Nouveauté

“Detroit” ou l’Histoire américaine à Hollywood

Un film symptomatique d’une société américaine qui arrête progressivement de détourner les yeux de son passé

La cinéaste Kathryn Bigelow signe son retour, après les blockbusters Démineurs (2008) et Zero Dark Thirty (2012), avec un film à l’actualité brûlante : Detroit. Basé sur un fait divers sordide durant les émeutes raciales de l’été 1967 au cœur de la ville éponyme, le long-métrage résonne particulièrement avec les tensions identitaires américaines actuelles. Immersion (incomplète) dans un chaos, loin d’appartenir à une époque révolue. Le film sort le 11 octobre 2017 dans les salles suisses.

“Detroit” – Réalisatrice: Kathryn Bigelow. Sort le 11 octobre dans les salles suisses.

Larry Reed (Algee Smith) est un jeune chanteur afro américain de 18 ans. Il met tout en œuvre, avec son groupe The Dramatics, pour accomplir son rêve : devenir musicien professionnel. Alors que la formation de rythm and blues s’apprête à vivre son heure de gloire devant des majors de la mythique maison de disque Motown, leur enthousiasme est stoppé net ; le Fox Theater où ils allaient se produire doit être évacué. En cause, les émeutes qui se déroulent à l’extérieur. Loin d’être fortuites, ces manifestations font références à des événements précis. Le 23 juillet 1967, une descente arbitraire de la police dans un blind pig, bar sans licence officielle, au centre névralgique du quartier afro-américain met le feu aux poudres et attise la colère de la population. C’est une période de terreur, ponctuée par des pillages, des incendies et des fusillades, qui s’installe pendant plusieurs jours. Pendant que la salle de concert se vide, le jeune Larry, enragé par l’occasion manquée, se présente sur scène et entreprend seul le morceau qu’il devait jouer avec son band. C’est alors qu’un des projecteurs s’éteint, comme pour annoncer la fin d’un rêve mais également d’une certaine insouciance…

La commémoration pour prétexte

La fiction prend donc un ancrage historique autour des émeutes de 1967 mais construit sa diégèse sur un fait divers sanglant : deux jours après le début de l’insurrection raciale, l’Algiers Motel est le théâtre d’un crime sordide. Durant la nuit, des coups de feu y sont entendus par une base sauvage de la garde nationale. Des policiers dépêchés sur place prennent en charge la fouille du bâtiment et se déchaînent sur ses occupants : tortures physiques et psychiques feront de cette nuit l’un des événement médiatiques de cette période de révolte. Cette dernière causera la mort d’une quarantaine de personnes, dont l’assassinat de trois afro-américains ce fameux soir au Motel. Les policiers présents, qui nieront tout crime racial et se dissimuleront derrière la légitime défense, seront acquittés lors d’un procès, apparenté à un simulacre de justice. Ce n’est pas la première fois que Bigelow prend pour sujet un fait historique dans ses films. En effet, Detroit peut être envisagé avec les deux dernières réalisations de la cinéaste comme un triptyque. Preuve en est la présence d’un seul et même homme à l’écriture : le journaliste de terrain Mark Boal. D’une durée de 2h20, le film se constitue en trois parties. La première est une exposition du contexte historique de l’époque avec une entrée en matière trop vite expédiée sur la migration de populations africaines vers les États-Unis. Celle-ci a cependant le mérite d’être illustrée par des toiles animées du peintre Jacob Lawrence, ayant travaillé sur le sujet. Pour le reste, la première heure du film s’applique à montrer l’escalade de la violence au sein de cette communauté parquée dans des quartiers, de la révolte non violente à la destruction et aux pillages. Le montage pèche par une utilisation systématique d’images d’actualité, intercalées entre les prises de vues réelles qui n’apportent rien à la diégèse. Lourdement utilisé, le document d’archive n’a ici qu’une fonction référentielle, preuve de la relation entre la fiction et l’Histoire qui semble forcée. C’est que la date de sortie en salle du film correspond à la cinquantième commémoration du soulèvement de l’été 1967. Et dans le berceau du fordisme, on est loin d’adhérer massivement à cet hommage.

Braquage hollywoodien

Pivot du film, la partie centrale se joue en huit clos nauséabond dans le hall de l’annexe du Algiers Motel. Krauss (Will Pulter), un jeune policier raciste et ses coreligionnaires brutalisent ses occupants en les soumettant à une stratégie d’interrogatoire inhumaine, sous le regard passif de l’armée et de la police d’État, tout en prenant plaisir à exercer le pouvoir que leur octroie leur uniforme sous fond de tensions raciales mais aussi de sexisme. D’une durée interminable d’une quarantaine de minutes, cette partie marque une nette scission avec le début et la fin du film : tout y est filmé en temps réel. Rien n’échappe au spectateur de l’abus de pouvoir et de la brutalité policière. Filmé en caméra épaule, l’instabilité et le chevrotement de l’image se conjugue aux scènes d’hystérie durant un temps sans fin. La cinéaste veut tout montrer, dans une exhibition et une esthétisation de la violence qui met mal à l’aise, sans intérêt. Le film casse ainsi l’horizon d’attente annoncé par son titre, Detroit. Il ne s’agit pas tant de montrer la révolte de la ségrégation des afro-américains – expédiée dans la première partie par un simple lien de causalité entre la descente policière dans le bar clandestin et la violence qu’il provoque comme étant la seule justification de la rébellion – que de proposer un thriller, basé sur un fait divers. Lors de sa sortie américaine, les vives critiques dont Bigelow a fait l’objet à ce propos relèvent notamment le manque de contextualisation du film : tout se joue entre les quatre murs du motel alors que l’insurrection a lieu à l’extérieur. Rien n’est montré du soulèvement, de son organisation et de la population qui se contente dans le film de détruire et de piller les quartiers, comme si la violence était aveugle.

Cet invraisemblable débat contemporain démontre la marque laissée par une période de ségrégation trop longtemps refoulée

Le film a cependant le mérite de s’inscrire dans la lignée d’une interrogation identitaire relativement récente à Hollywood. Twelve years a slave (2013), Lee Daniels’ The Butler (2013) ou plus récemment Get Out (2015) reprennent tous la thématique de l’histoire des minorités et de leurs rapports de force avec la société américaine. Thème longtemps tabou, le sujet est de plus en plus présent ces dernières années, permettant de convoquer l’Histoire des États-Unis par des voies encore peu explorées. Relégué au second plan à la fin du film, le personnage de Dismukes (John Boyega) est à ce titre le personnage le plus à même d’évoquer cette fragilité identitaire. Agent de sécurité la nuit et ouvrier le jour, il joue les intermédiaires entre les forces de l’ordre et les jeunes des quartiers afro-américains. En se rendant serviable pour les uns et en désamorçant la colère des autres, il se retrouve en porte-à-faux entre sa couleur de peau et son uniforme. Impuissant lors de la séquence au motel, il sera présent sur le banc des accusés aux côtés des trois policiers responsables. Quant au jeune Larry, la nuit d’horreur aura des conséquences irrévocables sur sa carrière de chanteur. La force du film réside dans l’exposition de ces deux destins brisés, chacun à leur manière, en exposant les conséquences d’un tel événement sur l’individu. À la fin du film, Larry est détruit et refuse de remonter sur les planches avec ses compères parce qu’il sait que son public est avant tout constitué de blancs. Peut-être sans le savoir, Kathryn Bigelow a anticipé ce à quoi elle s’exposait, à savoir la remise en question de sa capacité à pouvoir s’approprier un sujet en dehors de sa culture empirique. Parce qu’elle est blanche, plusieurs critiques lui ont été adressées – tout comme à Sofia Coppola lors de la sortie de Les Proies – afin de décrédibiliser sa légitimité et donc son œuvre, qui serait réalisé et produit pour un « public blanc ». Cet invraisemblable débat contemporain démontre la marque laissée par une période de ségrégation trop longtemps refoulée, comme en témoignent les récents événements à Charlottesville. Paradoxalement, alors que Detroit est en passe de reconstruire une activité économique et une certaine attractivité, la ville qui concentrait 80% de population noire devient de plus en plus inaccessible à ses résidents : ce sont des élites qui installent leurs business en repoussant, par la hausse du coût de vie, la composition populaire de la Motor City. Detroit ne doit pas être abordé dans la perspective d’une fiction historique, mais être perçu comme symptomatique d’une société américaine qui, progressivement, arrête de détourner les yeux de son passé. Les débats suscités par le film prouvent le besoin urgent de s’approprier ces thèmes, qu’il s’agisse du domaine artistique ou historiographique.

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About Fanny Agostino (18 Articles)
Étudiante en bachelor à l’université de Lausanne en français moderne et en histoire et esthétique du cinéma, je m’intéresse aux diverses manifestations culturelles dans la région. Rédactrice “Culture” pour leMultimedia.info.

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