à Puteaux, en région parisienne) qu’il complète par un véritable concerto pour batterie, aux jeux vidéos (dans une salle d’arcade dans le quartier de Shibuya à Tokyo) qu’il habille d’une sonate au clavier, d’un match de basket (au parc Diderot de Courbevoie) arrangé à la mesure de l’instrument percussif, au vacarme d’un parc d’attraction en intérieur (Joypolis, toujours à Tokyo) – enfin – cadencé à la sobriété amusée du synthé. Un ensemble d’images tournées, travaillées, étudiées, répétées en montage “cut”, puis finalement serties d’une composition musicale inédite. Le talent de Christophe Chassol est là; cette reconnaissance de bruits qui n’en sont pas, cette affinage d’un tumulte ambiant arpégé en un doux pop rock. Par son instrument, ainsi, l’artiste peut « reproduire dans son jeu tout le contenu spirituel de l’univers »:

« Le Jeu des Perles de Verre se pratique donc avec toute la substance et toutes les valeurs de notre culture, il joue avec elles, un peu comme aux temps où florissaient les arts un peintre a pu jouer des teintes de sa palette. Ce que l’humanité a produit au cours de ses ères créatrices dans le domaine de la connaissance, des grandes idées et des œuvres d’art, ce que les périodes de spéculation érudite qui suivirent ont ramené à des concepts et transformé en patrimoine intellectuel, tout cet immense matériel de valeurs spirituelles, le joueur de Perles de Verre en joue comme l’organiste de ses orgues, mais les siennes sont d’une perfection presque inconcevable ; leurs claviers et leurs pédales explorent le cosmos spirituel tout entier, leurs registres sont pour ainsi dire sans nombre, et théoriquement cet instrument permettrait de reproduire dans son jeu tout le contenu spirituel de l’univers. » (p.9-10)

Mathieu Edward accompagne Christophe Chassol sur scène. Entre concerto de batterie et mise en abîme du rythme, le percussionniste occupe une place centrale dans les ultrascores de l’artiste français. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Montreux]

L’union du savant et du populaire

Révélé en 2012 sous le label Tricatel, Christophe Chassol a entièrement décloisonné la musique de genre; en cela, il n’y a plus de perfection de style. Et si on l’en emparait quelques répliques à Hermann Hesse, voilà une utopie en laquelle chaque artiste de province croit fermement. La pop, le rock, la soul, le jazz se terrent dans un ensemble entier, nommé – simplement – musique. Chassol, plus que d’autres, l’a souligné dans une série de projets qui, à certains égards, tiennent de ce que Maître Valet prenait pour méditation. Car, dans le jeu des perles de verre, la méditation prend son plein sens:

« […] mais il est une chose plus importante que tout le reste : tu apprendras à méditer. En apparence, tout le monde apprend cela, mais on n’a pas toujours la possibilité de le vérifier. Je désire que toi, tu l’apprennes bien, comme il faut, aussi bien que la musique ; tout le reste en découlera ensuite de lui-même. » (p.81)

La musique, formation des artistes et des hommes, passe par la méditation, écrira le biographe Hesse. La pratique en revient naturellement essentielle chez Joseph Valet. C’est pour cela qu’on en retrouve, chez Christophe Chassol sur la scène du Montreux Jazz Lab au dernier soir d’un mois de juin, une tendance à la transe, à l’extase du rythme et des harmonies. Mais on lui prête tout autant une admiration pour de nombreuses séquences d’archives qu’il réhabilite de la même manière, en ultrascore. Il emploie notamment, par sa technique, à transformer instants cultes de documentaires sportifs des Jeux Olympiques de 1964 et 1968 en pièces maîtresses de son harmonisation musicale. En cela, à sa méditation s’adjoint une entière forme de fascination (autant pour la réalisation des documentaires que pour leur symbolique inhérente). Entre soupirs et cris d’athlètes et voix des commentateurs qui les décrivent, il a été opéré un entier travail de mise en abîme. Là est sans doute l’instant – du film-concert – qui captive le mieux l’attention de l’assistance. Et le ressenti en apparaît évident. Sport et musique font donc, là aussi, bon ménage. Comme tous les styles de musique entre eux, au demeurant.

« Et nous présumons que ces savants musiciens du XVIe, du XVIIe et du XVIIIe siècle, qui fondaient leurs compositions musicales sur des spéculations mathématiques, étaient hantés, eux aussi, par l’idée du Jeu »

Hermann Hesse, Le Jeu des Perles de Verre, 1943

En cela, du classique à la pop – autrement dit, dans une dénomination élitiste que rejetterait fermement Chassol, du savant au populaire –, il n’est fait qu’un. De Maurice Ravel, Igor Stravinski, Miles Davis, Ennio Morricone ou encore Steve Reich, la captivité musicale est semblable à tous. Des grandes rockstars aux petits créateurs de génie – Aquaserge, Pieuvre, Yuksek, Keren Ann ou encore David Poirier (avec qui il a travaillé ces dernières années) –, tous produisent une musique d’égale portée. Ils ont simplement un style et une méthode différente, comme ces musiciens ingénieux, il fut un temps, qui composaient leurs mélodies au travers de préceptes – « et spéculations » – mathématiques. C’est que, eux aussi – comme tous les autres – étaient « hantés par l’idée du Jeu », écrivait Hermann Hesse (p.12). En cela, les harmonies heureuses ont à la fois un quelque chose de ludique, tout autant que chimique. Il y est fait preuve de l’art de création, autant que l’art de perfection. L’union des deux indiquera simplement la passion et c’est ce que transpirent les compositions de Chassol. La frontière entre les érudits et les praticiens s’efface donc au nom du Jeu, la passion. C’en est la simple interprétation de l’artiste français. Du moins, c’est celle que l’on en retient. Il n’empêchera qu’au final, dimanche soir, Chassol était le Ludi Magister. Il était le véritable maître du jeu (qu’il a lui-même dicté) au Lab.

En prologue de “Ludi”, Christophe Chassol le répète inlassablement: « Les règles, l’écriture figurée et la grammaire du Jeu constituent une sorte de langue secrète extrêmement perfectionnée, qui participe de plusieurs sciences et de plusieurs arts, particulièrement des mathématiques et de la musique. Elle (cette langue) est en mesure d’exprimer le contenu et les résultats de presque toutes les sciences et d’établir des rapports entre eux. » (Herman Hesse) © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Montreux]

About Yves Di Cristino (498 Articles)
Rédacteur en chef et cofondateur de leMultimedia.info. Membre de l'Association Internationale de la Presse Sportive (AIPS). Doctorant à l'Université de Lausanne. Master en Sciences Politiques.

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