Nouveauté

Thomas Röhler sur la trace des javelots de Jan Železný

Thomas Röhler n'est pas (encore) le meilleur performeur mondial cette année alors que l'Allemand a dépassé les 90m à deux reprises, à Doha et Dessau-Anhalt

Du Complexe Sportif Prince Moulay Abdallah, Rabat (Maroc)

Thomas Röhler n'aura pas atteint les 90 mètres une troisième fois cette saison. Après y être parvenu à l'occasion du premier meeting de la Diamond League le 4 mai dernier à Doha, l'Allemand avait réussi à rempiler au meeting de Dessau en Saxe-Anhalt début juin. Depuis, il accumule les secondes places dans les meetings qu'il a disputés entre Ostrava en République Tchèque et Lucerne en Suisse sans pour autant parvenir à approcher la marque magique. Le meeting de Rabat, en ce qu'il représentait la troisième étape du calendrier de la Diamond League pour la discipline, ne lui aura pas permis de réussir le lancer parfait. Il y a terminé quatrième avec un meilleur (deuxième) lancer à 85,19 mètres. Magnus Kirt a remporté le concours au Maroc en établissant un nouveau record du meeting et un nouveau record national d'Estonie avec un sixième lancer à 89,75 mètres. Les Européens de Berlin s'annoncent dantesques.

Aucune vultuosité sur le visage, Thomas Röhler lance son deuxième jet à 85,19 mètres, son meilleur lancer de la soirée à Rabat. L'Allemand domine encore le classement de la Diamond League avec 21 points. Il est qualifié pour la finale de Zürich le 30 août prochain. Mais avant, il y aura les Européens de Berlin (du 7 au 12 août 2018). © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino

Jan Železný a aujourd’hui 52 ans et l’ancienneté est particulièrement appréciée dans le sport; l’ancien triple champion olympique et champion du monde est encore aujourd’hui rappelé dans les papiers du monde entier. En Allemagne, son nom est d’autant plus cité alors qu’ils sont trois talents du cru à se disputer les premières places mondiales sur les meetings internationaux avec, en tête, l’obsession – et bientôt l’impulsion – de dépasser les 98,48 mètres de l’athlète tchèque. Avouons-le, le lancer du javelot voit planer depuis le 25 mai 1996 un record parmi les plus emphytéotiques du circuit. La faute à Železný, la faute à cet homme qui n’a eu cesse de repousser ses limites dans les années 1990. Sa marque mondiale ayant atteint, au plus proche, l’inimaginable depuis l’entrée en vigueur des modèles lisses au 18 novembre 1991. Le Britannique Steve Backley avait alors été le premier à lancer l’engin à plus de 90 mètres (91,46) en 1992 avant de voir gonfler l’effort cyclopéen de Jan Železný les années suivantes. La marque avait alors été éloignée de 4,20 centimètres l’année suivante, en août 1993, avant de trouver le jet parfait en 1996 au meeting de Iéna… en Allemagne justement. Sa haste de l’époque fait par ailleurs figure de relique pour l’athlétisme mondial, le champion tchèque ayant traversé, en matinée jeudi, son pays d’ouest en est, de Prague à Ostrava, fétiche en mains. Preste, l’athlète cinquantenaire l’a légué à l’exposition de l’Héritage de l’IAAF, située au centre commercial Nova Karolina dans la ville orientale du pays, où aura justement lieu la prochaine édition de la coupe intercontinentale les 8 et 9 septembre prochains. 22 ans que le javelot a inscrit sur son tégument les marques du grand lancer, aujourd’hui même, confié à la surveillance et protection de Valter Boček, CEO de la prochaine volée de la Continental Cup. « Je suis très heureux de confier mon javelot à la collection de l’Héritage de l’IAAF, l’exposant ainsi à la visite publique ici, à Ostrava puis l’année prochaine à Doha [ndlr, où auront lieu les championnats du monde en octobre 2019]. J’espère que cette donation puisse aider et motiver les supporters du sport à découvrir la beauté et l’excitation que procure l’athlétisme pour les prochaines générations à venir », reporte un communiqué de l’IAAF, remerciant par là même la générosité du sextuple vainqueur de l’ancienne Coupe du Monde à La Havane en 1992.

Lire également: Mutaz Barshim, Thomas Röhler, Noah Lyles, ces athlètes qui ont enflammé Doha

Au même instant, à plus de 3’400 kilomètres plus au sud, le nom de Jan Železný retrouvait place dans le discours de Thomas Röhler. Installé dans le sofa de la salle de presse au stade du prince Moulay Abdallah à Rabat, le javelotiste a une nouvelle fois esquissé ses envies de dépasser, encore et toujours, les 90 mètres du bout de sa sagaie. Pas une mince affaire alors que sa meilleure performance de l’année, établie à Doha le 4 mai dernier (91,78m), est encore devancée par les lancers de ses deux compatriotes Johannes Vetter (92,70m à Leiria le 11 mars dernier) et Andreas Hofmann (92,06m à Offenburg le 2 juin). Mais, sans aucun doute, le natif de Iéna ambitionne, coudoyé par ses deux coéquipiers de voyage, d’approcher les 98 mètres d’ici à la fin de sa carrière, luttant ainsi dans les mêmes dimensions que Železný, mais – n’en reste – pas à la même époque. Toutefois, des similitudes existent; Thomas Röhler bénéficie peut-être d’un temps où nombre de records, hors de la piste, sont mis en péril. Il est vrai, à l’heure où Jan Železný était parvenu à dominer sa propre marque au javelot, l’athlétisme vivait une période en or avec la battue de nombreux records mondiaux aux sauts en hauteur (Sotomayor 1993), en longueur (Mike Powell 1991), au triple saut (Jonathan Edwards 1995) et aux lancers du poids (Randy Barnes 1990), du disque (Jürgen Schult 1986) et du marteau (Yuriy Sedykh 1986). Seul n’ayant pas survécu, pour l’heure, le record du monde du saut à la perche de Sergueï Bubka de 1993, battu en 2014 par le Français Renaud Lavillenie. Il s’agit, en réalité, des plus vieux records et la nouvelle ère est sans doute bien engagée à s’en départir. Dans ce sillage, les trois Allemands Röhler, Vetter et Hofmann sont immanquablement les pole men de leur discipline, tous les trois gagnant les capacités de l’entraide, nationale qui plus est. Lors de l’ouverture de la saison de Diamond League à Doha début mai, les premières voix esquissaient déjà l’attente d’une saison qui sera marquée, en point d’orgue, par les Championnats d’Europe de Berlin (7 au 12 août). Parmi celles-ci, figurait alors l’esquisse des 100 mètres… au javelot. Impensable ! « 100 mètres, c’est quelque chose. Je ne peux même pas juger cela raisonnable. J’espère bien terminer ma carrière en approchant les 98 ou 99 mètres, mais les 100, ce serait quelque chose d’impensable », lâchait alors Thomas Röhler au Qatar le 3 mai dernier. Toujours est-il que les 98,48m de Železný deviennent grandement approchables. Et voilà où nous en sommes actuellement.

Nouvelles découvertes, nouvelles expériences

« C’est ma première fois en Afrique », précisait pourtant d’emblée Thomas Röhler face à la presse à Rabat jeudi matin au stade Moulay Abdallah. L’Allemand souhaite en effet profiter d’un nouveau cadre, d’une nouvelle expérience, d’un nouveau stade pour donner une majeure (et meilleure) impulsion à ses javelots. Aussi est-il donné que les conditions du lancer sont déterminantes, à commencer par le climat, la météo et l’aisance – bien évidemment – du lanceur. Sur ce dernier aspect, la portée du public en devient déterminante et son soutien, au plus près des athlètes peut justement conditionner les performances. C’est donc dans une enceinte où le public y est réputé enjoué et porteur que l’Allemand est allé concourir pour la première fois. « C’est toujours excitant de venir se produire dans de nouveaux stades; c’est à chaque fois une nouvelle préparation mentale, une reconnaissance différente sur la piste et, de manière générale, la découverte apporte toujours son lot de facteurs positifs; un autre sentiment, un autre esprit, une autre communion avec la discipline. J'[avais] vraiment hâte de concourir et de sentir le public marocain derrière moi », lâchait-il justement au micro de leMultimedia.info jeudi matin. Il faut préciser que le calendrier a bien voulu porter le javelot au coin des quatre continents de la ligue. Les qualifications pour les finales ne sont justement pas multiples; au nombre de quatre, elles comptent Doha, Eugene, Rabat et Birmingham, avant les finales de Zürich le 30 août prochain. Elles poussent tant au voyage mais aussi tant à l’exploration que les athlètes n’en refusent aucune étape. « Le trophée de la Diamond League est passablement recherché. [J’ai atteint la] qualification directe, selon les nouvelles réglementations. Mais ce n’est pas tant la qualification qui m’importe en ce moment, sinon ce besoin de prouver mes qualités, de démontrer que je suis l’un des meilleurs athlètes au monde sur le lancer du javelot », avouait alors Thomas Röhler.

« C’est l’un des plus grands plateaux que l’on puisse espérer dans le calendrier avec la présence d’athlètes de classe mondiale. La Diamond League offre parfaitement l’occasion de ces grands rendez-vous, surtout sur le terrain »

Thomas Röhler, athlète allemand spécialiste du lancer du javelot

Sans aucun doute, les meetings de la Diamond League offrent la concurrence relevée que chaque athlète puisse attendre au cours de sa saison: « C’est l’un des plus grands plateaux que l’on puisse espérer dans le calendrier avec la présence d’athlètes de classe mondiale. La Diamond League offre parfaitement l’occasion de ces grands rendez-vous, surtout sur le terrain. » D’autant plus que la concurrence sur le javelot n’est de loin pas extra-européenne; il y a bien une présence extra-continentale, africaine et asiatique avec le champion du monde junior indien Neeraj Chopra (classe 1997) et le Qatarien Ahmed Magour, voire américaine avec le champion olympique 2012 de Trinité-et-Tobago Keshorn Walcott mais la compétition s’est passablement centralisée ces derniers temps sur les athlètes du Vieux Continent, d’Allemagne et de l’Est européen. Et le mentionner, à quelques mois des championnats d’Europe, n’a rien de négligeable. Thomas Röhler a beau dominer la Diamond League cette année, malgré même sa quatrième place au meeting de Rabat (85,19 mètres), rien ne lui sera jamais acquis en compétition, faute à ses voisins de palier. « Cela n’est pas toujours évident, même si l’on domine la matière. Quand l’on termine dans les premières places, premier ou deuxième de chaque concours – ce qui correspond à ma situation cette année –, cela rend les rendez-vous d’autant plus motivants. Pourtant, la réussite n’a rien de naturel en soi; je la mérite au vue de la préparation à laquelle je me livre tout au long de l’année. Je me prépare bien sûr pour les Européens cet été mais il faut justement passer par ces moments intenses de compétition pour espérer trouver le meilleur niveau au meilleur moment », aiguillonnait alors l’Allemand à Rabat avant son concours.

Le halo des 90 mètres

Sam Kendricks raconte la barre des 6 mètres à la perche; Thomas Röhler raconte la marque des 90 mètres au javelot. Les deux s’accordent sur les sentiments et les frustrations – parfois – de ne pas parvenir à atteindre le seuil magique de leur discipline. Les deux conviennent pourtant également que les deux marques ont un quelque chose de magnétique, à la fois miraculeux tout autant que prestigieux. « Passer six mètres à la perche, c’est comme lancer un javelot à plus de 90 mètres, c’est un résultat magique. Réussir le coup, c’est probablement s’assurer de remporter le concours », expliquait l’Américain jeudi matin dans la salle de presse du complexe sportif Moulay Abdallah. Et cela est d’autant plus vrai qu’aucun de ces deux jalons relève de l’évidence. Il n’y a rien d’apert à lancer une flèche de 800 grammes à plus de 90 mètres. Et pourtant, la marque est devenue pratiquement obligatoire en vue d’une victoire aux prochains grands championnats de Berlin. Obligatoire, en toute relativité, car la concurrence aura les potentiels certains de les atteindre… au juste instant. À Doha, à titre d’exemple, ils furent trois – les trois Allemands – à débusquer le fer derrière la ligne des 90 mètres. En 2018, le trio a même réussi la performance à neuf reprises et ils sont, pratiquement, les seuls à y être parvenus dans la dernière décennie avec le Norvégien Andreas Thorkildsen en 2010 (90,37m) et le Trinidadien Keshorn Walcott en 2015 (90,16m). Et les poursuivants ne sont jamais très loin; l’Estonien Magnus Kirt a approché de très près le seuil ce vendredi au meeting de Rabat avec un jet vainqueur à 89,75 mètres (record du meeting et record national). Voilà qui dessine le cadre actuel de la situation, d’une concurrence soutenue à l’ambition naturelle de se distinguer dans le palmarès actuel de la discipline.

« Depuis 2016, tous les meetings disputés au javelot offrent un niveau de jeu extraordinaire, la teneur des concours ne désemplit jamais et chaque lancer est toujours plus exigeant »

Thomas Röhler, athlète allemand spécialiste du lancer du javelot

« 90 mètres, c’est quelque chose de magique à chaque fois », assurait encore Thomas Röhler en capitale marocaine. Mais sa quatrième place, à Rabat, ne lui offrira pas la meilleure satisfaction de la saison, alors qu’il est resté en deça des 87 mètres pour la quatrième fois consécutive. « Je sors d’une longue période d’entraînement et je me sen[tais] prêt à reprendre la compétition », convenait-il alors. Il l’avait justement reprise à Lucerne le week-end dernier (en établissant son meilleur jet à 84,25m). Des performances régulières en apparence mais qui gagneront au bénéfice d’une marge d’amélioration d’ici au 7 août. « Berlin offrira une compétition incroyablement relevée et il faudra s’y trouver préparé pour espérer l’emporter – poursuit le champion olympique en titre de Rio – Nous en avons besoin en attendant. Depuis 2016, tous les meetings disputés au javelot offrent un niveau de jeu extraordinaire, la teneur des concours ne désemplit jamais et chaque lancer est toujours plus exigeant. C’est aussi dans ces moments qu’il faille tenir garde à notre santé, prendre soin de soi et ne pas prendre de risques inconsidérés, de manière à éviter les situations de blessure. » Se dépasser, sans trop forcer. Thomas Röhler trouve pour l’instant son juste équilibre sur le circuit.

About Yves Di Cristino (452 Articles)
Rédacteur en chef, membre actif de l'Association Suisse des Journalistes Indépendants (CH-Media) et de l'Association vaudoise de la presse sportive (AVPS). Titulaire de la carte AIPS. Étudiant en Master de Sciences Politiques à l'Université de Lausanne. Prépare un mémoire en histoire internationale focalisé sur les relations de Guerre Froide et de post-Guerre Froide.

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.