Nouveauté

The Square : une zone d’inconfort ravissante

La mise en abîme se révèle par la contemplation oppressante dont est saisi le spectateur

Gratifié de sa labellisation – bien que discutée – Palme d’or cette année, The Square est l’un des films les plus attendus de cette rentrée. Exposant les pérégrinations d’un conservateur de musée d’art contemporain remis en question par un vol dont il est victime en pleine rue, le film étale les contradictions et les travers des sociétés occidentales. En déclinant intelligemment la question du rapport à autrui, Ruben Östlund plonge le spectateur dans une contemplation aussi drôle qu’oppressante. À voir d’urgence dès le 18 octobre.

“The Square”, 2017: Ruben Östlund.

Dans le carré, vous pouvez appeler à l’aide. Ceux qui passent devant ont l’obligation de vous aider. Ces deux propositions sont issues de l’installation phare et inaugurale d’une exposition, baptisée The Square que Christan (Claes Bang), conservateur du X-Royal, a la charge de superviser. Fêtard invétéré difficilement à l’aise avec les contraintes de son poste à responsabilités, ce père divorcé amateur de Tesla se découvre à l’opposé des réflexions propres à l’exposition à venir. Décidant coûte que coûte de retrouver les individus qui lui ont subtilisé son cellulaire et son portefeuille en plein jour et à la vue d’une foule de pendulaires, il se retrouve dans des situations rocambolesques et absurdes.

Un parcours vers l’imprévu

L’absurdité, c’est aussi le sentiment qui prévaudrait s’il fallait résumer plus spécifiquement le film. En effet, on ne peut qualifier que de vaine l’opération qui consisterait à synthétiser l’intrigue générale du long métrage ; la première heure suffit à résoudre l’intrigue inaugurale de la recherche des auteurs du vol. Il s’agit avant tout d’un prétexte, permettant de lancer de multiples séquences narratives et indépendantes les unes des autres. Ce qui intéresse l’objectif d’Östlund (Play, Snow Therapy) c’est de saisir, dans des prises de vues étirées à leur maximum, la réaction humaine dans toute sa spontanéité mais également dans ce qu’elle peut avoir d’égoïste et d’abject. Conjugué au facteur de l’imprévu – mis en valeur par une utilisation fréquente du hors-champ – le spectateur se retrouve en position de voyeur d’un laboratoire humain dont il est lui-même l’objet. La mise en abîme se révèle par la contemplation oppressante dont est saisi le spectateur : un sentiment de gêne, de malaise alterné subtilement par un comique de situation, notamment dans une scène d’anthologie, qui n’est pas celle que toutes les critiques ont pointées – à savoir une performance artistique tirées en long et en large qui est, au-delà du côté imprévisible plutôt ratée – mais une séquence à priori beaucoup plus banale, celle d’un coup d’un soir. The Square filme également la rue, dans ce qu’elle présente de plus manichéen : des costard-cravates évitant au possible tout contacts avec des hommes et des femmes exerçant la mendicité. Ces séquences, très appuyées notamment au début du film, ont du mal à faire sens.

L’art contemporain et l’humain

Lieu noyau de la vie de Christian, l’enceinte du musée n’est pas en reste. Bénéficiant d’une réalisation intelligente, le réalisateur s’applique à filmer ces salles d’exposition à l’espace démesuré et vide de visiteurs : des habitués jetant un œil circonspect sur une œuvre représentant des petits tas de graviers scrupuleusement alignés au jeune hipster privé de saisir un cliché afin de la publier sur les réseaux sociaux. Si le film aurait pu s’arrêter à une simple satire de l’art contemporain, il n’en est rien puisqu’il lie son propos sur les échanges humains, notamment autour d’une campagne de publicité visant à faire le buzz qui aura des conséquences sur la vie professionnelle de Christian. Au casting, on relève la rencontre de deux stars du petit écran avec la performance d’Elisabeth Moss (Mad Men, The Handmaid’s Tale) en journaliste américaine naïve, qui réussit brillamment à se rendre insupportable et drôle au possible ainsi que Dominique West (The Wire, The Affair) en artiste contemporain, malheureusement effacé et d’avantage traité en special guest.

The Square est un film provoquant, qui doit ravir le spectateur. Le ravir d’abord par son coup de génie, puisqu’il relève le pari risqué de reléguer l’intrigue inaugurale au second plan. Pendant les deux heures restantes, le film flotte, emmène le spectateur – à condition que celui-ci l’accepte – d’une situation à une autre sans même qu’il ait le temps de se questionner sur la dimension narrative du film. Ensuite, le ravir par cette participation active qui lui est demandée via l’interpellation puissante que le film lui impose. L’alternance entre diverses sensations contradictoires ainsi que le renvoi à des situations relatives à sa propre existence font du long métrage une expérience innovante dans les productions récentes et propose une expérience cinématographique que l’on aimerait voir d’avantage dans les salles.

Publicités
About Fanny Agostino (20 Articles)
Étudiante en bachelor à l’université de Lausanne en français moderne et en histoire et esthétique du cinéma, je m’intéresse aux diverses manifestations culturelles dans la région. Rédactrice “Culture” pour leMultimedia.info.

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s