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Maude Paley : « Je pense que chaque festival doit avoir son identité, même si c’est souvent difficile à définir »

« Pour cette neuvième édition, nous n’avons pas de têtes d’affiches comme les deux dernières années. Cela redevient une édition “test” »

Fin août, on pourrait se demander si elle ne souffre pas de troubles de la personnalité. La diversité de ses « rentrées » donne le vertige : marionnettiste de la programmation du Rocking Chair et co-fondatrice du Nox Orae, Maude Paley troque son costume de cheffe d’orchestre des nuits de la Riviera pour prendre place derrière le pupitre le jour. Pour elle, la fin des vacances d’été est donc synonyme d’une triple reprise dont le climax a lieu avec l’un des derniers grands rendez-vous de l’été, qui depuis neuf éditions, enchante les fins amateurs de rock. Avant les deux grandes noces du vendredi 31 août et du samedi 1er septembre au magnétique Jardin Roussy, nous avons évoqué avec Maude Paley son métier de programmatrice, le line up de cette neuvième édition ainsi que le prochain anniversaire à deux chiffres de la manifestation.

Maude Paley s'est confiée sur les préparatifs de la neuvième édition du Nox Orae au Jardin Roussy de La Tour-de-Peilz. Photo: © Aline Paley

2018 marque la 9e édition du festival. Avec Joël Bovy, vous vous occupez de la programmation depuis la naissance de Nox Orae. Quel regard portez-vous sur ce chemin parcouru en presque dix ans ?

Il s’agit vraiment d’un chemin. C’est une évolution depuis l’excitation du début. À l’époque, nous avions le soutien du Rocking Chair dont nous étions les programmateurs ; nous avions la solidité d’une salle de concert derrière mais c’était intuitif, un peu : « Allez on y va, on essaie ! » Et puis après on y prend goût. Financièrement, quand on est passé à un festival indépendant sans l’appui du RKC, il y a eu des années difficiles. Il faut tenir bon. Nous ne savions pas si une édition serait prévue l’année d’après… Puis finalement, cela dure cinq ans, six ans. Les éditions 2016 et 2017 ont été bénéficiaires et cela a été rassurant. Maintenant, nous n’avons plus ces questions du type : « Comment on va s’en sortir ? » ou « Est-ce qu’on va réussir à refaire une édition ? ». Nous sommes plus posés. Pour cette neuvième édition, nous n’avons pas de têtes d’affiches comme les deux dernières années. Cela redevient une édition “test” mais avec une petite marge de manœuvre. Nous devons toujours faire très attention financièrement mais au moins, nous avons des réserves : nous pouvons nous permettre de ne pas être sold-out les deux soirs. C’est une sorte de sécurité que nous n’avions pas du tout les années qui ont précédé les éditions bénéficiaires.

Outre Nox Orae, vous êtes également responsable artistique du Rocking Chair à Vevey. Quelles sont les différences notables entre la programmation d’une salle et celle d’un festival ?

En ce qui concerne le festival, il y a beaucoup plus d’artistes qui tournent sur la période qui va de la fin du printemps à la période d’été. Par exemple, les Américains vont profiter de faire leur tournée européenne à ce moment-là. Souvent, c’est plus facile et plus intéressant de faire venir des gros noms. C’est aussi une capacité qui est plus importante, sans compter qu’il y a un attrait, un charme différent que dans une salle qui tourne à l’année. Après, c’est très important pour moi d’avoir le Rocking Chair où je vais pouvoir découvrir des groupes et vraiment créer un lien avec des artistes qui vont revenir au festival ou bien inversement. Avec les agents, je ne travaille pas que sur un festival mais j’ai la possibilité de produire certains artistes qui ne joueront pas au festival mais qui viennent au RKC et inversement. Cela permet de jongler et c’est très complémentaire. Après, il s’agit de deux fonctionnements très différents. Nous sommes deux au Nox Orae et je suis toute seule au Rocking Chair. Ce sont d’autres consensus, il faut discuter davantage : nous n’avons pas toujours les mêmes goûts ! Et puis c’est une autre dynamique, vraiment. Une méthode de travail très différente ; en salle, on va pouvoir programmer deux mois à l’avance et pour les festivals, c’est de plus en plus six mois à l’avance voire une année pour les premières offres, c’est vraiment un travail à long terme. Nous sommes plus dans l’action et le quotidien.

« Au RKC, je programme du hip-hop aussi, mais la Nox Orae ne sera pas une scène où on va mettre du hip-hop à l’affiche. Pour nous, c’est très important d’avoir des groupes qui ne vont pas jouer ailleurs, même si c’est sur une petite scène à Paléo ou même à notre modèle de festival qui est Kilbi »

Si l’on ne prend pas en compte la qualité de la programmation, l’ambiance si particulière du Jardin Roussy et surtout la taille humaine du festival sont les qualités pointées par les festivaliers mais aussi par la presse. Or, cette neuvième édition comportera un artiste de plus par soirée. Pourquoi ce choix ?

Pour cette édition, nous n’avons pas obtenu de grosses têtes d’affiches… enfin pour moi c’est Ariel Pink que j’essaie d’avoir depuis plusieurs années donc c’est ma tête d’affiche ! [Rires] Mais pour le grand public il n’est pas hyper connu… Nous n’avons pas eu des noms comme on a pu en avoir il y a deux ans avec The Brian Jonestown Massacre ou l’année dernière avec The Jesus and Mary Chain ou encore Ty Segall. Du coup, on s’est dit qu’on allait en profiter pour avoir des plus petits groupes mais en rajouter un par soirée pour diversifier encore plus l’offre.

Dans les deux gros festivals romans que sont le Montreux Jazz et le Paléo, l’on a observé cette année une nette tendance qui se dégageait de la programmation : pour le premier vers le rock et le second vers la scène hip-hop. Avec votre expérience de programmatrice, pensez-vous que les petits festivals se doivent de garder un fil conducteur en terme de styles musicaux pour garder leur public ?

Je pense que chaque festival doit avoir son identité, même si c’est souvent difficile à définir. Au Nox Orae, au niveau des goûts, Joël et moi devons toujours être d’accord. Au RKC, je programme du hip-hop aussi, mais le Nox Orae ne sera pas une scène où on va mettre du hip-hop à l’affiche. Cela ne correspond pas à notre identité, on est plutôt dans des musiques rock avec tous les influents et confluents qui viennent autour comme la pop ou la musique du monde. On aime bien faire une sorte de paysage avec des groupes qui viennent un peu de partout. C’est aussi cela qui fait venir les gens. C’est ce qui va créer une identité. À Montreux, cela va être beaucoup de vieilles formations, partir dans des styles comme le jazz bien sûr et puis le rock mais version “Deep Purple”. Par exemple, cette année nous avons faUSt qui est quand même l’un des premiers groupes de krautrock. Je n’ai pas contrôlé mais je ne pense pas qu’un groupe comme Can qui est l’un des groupes les plus connus de ce mouvement soit venu. Il y a plusieurs styles qui ne sont pas approchés et cela nous permet de rentrer dans les brèches, et puis d’en jouer. Paléo a fait toute la scène de hip-hop française, suisse et belge cette année. À Montreux il y a eu Lomepal mais ils n’ont pas trop joué sur ce tableau. Généralement, ce sont quand même des groupes qui font la tournée des plus gros festivals que Montreux et Paléo vont se partager. On aura toujours les mêmes noms qui vont tourner si on compare avec les festivals français. Pour nous, c’est très important d’avoir des groupes qui ne vont pas jouer ailleurs, même si c’est sur une petite scène à Paléo ou même à notre modèle de festival qui est Kilbi. Parfois, on aurait pu avoir des groupes présents sur ce festival mais même s’il est à quelques mois de différence, c’est important de ne pas avoir les mêmes groupes qui tournent ailleurs, en tout cas pas sur la même année.

« Ce sont deux exemples vraiment type car après leur passage, ils ont eu envie de revenir. Après ses deux passages au festival, Ty Segall a dit qu’il pourrait vraiment revenir chaque année parce qu’il adore. Le contexte, l’accueil, cela aide. Avec le temps et le bouche à oreille, on arrive à gagner tant avec les artistes qu’avec le public »

Justement on vous compare beaucoup au Kilbi…

Nous sommes très contents de cette comparaison car c’est un peu notre modèle. Il y a cette diversité dans la programmation où il peut y avoir de la musique folklorique d’Afrique de l’ouest, de la musique expérimentale japonaise et puis tout d’un coup, un groupe de rock connu, un de pop… Cela crée des mélanges et des surprises. Aussi, j’ai un ami qui me disait l’autre jour que pour Nox Orae, il faut prendre le billet même si l’on ne connaît rien car on n’est jamais déçu. C’est cela qu’il faut qu’on arrive à garder. Faire confiance aux gens et même si on ne connait pas, savoir qu’on aura du plaisir, qu’il y aura au moins quelque chose dans la soirée qui va nous plaire.

Plusieurs artistes n’hésitent pas à fouler à nouveau la scène du Nox Orae avec des projets différents. Ty Segall était présent l’année dernière après son concert en 2015 avec Fuzz. Cette année, Ripley Johnson qu’on avait pu voir lors de la 8e édition avec Moon Duo est de retour avec Wooden Shjips. Cette fidélisation artistique vous ouvre-t-elle des portes ?

Ce sont deux exemples vraiment type car après leur passage, ils ont eu envie de revenir. Après ses deux passages au festival, Ty Segall a dit qu’il pourrait vraiment revenir chaque année parce qu’il adore. Le contexte, l’accueil, cela aide. Au printemps, Ty Segall and the Freedom Band avaient dû annuler leur date mais j’ai pu les reprogrammer après. Pour Ripley Johnson, c’était Joël qui avait plus envie de programmer Wooden Shjips que Moon Duo. Moi, c’était le contraire : comme c’est Moon Duo qui tournait, ça a été vite décidé ! Ripley Johnson a eu beaucoup de plaisir l’an dernier et m’a dit qu’il fallait qu’il vienne avec Wooden Shijps. C’est le premier groupe qui a été confirmé d’ailleurs ; début octobre c’était programmé. Dans ces milieux, ils en parlent dans leur entourage donc on sait les scènes où ils en discutent… ça ne fonctionne pas avec tout le monde. Avec le temps et le bouche à oreille, on arrive à gagner tant avec les artistes qu’avec le public. 

Comme l’année dernière, on retrouve deux formations suisses avec Flammkuch le vendredi et Klauss Johann Grobe le samedi. Que peut-on dire sur la venue de ces deux artistes ?

Chaque année, quoi qu’il se passe, c’est important d’avoir un ou deux groupes locaux avec au moins un groupe suisse. Cette année, pour moi c’était clair au niveau local d’avoir Flammkuch. Il avait joué avec son groupe Zahnfleisch il y a deux ans au début du projet. Flammkuch c’est donc Mathew Franklin qui est en solo, avec des machines analogiques, plein de fils partout, des câblages mais pas d’ordinateur. Pour moi, c’est vraiment une des figures locales ou romandes qui pourrait faire une carrière internationale. Il arrive à créer des ambiances qui ne sont jamais les mêmes, il peut s’adapter aux gens. Il a vraiment un talent pour happer le public et impressionner avec ses bidouillages. Même sur scène alors qu’il est seul, ce qui n’est pas toujours le plus excitant à regarder, il crée vraiment quelque chose. Sa musique en elle-même crée des ambiances. Normalement, c’est un groupe suisse qui ouvre le festival mais il jouera vendredi pour terminer la soirée de manière dansante et pour qu’il puisse jouer quand il fait nuit. Cela va donner une autre atmosphère que si c’était au coucher du soleil. Et puis Klauss Johann Grobe est un groupe phare de la scène suisse actuelle. Il s’exporte mieux, je crois qu’il a plus de succès à l’international qu’en Suisse ; iIs tournent beaucoup à l’étranger et sont sur le label américain Trouble in Mind. Surtout, ils arrivent à faire cette musique en chantant en suisse allemand avec style, avec un farfisa qui donne une note un peu rétro, voir même un peu ringarde. Ils arrivent à créer quelque chose d’hyper actuel avec des instruments plutôt seventies dans les sons. On est très contents de les avoir pour le samedi. Ce n’est pas le groupe suisse de découverte, ils ont vraiment une place dans la programmation au même titre que les autres.

« Nous aimerions, pour les 10 ans du Nox Orae, faire idéalement le festival sur trois jours au lieu des deux habituels, mais aussi des projets un peu spéciaux. Nous sommes dans les discussions ! Mais on voudrait vraiment marquer le coup »

 Votre programmation était assez accentuée vers le rock psychédélique l’année dernière. On retrouve cette touche psyché avec Ariel Pink mais également d’autres horizons, avec le krautrock de faUSt ou encore les sonorités jazz de Yossi Fine & Ben Aylon. Cette variété fait partie des défis de la programmation ?

Pour moi, le rock psyché c’est plus chez The Bryan Jonestown Massacre ou des musiques un peu planantes. J’ai toujours de la peine à définir le psyché… c’est tellement vague ! Ariel Pink a quand même un côté beaucoup plus pop, je ne le mettrais pas dans le même bain. L’année dernière, la programmation était plus rock psyché oui, cela manquait un peu de variété. On avait aussi Foxygen qui était plus pop. L’idée c’est de garder cette variété. Même si j’adore le psyché, un festival de rock dédié au psyché devient ennuyeux. Chaque concert se ressemble un peu. Il faut que cela varie sur la soirée. Les Wooden Shjips font du psyché et les Brésiliens de Bike aussi mais comme ils chantent dans leur langue, cela donne déjà une variété, ils jouent là-dessus. Après les Fontaines DC qui sont irlandais font du rock britannique qui ressuscitent un peu the Fall avec ce côté plus punk. Le samedi, Yossi Fine & Ben Aylon sont aussi très dansant mais avec des styles différents, ils sont beaucoup influencés par le “blue desert” comme ils le disent, la musique touareg du désert africain. Puis les vieux de faUSt qui arrivent et d’un coup amènent une bétonneuse sur scène, des tronçonneuses pour créer des sons ; ils chantent dans des bidons et il y a ce truc un peu rigolo mais un peu moins dansant. Les Fat White Family ont ce côté très nouveau et fort où l’on ne sait pas toujours ce qu’ils vont faire sur scène, avec un état d’esprit punk mais qui est aussi du rock. Puis, cela se termine avec les Japonais de Qujaku qui sont super jeunes, avec un côté à la Swans. C’est fort, puissant et très intense. Cela va de nouveau faire un décalage par rapport au rock des Fat White Family. C’est cela qui est important. Même si le public trouve que tel groupe n’est pas son style, il peut aller boire un verre ou manger quelque chose puis il revient. Ce n’est pas toute la soirée la même chose.

L’année dernière, Hélène Brunet nous confiait que Joël et vous gardiez précieusement une wishlist qui s’actualise au fil des années. Avez-vous pu y rayer certains noms ?

Ariel Pink ! [Rires]. Sinon entre les dernières années, on en a eu quand même à l’image de Foxygen, pour ma part et Wooden Shjips pour Joël. Il y a toujours une wishlist mais il y a aussi beaucoup de découvertes, entre Bike et Fontaines DC ou aussi Yossi Fine & Ben Aylon. Les Fat White Family sont aussi revenus régulièrement sur la liste.

Cette 9e édition est un tournant avant de souffler les dix bougies du festival. On suppose qu’il s’agira d’une édition très spéciale ?

Nous essayons ! Nous sommes dans les projets et on s’y attelle gentiment. Il nous faudrait un peu plus de temps actuellement… Cela va être le gros travail d’automne. Nous aimerions faire idéalement le festival sur trois jours au lieu des deux habituels, mais aussi des projets un peu spéciaux. Nous sommes dans les discussions ! Mais on voudrait vraiment marquer le coup !

About Fanny Agostino (40 Articles)
Étudiante en bachelor à l’université de Lausanne en français moderne et en histoire et esthétique du cinéma, je m’intéresse aux diverses manifestations culturelles dans la région. Rédactrice “Culture” pour leMultimedia.info.

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