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Roman Frayssinet, symbole de l’humour francophone

Roman Frayssinet, très détendu au 28e Montreux Comedy Festival

Symbole de la francophonie, l’humoriste français de 23 ans Roman Frayssinet, élevé en banlieue parisienne et devenu confirmé à Montréal, a proposé un sketch inédit jeudi soir au Montreux Comedy Festival. Rencontre lors d’une interview inopinée et plaisante.

Montreux Comedy / © Laura Gilli

Roman, tu as joué hier lors du gala d’ouverture « Game of Drôles ». Pourquoi n’es-tu pas rentré à Paris en TGV aujourd’hui ?

La soirée d’hier soir a été mouvementé. Après le gala, j’ai bien rigolé avec l’équipe du festival puis on est sorti dans une boîte de nuit de Montreux. L’alcool qu’on a consommé a fait un mélange bien connu… Et ce matin, je me suis retrouvé dans l’obligation de rester plus longtemps que prévu, ce qui n’est pas pour me déplaire.

Le festival a été adorable pour m’héberger à nouveau. D’ailleurs, les organisateurs m’avaient déjà proposé de rester plus longtemps. Finalement, ça s’est fait.

Qu’as-tu pensé du gala d’hier ?

Pour commencer, l’accueil des équipes est chaleureux et professionnel. Du fondateur au technicien, on a une proximité humaine, j’en suis comblé. Concernant le gala, Caroline Vigneaux à la présentation et Yann Renoard à la mise en scène nous ont demandé un esprit de troupe. Pas simplement un relai d’humoriste après nos passages, donc il y a eu beaucoup de travail pour les entre-sketchs. Cela a mis un beau rythme.

Une critique dans un journal local, Le Temps, a parlé de toi dans le cadre du spectacle. Elle met en avant ton choix original de parler d’une pieuvre qui peut ouvrir un pot de confiture, de tes parties intimes, un sujet « convenu », et de ton jeu de scène efficace. C’est flatteur ?

Oui, sauf peut-être le mot « convenu ». Dans l’humour, c’est le traitement qui compte. Parfois, c’est nécessaire de prendre des sujets convenus pour soulever le sujet me semble intéressant. Parler d’organes génitaux sans être vulgaire comme je l’ai fait, c’était réfléchi. Mais je respecte l’avis de l’auteur de la critique.

C’était un sketch inédit, écrit juste pour le festival ?

Non, je l’avais travaillé depuis un moment. Il était dans mon précédent spectacle mais je pense le retirer dans mes prochains shows. J’essaye de faire en sorte que si le public vient me voir, il n’a rien vu avant (ndlr, le gala « Game of Drôles » sera diffusé sur RTS Deux le 25 décembre). Mais c’est un dilemme car certains spectacles veulent venir me voir pour revoir des gags qu’ils ont aimé.

 

« La France pense qu’elle possède la culture francophone mais ce n’est pas vrai. C’est dommage qu’elle ne consomme dans de culture francophone étrangère »

 

Quel est ton parcours ?

J’ai grandi à Chevilly-Larue, au Sud de Paris. Dans la capitale, j’ai fait ma première scène au Chienchman Comedy Club. Puis j’ai voulu vivre des choses et voyager pour grandir. J’avais été assistant de production au festival Juste pour Rire, de Montréal, quand j’avais 16 ans, et à ce moment j’ai vu à quel point l’humoriste avait une grande place dans la culture québécoise. Alors je suis parti à Montréal après mon bac.

J’avais 18 ans et un an après mon arrivée, j’ai rejoint l’École Nationale de l’Humour. J’y ai rencontré mon meilleur ami aussi humoriste, Anas Hassouna. Montréal est vraiment une belle ville car ils sont au cœur d’une charnière culturelle entre celle de l’Europe et de l’Amérique du Nord.

Mike Ward, une star de l’humour québécois, a déclaré que l’École Nationale de l’Humour est « la plus grande arnaque de l’histoire de l’humour » …

Je crois qu’il critique surtout le prix assez cher. Ce qu’il faut réaliser c’est qu’il y a beaucoup de passionnés qui y travaillent. Personnellement j’en garde une très bonne expérience car j’ai appris des techniques de travail que je vais probablement garder toute ma vie. Cette école a fait de moi un professionnel. Et elle a une volonté de faire ressortir l’identité francophone. Je l’ai vu quand l’école m’a emmené jouer en Côte d’Ivoire et aider à former des humoristes du pays.

La France pense qu’elle possède la culture francophone mais ce n’est pas vrai. C’est dommage qu’elle ne consomme dans de culture francophone étrangère. Mais en ce moment ça change un peu. Les rappeurs belges comme Roméo Elvis cartonnent en France et les québécois Loud Lary Ajust marchent bien. C’est bien car les Français ont tout à y gagner.

À Montréal, tu as participé à votre premier gala Juste pour Rire en juillet dernier.

Oui, c’était co-présenté par Jean-Luc Lemoine (français) et Laurent Paquin (québécois) avec une belle programmation franco-québécoise. Pour moi, c’était l’accomplissement d’un rêve car lorsque j’ai travaillé au festival à mes 16 ans, je m’étais promis de faire un gala avant mes 25 ans. C’est chose faite, à 23 ans.

 

À propos de Gilbert Rozon : « Éthiquement, il faut se ranger du côté de la présomption d’innocence tant que la justice livre son verdict »

 

Gilbert Rozon, le fondateur et ex-Président de Juste pour Rire a été accusé d’harcèlement, d’agression et de viol par neufs témoignages de victimes présumées publiés par voie de presse (ndlr, dans Le Devoir, un média québécois). Or le groupe Juste pour Rire France, dont il n’est plus Président mais encore propriétaire, devait te produire en novembre à Paris. Cela a finalement été annulé.

Éthiquement, il faut se ranger du côté de la présomption d’innocence tant que la justice livre son verdict. Et en effet il devait me produire. Puisque je n’avais pas signé le contrat quand l’affaire est sortie (ndlr, le 19 octobre 2017), j’ai décidé d’annuler. Les mots « ce n’est pas bien » ne me suffisaient pas et je voulais une décision forte et symbolique. Cela me paraissait logique et évident de me dissocier du groupe Juste pour Rire tout en précisant que si certains des collaborateurs décidaient de quitter le groupe je serais aussi ouvert pour travailler à nouveau avec eux.

Quoiqu’il en soit, les hommes ont une grande responsabilité dans les affaires de harcèlement.

Pour les autres humoristes du groupe qui avaient déjà signé, c’est une position plus délicate. Je n’ai pas d’avis particulier à émettre. Comme je n’avais pas signé, c’était plus simple de renoncer. Je ne regrette pas ma position et j’en suis même fier.

De ton expérience d’humoriste, as-tu déjà vu de tes propres yeux ou t’as-t-on rapporté des actes de harcèlement, d’inconduite sexuels ?

Que ce soit Gilbert Rozon ou d’autres personnes du monde de l’humour, je n’ai jamais vu de gestes inappropriés. J’ai peut-être la chance d’avoir autour de moi des personnes respectueuses. Par contre, je savais que ça existait et j’ai entendu beaucoup de témoignages. Ce qui m’a frappé c’est que la majorité des femmes de mon entourage ont déjà vécu des situations inadmissibles.

Thomas Wiesel présente un gala avec Fary cette année à Montreux. Il a rodé un passage qui parle des actes présumés de Gilbert Rozon. Qu’en penses-tu ?

Ce gars-là a une plume extraordinaire et une productivité folle. Je trouve qu’il soulève souvent des bonnes idées donc ça ne m’étonnerait pas que ce sketch soit excellent. Sur l’idée de parler de M. Rozon, c’est un choix que je respecte car quand il parle des autres, Thomas le fait bien et assume tout. Pour ma part, je ne mets jamais de nom propre dans mes gags, sauf si c’est positif. En fait, c’est toujours le traitement du sujet qui compte.

Ces derniers temps, tu as joué dans quels pays ?

Depuis que je suis diplômé en 2015, j’ai beaucoup joué au Québec. Avec des amis de Montréal, j’ai monté Fishnet, une société de production vidéo et de spectacles. On l’utilise pour notre présence sur le web et je suis content qu’une vidéo « Saoul dans un avion » ait atteint 1,5 million de vues sur Facebook. J’ai joué mon premier spectacle au Zoofest 2015, un festival à Montréal, puis un second pour le Zoofest 2016 et un troisième pour l’édition 2017. Je suis revenu en France de septembre 2016 à février 2017 sous l’impulsion de Kyan Khojandi qui pensait que je marcherais bien dans l’Hexagone. Actuellement, j’y suis à nouveau depuis septembre avec un nouveau spectacle, le best of des mes shows pour janvier 2018 à la Nouvelle Seine, une magnifique péniche en face de Notre-Dame à Paris.

 

« C’est allé vite par rapport à d’autres mais il y a des périodes où j’écrivais 5 à 8 heures par jour »

 

La Suisse, ça t’évoque quoi ?

Montreux Comedy a été la première vitrine de la Suisse pour moi car j’adore regarder ce festival. Après… je connais surtout les clichés comme les montres, le chocolat. Et des humoristes comme Marina Rollman, Thomas Wiesel, Alexandre Kominek.

Il y a un dicton « quand tu apprends une langue, le dernier maillon c’est l’humour ».

Oui, de l’humour transpire une manière de vivre et de voir les choses. Quand tu vois des Suisses faire l’humour, ça reflète une part de leur culture.

Certains humoristes galèrent longtemps, ce qui ne semble pas être ton cas.

J’ai 23 ans et j’en fait depuis mes 16 ans. C’est allé vite par rapport à d’autres mais il y a des périodes où j’écrivais 5 à 8 heures par jour. Peut-être que pour d’autres, ça prend plus de temps à éclore.

Qui t’as donné envie d’en faire ton métier ?

Gad Elmaleh avec ses premiers spectacles que j’ai vu tellement de fois. Son show « L’autre c’est moi », je connaissais les time code (ndlr, à quel moment il parle et déclame son texte) par cœur !

Ensuite, j’ai découvert beaucoup d’humoristes, surtout les américains tel que Louis C.K. Lui qui a récemment reconnu s’être masturbé devant des femmes du métier (ndlr, suite aux accusations de cinq femmes dans le New-York Times, journal d’investigation américain), et c’est un homme mais par certains aspects pas le meilleur. Malgré tout ce qu’il a fait, ça n’enlèvera pas les rires que j’ai eu quand je le voyais. Par contre, c’est une énorme déception. C’était un héros pour moi.

Tu as fait de la promo en France ces derniers temps, c’est fatiguant ?

Non. C’est agréable et c’est une certaine forme de reconnaissance de mon travail. La seule chose étrange, c’est que j’ai passé toute ma « fucking vie » à essayer d’être marrant et quand j’ai été invité chez Quotidien (ndlr, émission d’information et divertissement qui compte des audiences élevées dans le paysage audiovisuel français), il y a eu plus de likes sur la vidéo de l’interview que sur certains de mes sketchs. Ça pose la question : est-ce que le public est plus attaché la célébrité qu’on m’attribue quand on m’invite chez Quotidien qu’au contenu de mes sketchs ? Mais cette invitation m’a fait plaisir, j’étais heureux d’être invité dans ce genre d’émission. J’étais à l’aise, je n’avais rien à cacher. D’ailleurs, je n’ai pas vraiment été stressé car je devais juste être authentique.

Tu as un meilleur souvenir ?

Les soirées avec mes collègues après mes shows à Zoofest. C’étaient des grands moments.

Tu vis bien de l’humour ?

Oui, mais l’objectif n’est pas de gagner énormément. Je veux d’abord faire quelque chose qui a de la valeur. La richesse, c’est une conséquence et c’est mieux de la mériter.

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About Patrick Aimé (86 Articles)
Journaliste passionné, spécialisé dans le rugby et l'humour.

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