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Giufà redécouvre la Suisse au rythme de leur “Propagangster” Tour

La band sicilienne est en tournée en Italie et en Suisse avec son nouveau single “Propagangster”

Les Giufà avaient déjà réalisé un tour plein en Suisse avec leur album Trinakristan lors de sa sortie en 2015. Cette année, la band sicilienne récidive au gré de leur nouvelle tournée, à la présentation et à l'épreuve populaire de leur nouveau single Propagangster (2018). Étape de leur tour au travers de l'Italie et de la Suisse, entre autres pays de l'Europe occidentale, le Paléo Festival les a accueillis dans sa programmation du Village du Monde dédié cette année alors à l'Europe du Sud. Une belle tribune aux influences diverses de la Méditerranée, délimitée tout autant par le Maghreb que les Balkans. Vous l'aurez compris, avec Giufà l'on s'apprête à voyager. Allons-y !

Au Paléo Festival, Giufà a conclu les festivités du Dôme dimanche soir. Son leader Danilo, au chant et à la guitare électrique, confie vouloir être porteur d'allégresse et d'insouciance: Italianità! © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Nyon]

La rencontre a débuté au Paléo Festival, lorsque Danilo se présente dans les backstages du Dôme et raconte avec simplicité les rouages de la musique de Giufà. La band est du sud de l’Italie, tenante d’une musique aussi riche que empreinte de la culture locale. Il faut dire qu’entre le rock endiablé, au rappel de sonorités balkaniques et afro-cubaines et la traditionnelle tarentelle sicilienne, il y a de quoi danser: « Avant que le show ne commence, Merci de bien attacher vos chaussures. » Original. On aurait pu croire le spectacle monté de toute pièce pour leur représentation au Village du Monde de Paléo, collée de près à la saveur thématique de l’Europe du Sud mais la volonté du groupe, emmenée par son guitariste et chanteur Danilo, est plus large. Beaucoup plus large. En réalité, le quintuor a pris l’habitude depuis quelques années de traverser le Grand-Saint-Bernard avec dans les valises, leur musique au plus simple appareil et leur coutume bien marquée. L’on pensait la tarentelle indéracinable du sol pouillais, calabrais, lucano, sicilien, éolien, la voilà débarquée au Valais à Orsières ou Lens, dans le canton de Vaud à Aigle ou Nyon, en Suisse alémanique à Zürich ou Bâle. Certes, Giufà n’est certainement pas le seul groupe à la présenter hors de son contexte méditerranéen mais la démarche reste accorte. « Nous venons jouer ici en Suisse depuis 2014 – explique Danilo avant de poursuivre – donc nous l’avons tournée d’est en ouest, du sud [italien] au Nord [alémanique]. Mais il est vrai que nous nous installons majoritairement aux alentours de la Suisse romande. » Mais cela ne relève pas seulement non plus d’un même esprit gitan, nomade, aventurier. Au-delà de cette identité gipsy, les Giufà connaissent tout aussi bien la situation musicale de leur Italie natale, surtout celle du sud de la botte, où s’y produire comporte quelques difficultés. « Nous – et par conséquent, notre musique – retenons en nous un esprit gitan. Fondamentalement, nous le sommes, des gitans », entame à nouveau le chanteur du groupe avant de poursuivre: « Nous voyageons, certes, en Angleterre beaucoup, en Suisse et bien sûr en Italie. Mais il faut dire que le voyage pour nous a un sens plus large; même un concert est en quelque sorte un voyage. Spatialement, cela se comprend très rapidement; de la Sicile à Rome, il n’y a en réalité aucune scène. Notre premier terrain de jeu est proche de Milan et traverser l’Italie du sud au nord pour jouer représente déjà un grand voyage pour nous. Mais plus largement, il faut dire que la situation musicale et très complexe, difficile en Italie. À part quelque dix dates par an, nous sommes contraints de migrer au-delà des frontières. » Exposés donc au-delà des confins de leur Italie natale, Giufà a aussi gagné en notoriété, mesurant leur popularité au plus près de leur public en Suisse et ailleurs en Europe; le groupe s’est dépeint sur le panorama musical international et se voit présenté comme la band plus prometteuse de la scène balkanique, dans la world and european music. Tout cela depuis leur formation il y a dix ans, en 2008.

Un rapport au public (quasi) fusionnel

S’il fallait présenter les Giufà, il n’y aurait somme toute pas énormément de solutions pour s’en sortir: une seule caractéristique ressort de leurs concerts, le mariage naturel entre la musique et le pas de danse, l’union sacrée entre le rythme et la sauterie. D’une certaine manière, le groupe réhabilite les surpattes d’un temps en les modernisant à leur convenance. Leurs réunions ne sont pas au plus mondain mais elles ont un quelque chose de pince-fesse, en ce qu’elles regroupent leur invités au beau milieu d’une réception démaîtrisée. La musique démarre et plus rien ne peut véritablement l’arrêter et la contagion en est certaine parmi les spectateurs; pied tapant, bassin dandinant, tout le monde est pris dans la ronde. Les Giufà ont réussi leur mission, vous faire danser, peu importe où. Rien qu’au Paléo, justement, le groupe s’est produit à quatre reprises, dans les divers recoins de la plaine de l’Asse. De la scène du Dôme, l’Escale en passant par une concert surprise sur le perron des installations métalliques de Monic la Mouche, le collectif n’a pas manqué de vivre des expériences aussi diverses que passionnantes; ce fut en quelque sorte descendre de la luxure de la scène pour retrouver la simplicité du terrain, à divers égards.  « Ce sont des situations certainement belles même si différentes. Les grandes scènes donnent des sensations déterminées mais les petites scènes offrent autant de sentiments très satisfaisants également, disons-le ainsi », précise le chanteur et guitariste Danilo. Les voilà qui écument les différents endroits isolés comme populaires de la scène européenne; d’Édimbourg à Palerme, la band sillonne avec tant de curiosité le champ des possibles.

« Associer notre public à notre musique et notre show est une composante de notre réussite. S’il fallait imaginer un groupe qui présente des musiques rythmées, enjouées sans que le public ne réponde à cet élan, il manquerait une part importante de notre spectacle »

Danilo, chanteur et guitariste de la band Giufà

« C’est fondamental! Associer notre public à notre musique et notre show est une composante de notre réussite – aiguillonne Danilo – S’il fallait imaginer un groupe qui présente des musiques rythmées, enjouées sans que le public ne réponde à cet élan, il manquerait une part importante de notre spectacle. Il est inimaginable de le penser malgré le public. » Dans les faits, la musique des Giufà se veut être une pure et belle harangue, un appel solennel à la dépense, au débours d’une énergie aussi positive que divertissante que l’on retrouve au plus profond de leurs deux premiers albums enregistrés, Ritmo Gitano (2013) et Trinakristan (2015). Et autour, l’on s’y retrouve d’autant plus à la création sensible et naturelle de leurs quelques titres très suggestifs, Brucia (2012) et Rumbagitana (2013) en ouverture de leur premier opus qui comprend également un rappel tout aussi allusif La Carovana Bulgara. La Bulgarie n’atterrit par ailleurs jamais bien loin de l’univers qui est le leur; en 2014, le groupe sort un nouveau single I Re della Città avec la participation notamment de la Municipale Balkanica, un septuor originaire de Terlizzi, près de Bari dans les Pouilles, dont leur association (du même nom) s’engage à promouvoir les musiques de l’Est européen, de la Bulgarie à la Turquie en passant par la Slovénie et la Pologne. Ceci sans même compter que le titre de leur second album Trinakristan rappelle un pays à tout égard balkanique, imaginaire, où se marient aussi bien l’égocentrisme du gitan circassien avec la textuelle italienne de quelques chansons des vieilles années 1960, que les mélodies arabisantes avec bien des riffs jazzy d’un saxophone emballé. Les revues de discographies sont aussi nombreuses, au-delà des quelques disques de compilations extirpés de leurs instruments sied aussi le titre Non esiste l’amor (2015), chanté par le grand monsieur de la variété italienne Adriano Celentano. En somme, le projet tient dans le plus profond un fil cohérent, revisitant au plus près les stéréotypes et particularismes des alentours du pourtour méditerranéen. Mais cela n’a pas empêché, dans la logique des choses, que leur musique évolue sous l’ère incontestable du temps présent: « Notre premier album a des rythmes plus rumba, reggaeton. Le second était un peu plus dur, où l’on retrouve davantage le son de guitares plus punk et l’utilisation de la distorsion », explique alors Danilo. La distorsion, de concert avec une part non négligeable d’électronique dans leurs compositions est bien la clef de leurs nouvelles productions, maturées par le temps et la préparation de leur troisième opus dont la date de sortie est prévue pour les premiers mois de la prochaine année 2019.

« Le projet a justement pris cette tournure, au plus près de l’électronique avec Propagangster. L’électronique est aussi indispensable car elle confectionne un produit qui est plus dans l’ère du temps. Nous ne sommes plus au temps de l’invention musicale, sinon celui du son »

Danilo, chanteur et guitariste de la band Giufà

En attendant, leur nouveau single Propagangster (2018) passe actuellement l’épreuve de la scène, du live, la tournée leur étant le meilleur terrain d’expérimentation pour les futurs dévoilements. « L’idée principale de nos musiques part bien de quelque part, regroupés dans un studio, mais l’économie générale de notre musique n’est en effet pas distincte de nos représentations sur scène. C’est un ensemble de ressentis, de curiosités qui aboutissent au projet final, préparé en coulisses et terminé au rapport avec le public », confirme le leader de la band. Leur nouveau titre réserve donc volontiers la présence de la technologie sur scène, jouant des faveurs de l’électronique: « Le projet a justement pris cette tournure, au plus près de l’électronique avec Propagangster. L’électronique est aussi indispensable car elle confectionne un produit qui est plus dans l’ère du temps. Nous ne sommes plus au temps de l’invention musicale, sinon celui du son donc l’on ne peut pas s’en distancer même si utilisée de manière plus ou moins créative », précise alors Danilo. Et voilà donc, qu’avec tout cela, le public – celui de Paléo en l’occurrence, puis celui de Lens samedi soir [ndlr, 28 juillet] – prend la part belle de la création des Giufà. « Le projet de notre groupe n’a jamais vu le jour ni par défaut, ni de manière préméditée. Il faut dire que nous nous sommes tous retrouvés, emportés par la même musique. En prenant conscience de la puissance de notre musique, nous prenons bien évidemment en considération qu’il faille associer les personnes auditrices, le public dans le rythme que nous imposons. Ce rythme a bien sûr des influences très diverses en ce que tout le bassin de la Méditerranée le partage, de l’Afrique du Nord, par la Grèce jusqu’aux pays des Balkans. Nous, les Siciliens, nous sommes encerclés par l’ensemble de ces différentes incidences musicales. » L’on chante, donc, l’on danse, le tout dans une insouciance de rigueur.

Giufà, le personnage du fou du village

Il faut dire que l’insouciance traduit le propre de la vie méditerranéenne, à Palerme, Bari, Split, au détroit de Gibraltar jusqu’aux côtes océaniques marocaines, entre Rabat, Casablanca et Agadir. La musique des Giufà y rend sans aucun doute un hommage bien personnel, sur scène tout particulièrement où l’union entre l’allégresse musicale – une jovialité presque juvénile, en goguette – et la scénographie toute en couleurs y est parfaite: « Il nous incombe de transmettre une joie de vivre – explique alors Danilo – Nous les premiers sur scène; nous jouons avec le cœur et avec une allégresse certaine, d’ailleurs nous ne préparons pas beaucoup les choses, nous aimons rester dans la spontanéité. Nous fonctionnons avec un certaine philosophie qui est, en somme, très simple. Nous nous mettons à la place du public. Cela nous permet de présenter ce que notre public souhaite que l’on présente sur scène. Nous faisons vivre à nos spectateurs cette heure et demi de pure insouciance. C’est un voyage qui, nous l’espérons, apporte les même émotions que nous ressentons de notre musique. »

« Notre nom ne nous ramène pas nécessairement à une identité précise; Giufà est en réalité un personnage que l’on retrouve dans l’ensemble de la culture méditerranéenne, parfois sous des noms un peu différents. Le but était bien cela, de réunir tout le monde par le simple nom de notre groupe »

Danilo, chanteur et guitariste de la band Giufà

L’identité du groupe y apparaît par ailleurs multiple; si le nom de Giufà fait référence à un personnage typique du folklore italien, voire sicilien, il n’empêche que cette même figure – celle du fou du village – est, elle, largement répandue sur les côtes maritimes du sud de l’Europe, de l’Adriatique à la mer Égée, et passant par le détour des Baléares. « Notre nom ne nous ramène pas nécessairement à une identité précise; Giufà est en réalité un personnage que l’on retrouve dans l’ensemble de la culture méditerranéenne, parfois sous des noms un peu différents. Le but était bien cela, de réunir tout le monde par le simple nom de notre groupe. » Le fou du village ne retient ici aucune notion du dément mais est davantage traduit sous une veine essentiellement vagabonde, à l’image des quelques fous de la littérature africaine: Nitou Dadou dans L’Anté-peuple de Sony Labou Tansi (1976), les personnages du poète congolais Tchicaya U Tam’si, Sékhélé-l’œil-sec dans Les Méduses ou les orties de mer (1982) ou encore Gaston dans Ces fruits si doux de l’arbre à pain (1987). Ces fous personnalisent le mélange, les retrouvailles entres les différentes origines. Ils réveillent les racines de leur provenance et en démontrent leur lien indéfectible. C’est ce que fait Giufà, le groupe, détaillant les influences diverses de la culture sud italienne, en Sicile, où gît une hétérogénéité musicale. Chose que le Paléo avait déjà compris avec la présence du Campanian Vinicio Capossela sur la “grande” scène du Dôme.

Lire également: Vinicio Capossela : le cœur rouge de l’Italie

« Cette diversité musicale est très commune, en Sicile surtout. Nous avons eu tellement de dominations, des Arabes à la musique espagnole par le passé qu’il nous est certain de retrouver toutes ces influences latines dans notre sang et par conséquent aussi dans notre musique populaire qui est la tarentelle. En automatique donc, nous partons de ce background musical évident. Notre musique populaire est justement celle-ci à laquelle s’ajoute un rapprochement géographique contagieux avec l’Afrique du nord. L’expérience du Maghreb nous est donc difficilement inconnu. »

Leur expérience au Paléo Festival est comme un « Master qui t’offre un bagage extraordinaire »

Daniel Rossellat, le Président du Paléo Festival l’annonçait: « Le Paléo Festival est beaucoup plus qu’une suite de concerts. Au-delà de la fréquentation très forte devant les scènes – dont la scène de l’Escale [au Village du Monde] qui a connu de très fortes affluences –, le Paléo offre de belles expériences, toutes à mettre au crédit du très bon bilan de cette 43e édition. » Justement, parmi ces très belles expériences, figure la découverte plus profonde du sud de l’Europe, et pas seulement pour le public. « Être dans un festival comme le Paléo, avec la thématique de la Méditerranée, te donne l’opportunité, des stimuli, d’écouter et de toucher de la main des musiques et d’être au contact avec des artistes pour lesquels il faudrait voyager à travers tout le monde pour les rencontrer. C’est comme un master qui t’offre un bagage extraordinaire », avouait alors Danilo à notre rencontre dans les backstages du Dôme, dimanche dernier, au dernier jour de festival sur la plaine de L’Asse. Comme quoi, tout le monde s’y retrouve… Le Village du Monde de la 44e édition du Paléo, en 2019, sera dédiée au Québec.

About Yves Di Cristino (452 Articles)
Rédacteur en chef, membre actif de l'Association Suisse des Journalistes Indépendants (CH-Media) et de l'Association vaudoise de la presse sportive (AVPS). Titulaire de la carte AIPS. Étudiant en Master de Sciences Politiques à l'Université de Lausanne. Prépare un mémoire en histoire internationale focalisé sur les relations de Guerre Froide et de post-Guerre Froide.

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