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Caster Semenya, victime expiatoire d’une « nécessaire discrimination »

Dans le nouveau stade rénové du Khalifa International Stadium de Doha, la Sud-Africaine a terrassé la concurrence

Du Khalifa International Stadium, Doha (Qatar)

L'athlète sud-africaine, championne olympique du 800 mètres, vient de perdre la course de sa carrière face à l'IAAF. Les nouvelles régulations forçant les performeuses hyperandrogènes ou atteintes de « développement sexuel altéré » à baisser médicalement leur taux naturellement élevé de testostérone seront bien appliquées dès le 8 mai prochain après que le recours de Caster Semenya ait été rejeté en instance par le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) à Lausanne. Mais la meilleure athlète d'Afrique du Sud de tous les temps, grande inspiratrice des plus jeunes dans son pays, assure ne pas avoir dit son dernier mot. « Personne ne m'empêchera jamais de courir. Aucun homme sur terre ne pourra m'empêcher de vivre de cette passion. Dieu a lancé ma carrière, c'est lui qui l'arrêtera », a-t-elle affirmé après une course menée de bout en bout à Doha. En 1'54”98, aucune femme n'était allée aussi vite aussi tôt dans la saison.

Caster Semenya ne s’avoue pas vaincue après la décision rendue par le TAS mercredi. La Sud-Africaine a frappé un grand coup au meeting de Doha, première étape de la Diamond League de la saison. En 1’54”98, elle est la femme la plus rapide de l’histoire aussi tôt dans une saison régulière. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Doha]

« Discriminatoire mais nécessaire », statuait mercredi le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) dans le litige qui oppose, depuis avril 2018, l’Association Internationale d’Athlétisme (IAAF) à l’athlète hyperandrogène sud-africaine Caster Semenya. Quelques heures seulement avant l’ouverture de la saison de Diamond League à Doha, au Qatar, la décision de l’instance sportive suprême ébranle le combat de certaines et appuie – en dommage collatéral prévisible – l’arrogance de certains autres. Alors que l’Afrique du Sud accuse, par métaphore à peine codée, les dignitaires de l’athlétisme mondial de “violer” le corps des femmes, l’IAAF de son côté se félicite d’un arbitrage qui condamne la défense à la résignation. Son Président Sebastian Coe (ancien fondeur sur les 1500 mètres) s’est toutefois refusé à tout commentaire polémique lors de la traditionnelle conférence de presse d’ouverture en capitale qatarie. Il a tout de même réitéré: « L’athlétisme mondial est pleine de différences; celle de sexe et d’âge sont les plus importantes mais aussi les plus reconnues dans toutes les associations sportives. Nous sommes reconnaissants envers la justice de nous conforter dans nos principes. » Caster Semenya, si elle n’est pas la seule athlète concernée par les nouvelles régulations de l’IAAF, est présentée aujourd’hui comme figure de proue d’une lutte historiquement irrésolue. En 2011, une telle réglementation existait déjà – sous laquelle Semenya, alors âgée de 20 ans, était tout de même parvenue à décrocher le titre olympique sur 800 mètres à Londres – avant qu’elle ne disparaisse en 2015, suspendue alors par le même TAS. Dernièrement, ce n’est que le 26 avril 2018 que la faîtière mondiale des associations d’athlétisme communique la remise en application d’un système qui condamne les taux naturellement surélevés de testostérone dans le corps des athlètes féminines. Celles-ci, pour se conformer au règlement – validé non sans retenue par le TAS – doivent dès lors abaisser leur taux au seuil maximal de 5 nanomoles (nmol) par litre si elles ambitionnent de concourir sur les épreuves spécifiquement de demi-fond (allant du 400 mètres au mile, épreuves sur les haies et 1500 mètres compris). Cette version – telle qu’exprimée ces derniers mois – détaille ainsi la perception ambivalente de la justice sportive selon l’IAAF. Une justice (à juste titre) de façade pour d’aucuns.

Approfondir: Le communiqué de presse de l'IAAF après la décision du TAS

La justice de principe – les arguments retenus par la partie civile –, en revanche, semble tout autre. Caster Semenya a un palmarès, à 28 ans, précieusement élaboré; double championne olympique en 2012 – après la disqualification pour dopage de la Russe Mariya Savinova – et 2016, quadruple championne du monde (2009, 2011, 2x 2017), triple championne africaine en 2016 et trois titres en Coupe intercontinentale à Ostrava en 2018. Sans compter qu’elle affiche un rendement de victoires inespéré en Diamond League (19 épreuves remportées pour trois titres en finale, les deux derniers à Zürich en 2017 et 2018). Cette année civile, elle a déjà remporté le titre d’Afrique du Sud sur les 1500 et les 5000 mètres, son 16e et 17e titre national en absolu depuis 10 ans. C’est si simple, qu’à si peu près, elle goûte à la victoire (presque) à chaque course qu’elle mène. Et peu importent les conditions, la Sud-Africaine est compétitive en toute occasion. C’est ce qui avait poussé le gouvernement sud-africain – au travers de son ministre des sports Tokozile Xasa – à s’exprimer sans équivoque sur Twitter: « Tu reste notre athlète en or #CasterSemenya, ce que tu as donné pour notre peuple et nos jeunes filles est considérable. Tu as porté très haut nos couleurs nationales, tu as uni une nation et inspiré les filles de nos campagnes. Pour cela, merci Mokgadi. » Caster éternellement triomphatrice, sauf “malheureusement” sur le front de la bataille juridique. Goliath l’emporte parfois…

« L’Afrique du Sud connaît bien la discrimination et le TAS a jugé bon d’ouvrir les plaies de l’apartheid, un système de discrimination condamné par le monde entier comme un crime contre l’humanité »

Athletics South Africa, dans un communiqué de presse

Pour sa part, la vision retenue par l’ASA, la Fédération sud-africaine d’athlétisme, au-delà d’être grandement plus symbolique et surtout plus fortement exprimée, semble intangible. Si bien qu’à l’annonce de la défaite juridique de leur porte-drapeau mercredi matin, l’association s’est empressée de communiquer aussi autoritairement que possible; le verdict du TAS – et à travers lui, la volition de l’IAAF – ramène la nation sud-africaine aux fantômes d’une période révolue depuis 1991. « Le TAS tolère non seulement la discrimination mais il s’efforce également de la justifier », peut-on lire. « L’Afrique du Sud connaît bien la discrimination et le TAS a jugé bon d’ouvrir les plaies de l’apartheid, un système de discrimination condamné par le monde entier comme un crime contre l’humanité. » L’ampleur est dès lors nationale plus qu’un cas isolé. Sans oublier – faut-il le préciser – que la nouvelle norme de l’athlétisme mondial (qui verra donc le jour le 8 mai prochain, soit cinq jours seulement après le meeting de Doha) concerne les athlètes hyperandrogènes du monde entier, l’argument principal de la défense dénonce avant tout une attaque frontale dirigée à l’encontre d’athlètes prédéfinies. La limitation portée sur les épreuves en piste de moyenne distance uniquement laisse douter de nombreux commentateurs, alors que les épreuves du lancer de disque, poids, marteau ou encore javelot en sont exemptées. D’autres, s’appuyant sur l’un des trois points litigieux évoqués par le TAS, contestent toujours l’argumentation scientifique adoptée par l’IAAF, selon laquelle la supériorité des femmes au taux plus élevé de testostérone serait avérée sur les épreuves précitées (surtout sur les 1500 mètres et le mile, une course d’un peu plus de 1,6km). Voilà dès lors la mise en abîme d’une supposée (et suspectée) infamie d’autant plus appuyée par les propos de Semenya elle-même, cités par ses avocats mercredi: « Depuis une décennie, l’IAAF a tenté de me freiner », rapporte une déclaration écrite. « Mais cette affaire m’a rendue plus forte. Cette décision du TAS ne va, en aucun cas, me réfréner dans mon combat, ni même altérer ma volonté d’inspirer les jeunes femmes et athlètes de mon pays et à travers le monde », lit-on toujours. Au vrai, l’athlète de 28 ans a 30 jours pour adresser un recours au jugement du TAS au Tribunal Fédéral de Lausanne, même si celui-ci ne donnerait lieu à aucun effet suspensif en vue des Championnats du monde de septembre et octobre à Doha. De surcroît, si son taux de testostérone n’est pas régularisé dès le 8 mai, elle risque une suspension provisoire de son éligibilité à participer à toute épreuve internationale du calendrier mondial. Ce qu’elle n’envisage certainement pas [lire encadré]. Loin, plus loin, très loin, un ultime recours pourrait ainsi aussi la conduire sur la voie de la Cour de justice européenne si le TF boutait également sa contestation. Ceci alors que, de son côté, le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies a déjà pris – rare, très rare dans les affaires sportives mondiales – position dans le différend; l’OHCHR dénonce vigoureusement une régulation « inutile, humiliante et honteuse ». Il faut dire que cette véritable pugiliste de l’intolérance a du monde… derrière elle et elle le rend avec grande humilité sur le champ médiatique.

Du titre olympique aux premières calomnies “racistes et sexistes

À 18 ans, son premier championnat du monde à Berlin le 19 août 2009 n’est, de loin, pas passé crème, diraient certains. Pourtant, c’est bien à l’Olympiastadion que Caster Semenya a été révélée au grand public. Le titre en 1’55”45 sur le double tour de piste, à plus de 2”5 de sa dauphine – en ayant créé un large écart dès le premier tour – a fait réagir. Elle y subit une batterie de tests physiques et biologiques, donnant court à de grasses calomnies de la part de personnes, internes ou externes au monde de l’athlétisme, la confondant dans un corps typiquement masculin. La fédération sud-africaine, révulsée au plus profond, en garde “bon” souvenir. Winnie Mandela, la femme de la victime expiatoire de l’Apartheid dès 1948 et ancien Président sud-africain en 1994, y tint un discours de caractère: « C’est notre petite fille et personne ne lui fera plus passer de tests. Nous avons passé des moments difficiles et nous avons gagné [contre le racisme]. Ne nous touchez plus », affirmait-elle. Caster Semenya, dans un mouvement national collectif – symbole et emblème d’une lutte persistante sur les fronts de la culture et du sport – venait enfin de naître en tant que sportive, en tant que femme. Une première victoire de très grande portée. La douleur est inextricable dans ces situations, autant qu’elle forge un caractère de guerrière. Aujourd’hui, le magazine Times la comprend dans sa liste des 100 personnalités plus influentes au monde. Et dire qu’elle provient de Limpopo, un petit village pauvre à l’extrême nord de l’Afrique du Sud, dans une province élargie aux confins avec le Botswana, le Zimbabwe et le Mozambique, n’a rien d’anodin. Dire qu’elle provient d’une famille de cinq enfants, un peu plus, quand bien même si cela témoigne d’un passé reconnaissable et identifiable pour la grande majorité des 55 millions d’habitants que compte son pays. Puis – à continuer dans le relai des fausses banalités – elle est décorée, en 2014, par le Président Jacob Zuma de l’ordre de l’Ikhamanga (du nom d’une sorte de fleurs pérennes en Afrique du Sud) qui récompense l’aptitude exemplaire dans les arts et sports.

« Cela n’a aucun sens. Je n’ai jamais choisi de naître ainsi. Alors pourquoi je suis fabriquée ainsi ? c’est Dieu qui l’a voulu »

Francine Niyonsaba, athlète burundaise ayant avoué en avril dernier détenir un taux de testostérone supérieur à la “normale”

En 2009 – pour y revenir –, sa victoire fut largement contestée par ses adversaires; une Italienne (Elisa Cusma), une Russe (Mariya Savinova, plus tard révélée dopée aux Jeux Olympiques de 2012) et plusieurs athlètes de l’entourage. Mais son entraîneur de l’époque, Phineas Sako, répondait toujours avec grande conviction: « Caster restera toujours Caster. » Preuve que le sport révèle le monde et la personnalité; curieux de l’écrire à nouveau 24 ans après la Coupe du Monde de rugby remportée par l’Afrique du Sud en 1995 et 10 ans après la sortie d’Invictus (Clint Eastwood). Winnie Mandela ajoutait: « Je pense que c’est de notre responsabilité, en tant que nation, de tenir cette enfant près de nous et de dire au monde entier qu’elle restera le héros qu’elle est. Personne ne pourra le lui enlever. » Semenya, elle-même par ailleurs, comprenait déjà, à peine majeure, la campagne de dénigrement qui ne tardait à s’abattre sur elle et assumait: « Dieu m’a faite telle que je suis, je l’accepte et j’en suis fière. » Plus tard, elle affirmera même ne pas avoir de temps à écouter les inepties des uns et de quelques autres; sa place est sur les pistes. C’est pourquoi, elle est toujours à la une des journaux en 2019; c’est que la jeune femme se bat pour elle, mais aussi pour une entière communauté. Son recours au TAS du mois de juin 2018 n’est dès lors qu’une étape de plus dans la longue guerre de tranchées qui a vu le jour depuis sa naissance; son recours au TF dans les jours à venir n’en sera également qu’un de plus. Le taux de testostérone de Caster Semenya n’a jamais été rendu public, ceux de la Burundaise Francine Niyonsaba (2e à Doha en 1’57”75) et de la Kényane Margaret Wambui (6e en 2’00”61) – ses deux adversaires réputées sur le circuit – non plus. Mais elles sont aujourd’hui toutes trois contraintes à la lecture et au respect du nouveau règlement que toutes – naturellement – condamnent d’une seule voix. « Cela n’a aucun sens », contrastait Niyonsaba le mois dernier sur la chaîne olympique officielle. « Je n’ai jamais choisi de naître ainsi. Alors pourquoi je suis fabriquée ainsi ? c’est Dieu qui l’a voulu. » « C’est une vie dans laquelle nous, Africains, n’avons rien à dire dans ce monde. Il n’y a rien que nous puissions y faire. Alors désolé, ma chère. C’est si douloureux », s’est insurgé pour sa part Wambui dans un tweet à l’attention de Semenya.

Les nouveaux règlements de l’IAAF ont tous le même dessein

Les plus aguerris n’omettront pourtant que difficilement que la recherche première de l’IAAF – dans ce cas présent – vise avant tout à augmenter et assurer l’intérêt des courses sur piste – en agissant directement sur le suspense, avec des vainqueurs déterminés au centième de seconde –, plutôt qu’à y garantir un véritable sens logique de franc-jeu. De ce fait, la nouvelle régulation s’inscrit simplement dans un processus plus long et plus ample qui vise à séduire un plus jeune public derrière sa télévision, supprimant ainsi les 5000 mètres des épreuves de Diamond League et augmentant sans cesse le rythme des rediffusions, réduites à 90 minutes au lieu des deux heures habituelles. Par ailleurs, le discours du Président Sebastian Coe au moment de présenter le nouvel acte de règlement sur l’éligibilité des athlètes féminines (2.2a, 2.2b et 2.3) est en tous points similaire à l’audit consacré à la présentation du nouveau format de la Diamond League à compter de 2020. Au sein du communiqué de presse de l’IAAF paru le 26 avril 2018 concernant les points 2.2 et 2.3 du règlement, Lord Coe s’exprimait en des termes mûrement réfléchis:

« Nous souhaitons que les athlètes soient avant tous amenés à se surpasser dans les épreuves, par un tribut dédié au travail en guise de sacrifices, de manière à exceller dans leurs disciplines et ainsi inspirer de nouvelles générations à s’adonner au sport et à aspirer à cette même excellence. […] Les règles révisées dans ce protocole ne traitent pas de tricherie, elles n’accusent nullement les athlètes avec un DSD (développement sexuel altéré) d’avoir triché. Elles permettent simplement de niveler par le haut la teneur des compétitions et assurer ainsi un niveau loyal de l’athlétisme en tant que sport, où le succès est volontiers déterminé par le talent, la soumission à un travail assidu plutôt que d’autres facteurs arbitraires. » (Sebastian Coe, 26 avril 2018)

Deux mois plus tard, alors qu’une vague de contestation avait vu le jour, le Président de la Fédération Internationale de l’athlétisme réitérait ses propos en précisant :

« Dans le sport, les résultats en compétition ne doivent pas être déterminés par des facteurs liés strictement à d’énormes avantages physiques et naturels, tels que des adultes pourraient avoir si confrontés à des enfants, ou tels que des hommes auraient face aux femmes. » (Sebastian Coe, 27 juin 2018)

À vrai dire, dans le camp de l’opposition, l’argutie présente dans le plaidoyer de la Fédération internationale est irrecevable, conduisant à une véritable guerre d’opinion entre agences de conseil scientifique – think tanks souvent spécialisés et séduits par une idée à défendre – et la réalité d’un terrain que seules les véritables victimes, ces femmes dotées d’un taux différent de testostérone, connaissent réellement. C’est pourquoi, la présentation de rapports scientifiques et académiques au soutien de la nouvelle régulation ne suffit au gain de cause, du moins pas assez pour réfréner les plus convaincus. Ceci même que les arguments présentés en amont conviennent de comparaisons extraordinairement complexes à démêler (adulte vs enfant; homme vs femme, auquel s’ajoute poids lourds vs poids légers):

« Il y a tant de choses à considérer pour rendre les compétitions plus justes. Dans certains sports [ndlr, à l’exemple des arts martiaux], il y a bien des divisions de poids afin d’établir une compétition qui convienne d’une juste parité entre les participants et de manière à éviter les irrégularités dans les règles du jeu. Notre nouveau règlement est ainsi établi sur ces mêmes principes qui ont gouverné le monde du sport dans son entière histoire. » (communiqué de l’IAAF, 17 juillet 2018)

Certains contrastent dès lors ironiquement; curieux de ne pas avoir demandé, dans une veine similaire, à Usain Bolt de réduire la taille de ses jambes à l’occasion de son claquant 9”58 (record du monde quasiment indéboulonnable aujourd’hui) sur les 100 mètres le 16 août 2009 en finale à Berlin. Certainement, qu’en de telles occasions, la réussite du Jamaïcain a été “naturellement” – un peu, pas beaucoup – favorisée par la haute taille du gaillard. “Fair” ou pas ? personne ne se pose véritablement la question. Sans doute, ainsi, le plus grand défaut de Caster Semenya et de ses consœurs concernées par la nouvelle régulation réside dans l’avancée – en ce sens et dans ce cas très précis – quasiment néfaste de la médecine moderne, capable de transformer un “demi-homme” en “bonne femme”. Aberrant.

Autant que le dernier communiqué de l’IAAF de ce 1er mai [voir lien plus haut] est un condensé de l’ensemble des extraits précités, il en ressort simplement un constat: plus qu’un véritable “fair play”, l’IAAF souhaite s’assurer que le demi-fond féminin gagne davantage l’intérêt du spectateur lambda. En cela, tant que le vainqueur n’est pas décidé au dixième de seconde près, la compétition – par quelque moyen qu’il soit – restera, aux yeux de l’IAAF et de son Président Coe, sans cesse perfectible. Autres victimes expiatoires de cette perception toute particulière des hauts dignitaires de l’athlétisme mondial: les Kényans. Avec la disparition, dès 2020, des 5000 mètres des meetings de Diamond League, c’est la spécialité de ces athlètes qui est purement bafouée, au prix de transmissions audiovisuelles toujours plus palpitantes, stimulantes et aguichantes pour le téléspectateur. Il en va d’un rapport quasiment érotique dans la relation entre le spectateur et la diffusion des meetings, suivis aujourd’hui par plus de 370 millions de téléspectateurs répartis en 170 pays; le désir du fan – enjoignant des droits télévisés évidemment plus élevés – doit être sans cesse alimenté, quitte à dénaturer les principes premiers de l’athlétisme tels qu’apparus il y a des siècles dans l’Olympe, au domaine des Dieux de la mythologie grecque.

« Tous ont signé avec plaisir le nouveau format de la Diamond League et certainement que le bien des athlètes constitue la priorité de nos actions. Il est bien que nous réussissions à créer des conditions de jeu qui permettent d’attirer de nouveaux fans »

Sebastian Coe, Président de l’IAAF

Sur la suppression du 5000 mètres des programmes de la Diamond League, plus haute compétition itinérante mondiale, Sebastian Coe s’est exprimé jeudi matin à Doha: « Tous ont signé avec plaisir le nouveau format et certainement que le bien des athlètes constitue la priorité de nos actions. Il est bien que nous réussissions à créer des conditions de jeu qui permettent d’attirer de nouveaux fans. Et même si cela ne satisfera pas tout le monde – car cela est impossible – dans l’immédiat, nous sommes tous très excités de mettre cela en place. » Une vision aussitôt contrastée en point presse par la Kényane Hellen Obiri (1e à Doha en 8’25”60) et l’Éthiopienne Genzebe Dibaba (2e en 8’26”20) – toutes deux alignées au 3000m au Khalifa International Stadium –, regrettant la disparition de l’épreuve. « Le 5000m, comme le 10000m, constitue l’identification de la plupart des sportifs au Kénya et ailleurs en Afrique », assure l’Éthiopienne par la voix de son manager. « Ils se donnent à ce sport-ci tous les jours. Ce n’est assurément pas une bonne idée de les révoquer de la Diamond League. » Puissent les athlètes comprendre quelque chose à cet imbroglio. « Nous avons eu une très belle discussion avec plusieurs athlètes kényans aux Mondiaux de cross-country [ndlr, à Aarhus au Danemark le 30 mars dernier] », tempère le Président Coe. « Tous ont compris le pourquoi de notre action. C’est qu’elle va dans le bon sens, pas uniquement pour le marché mondial mais aussi pour les fans qui s’attendent toujours plus à des courses plus courtes. C’est une question de cohérence (consistency). »

Semenya établit son quatrième meilleur chrono en carrière

Sur la piste du Khalifa International Stadium ce vendredi soir, la Sud-Africaine – guidée par un lièvre sur les 400 premiers mètres – a amélioré d’1”63 le record du meeting, établissant ainsi la nouvelle référence mondiale de l’année (en 1’54”98), son quatrième meilleur temps en carrière. « C’était une bonne course, on voit que le travail accompli ces dernières semaines a été concluant », lâchait-elle souriante, à la frontière de l’ironie peu après sa course à Doha. « La course était fantastique et je me sens bien. Ce que je vais faire maintenant ? Rentrer à la maison, profiter de la vie et de la famille », a-t-elle conclu tout en lâchant avec sincérité: « Je reviendrai défendre mon titre mondial en octobre, parce que c’est mon objectif principal à cette heure. »

« Le but est d’inspirer les gens, que ce soit sur les pistes ou en dehors. Je me réjoui de chacun des moments que je vis dans ma vie. C’est le plus important. Il ne faut pas surréagir mais agir en toute dignité »

Caster Semenya, spécialiste sud-africaine du 800m et 1500m

« Le but est d’inspirer les gens, que ce soit sur les pistes ou en dehors. Je me réjoui de chacun des moments que je vis dans ma vie. C’est le plus important. Il ne faut pas surréagir mais agir en toute dignité », a-t-elle ajouté, laissant dans l’émotion une partie de journalistes attendris par son histoire et sa bravoure. Ceci avant de conclure sur la possibilité qu’elle abandonne les 800 mètres pour les 5000 mètres, où les nouvelles réglementations ne sont pas appliquées: « Je peux faire beaucoup de courses, ma palette est large, mais ma course c’est le 800 m, et j’en ferai jusqu’à la fin. Personne ne m’empêchera de faire ce que je veux. Tournez-vous vers mes conseillers pour parler de moi, aujourd’hui je ne parlerai que de course. » Sebastian Coe, pour sa part, était bien en tribunes vendredi.

About Yves Di Cristino (485 Articles)
Rédacteur en chef, membre actif de l'Association Suisse des Journalistes Indépendants (CH-Media) et de l'Association vaudoise de la presse sportive (AVPS). Titulaire de la carte AIPS. Master de Sciences Politiques à l'Université de Lausanne. Mémoire: “Les États-Unis sont-ils réellement responsables du Coup d'octobre 1965 en Indonésie ?”.

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