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Quand le soubassophone chante au Montreux Jazz Festival

Un horizon autour de deux brass band invitées au 51e Montreux Jazz Festival

Ils furent ensemble accompagnés de leur brass band, les Américains The Roots mardi soir au Stravinski et les Toulousains Funky Style Brass au “Music in the Park” dimanche soir avec, chacun, dans leurs cordes – ou leurs cuivres – un instrument phare: le soubassophone constitutif des plus grandes fanfares. Un instrument, à l'allure imposante, mais si accommodant qu'il s'est prêté à la variété des genres au Montreux Jazz Festival, du rap typiquement américain, passant par un hip-hop allégé version française, jusqu'à y retrouver des tonalités plus funk, zouk et jazz sous la cape décalée du collectif toulousain. Tour d'horizon.

Floflo des Funky Style Brass arbore un soubassophone sur la scène du “Music in the Park” dimanche soir. © Oreste Di Cristino / leMultimedia.info

L’on s’était sans doute épris de la simplicité, la douceur, la soul légère et voluptueuse d’Imelda Gabs et Lianne La Havas en début de semaine au Stravinski. En réalité, ce soir-là, en remplacement d’Emeli Sandé, le festival choisit la rupture du style, soubassophone à la main, où Damon Eugene Bryson danse, porte l’énergie voulue d’une instrumentation lourde mais si malléable qu’elle en apprête la stature des cuivres, lors du passage du réputé collectif The Roots sur la scène cardinale du Montreux Jazz Festival, deux soirs de suite. MC Tarik Trotter y engagea une troisième partie de soirée où le rap américain côtoyait majestueusement le domaine de la brass band, où trompette (David Anthony Guy), saxophone (Ian Francis Hendrickson-Smith) et percussions variées mariaient volontiers l’accompagnement grave du Sousaphone. Loin d’une certaine simplicité acoustique, The Roots n’eurent pas daigné lésiner sur leur plateau scénique. Sous le poids factuel de ces cuivres, c’est cette matérialisation de l’énergie qui parvient à enflammer en quelques notes jouées le parterre du Stravinski. Esthétiquement et musicalement convaincant, il n’y eut de place pour l’ennui; de l’émerveillement constant à la confrontation de cette classe typiquement américaine. Juste cela. Un mélange d’organique et d’électronique déconcertant – un placé important cette année sur les scènes montreusiennes – où le manque d’harmonie est excusé par le tempérament sauvage du collectif. Un dialogue entre le soubassophoniste et Raymond Sebastian Angry au synthétiseur qui dérobe le voile sur cette culture du hip-hop US, prisant sur le public rajeuni du Stravinski mardi soir. Mais il faut faire preuve d’une très grande minutie pour parvenir à tel niveau de mise en scène. Un style – le rap – qui ne fait d’habitude pas l’objet de telle minutie instrumentale. Du rap d’un nouveau genre que proposa immanquablement The Roots, qui continuèrent même au petit matin en jam session au Club.

« Il faut pouvoir danser sur scène, aller proche du public »

Demis, chanteur et saxophoniste des Funky Style Brass

Aussi, en contrebas de la scène phare du 2M2C de Montreux, dimanche soir, au Parc de Vernex, le collectif toulousain Funky Style Brass accentuait encore plus, mais avec bien plus de corps et de variété musicale, la présence d’un soubassophone au sein de son plateau. Pour ce groupe français, la présence d’un tel dispositif – au-delà de leurs origines en fanfare de rue – se justifie par la liberté que tel instrument alloue sur une scène, lansquinant les restes d’un orchestre où chaque musicien respecte une place prédéfinie lui étant assignée. « Il faut que l’on puisse danser sur scène. Il nous faut pouvoir aller près du public, tout en pouvant s’intercaler – avec la rythmique qui passe devant et les cuivres qui passent derrière. Personne n’a de place fixe. Personne n’a son fauteuil assigné, chacun est libre de pouvoir bouger. Nous nous octroyons une liberté qui est tout simplement associée à l’esprit de notre groupe », lâchait Demis, clarinettiste, saxophoniste et leader au chant du groupe. Rien de bien plus logique pour un collectif souhaitant, avant tout, déchaîner les foules dans une fête qui se veut incontrôlable et sous la règle d’un certain défouloir.

Funky Style Brass, un mode de vie

Chez le collectif français, la manière de faire de la musique reflète immanquablement un style et un esprit de vie totalement en décalage de la norme. Et ce, peu importe l’endroit précis de leur concert ou showcase, leur musique étant un véritable passe-partout où la joie de vivre est accessible à tous, le temps de leur présence. Aussi, dimanche après-midi, à leur première tournée sur Montreux, le collectif toulousain fut invité à se produire sur l’un des Montreux Jazz Boat, en parcours sur le lac Léman. Une expérience sensiblement particulière mais non moins familière pour une brass band habituée à se produire dans la rue également: « On est très heureux d’être à Montreux. Notre concert sur le Montreux Jazz Boat s’est très bien passé avec un accueil du public excellent. Un public très varié, de tous les âges, et on a réussi à créer un ambiance et à toucher tout le monde avec nos compositions. Nous avons hâte de continuer l’expérience au Parc [de Vernex] ce soir », témoignait en backstages Demis, quelques heures avant de fouler la scène du “Music in the Park”.

« Nous jouons des rôles, nous développons des personnages très décalés et très loufoques sur scène »

Demis des Funky Style Brass

Une expérience différente où le lieu se prête davantage – il est fait pour cela – à la fête. Une adéquation pour Funky Style Brass, porteur de variété et de diversité dans leurs compositions musicales. « Notre musique est dansante, festive, colorée avec des influences de plusieurs pays. Il y a aussi bien du ragga, du zouk, du reggaetón, de la koumbia, du funk, du reggae et du hip-hop également. Nous sommes neuf musiciens dans le groupe avec chacun des influences différentes et l’on essaye de mêler tout cela afin de créer l’individualité de Funky Style Brass. » Demis, accompagné sur scène par Lorry et Azdier aux percussions, Galinette au clavier, Anthony et Tippex aux trompettes, Yannou au trombone, Mandours au saxophone alto et Floflo au soubassophone, confie également le secret de leurs costumes aux couleurs et aux références multiples. Car, au-delà de la musique, nombreux sont ceux se témoignant aussi de l’art de la comédie. Un tout artistique flamboyant en clôture de la première semaine de festival au Parc de Vernex dimanche soir (22h30): « Nous jouons des rôles, nous développons nos personnages sur scène, des personnages très décalés, très loufoques, et qui correspondent aussi à certaines figures présentes dans nos textes. Et notre univers est en général très décalé avec notre mise en scène costumée, des déplacements, des chorégraphies. Et il est intéressant de préciser que certains de nos musiciens sont aussi bien musiciens que comédiens », lâche-t-il.

Du conservatoire de Toulouse à l’électro-funk

Essence de leur diversité, le groupe provenant de Toulouse ne cache pas son désir de loufoquerie sur scène, alors que nombreux sont ceux qui ne l’assument (pas toujours): « Nous sommes là pour nous amuser et pour que le public passe un bon moment. Ce que je dis souvent aux personnes qui viennent à nos concert et qui nous connaissent pas, c’est de se déconnecter de la réalité, oublier les problèmes de la vie et juste se libérer de son corps. Et notre second degré aide à ce que cela puisse être rendu possible. Notre côté convivial, festif et musical – avec un grand travail qui est réalisé sur chaque composition, les improvisations et les arrangements – cherche à marier tous les ingrédients de manière à ce que le public ressorte de notre concert en ayant vu un show hors du commun et en ayant surtout passé un bon moment, en décalage que l’on assume et qui nous plait. » Pourtant, la carrière musicale de ces jeunes gens n’a pas toujours été vers la déviation actuelle, depuis leurs débuts en 2005. Étudiants, au conservatoire et originaires, pour la plupart, du monde du classique, la reconversion marque une sensibilité élargie à l’heure où il est à manier les pistons de leurs cuivres, allant jusqu’à en mélanger l’électronique avec des sonorités plus funk, ou jazz: « Nous souhaitons produire nos morceaux de manière à ce qu’ils témoignent d’une certaine richesse des genres. Nous venons du classique à la base, certains viennent du monde du jazz et une autre partie qui vient de la scène actuelle pour schématiser nos origines. Et le mix de ces influences mène à produire des sonorités variées et mêlées à de l’électronique. L’originalité est notre atout », confie Demis.

« Bientôt un nouvel album “Et Après” »

Depuis leurs débuts, il y a quelque douze ans maintenant, depuis 2005, le collectif soutient cette identité touche-à-tout leur étant si caractéristique, même si, au démarrage, ces jeunes étudiants se reposaient avant tout sur un répertoire de reprises: « Nous nous sommes tous rencontrés au Conservatoire de Toulouse durant nos études et le groupe a commencé ses premiers concerts en 2005 avec un premier répertoire de reprises, avant de petit à petit présenter nos compositions personnelles, matérialisées par un premier album en 2009, “Aquo Groovat”, puis “Merci pour les huîtres” en 2011, un DVD live tourné à la sortie d’une résidence. Puis en 2015, est arrivé “Va à l’Opéra”. Et actuellement, nous travaillons sur le quatrième – “Et Après” – qui sortira en fin d’année », précise la bande. Autant de disques qui ont permis à la troupe d’asseoir plus précisément leur univers si détonnant.

Une tournée en Europe, à Montreux et bientôt au Mexique

À l’image d’autres Bomba Titinka, Funky Style Brass brasse dans une musique nettement plus internationaliste, que typiquement française. Et c’est la tendance, recette quasi reconnue du succès, autre que celui de niche. Le succès de ces Toulousain est assis aussi à une échelle plus large, compte tenu de leur aisance à jouer également dans la rue: « Le groupe est une formation de fanfare et de brass band [ndlr, un collectif composé d’instruments à cuivre et de percussions] – affirme Demis avant de poursuivre – Nous avons deux spectacles bien distincts, un premier que l’on donne dans la rue pour tout ce qui théâtre de rue et un second qui est plus pensé pour la scène. » Une organisation minutieuse, néanmoins, qui attire et laisse comparaître tout leur professionnalisme et leur virtuosité. Une virtuosité qui fait le tour du continent également: « Nous jouons beaucoup à l’étranger – depuis 2010 surtout – notamment en Espagne où nous nous produisons chaque année. Nous tournons également régulièrement – chaque deux ans – en Angleterre, tout comme en Suisse. Nous étions dernièrement en Italie et nous avons également tourné aux Pays-Bas, en Finlande, ainsi qu’au Festival de Jazz d’Édimbourg également. Nous rayonnons véritablement au sein de plusieurs pays. Et au mois d’août, nous nous apprêtons à partir jouer au Mexique pour notre premier tour extra-européen. » Une première mondiale qui se veut être matière à profusion: « Nous attendons le tout avec beaucoup de hâte afin de partager notre musique également là-bas. Notre musique est définitivement universelle avec un riche métissage de styles qui s’exporte partout », conclut le chanteur et musicien Demis. Funky Style Brass était de passage également à Montreux et, certes, ils ne sont pas passés inaperçus auprès d’un public insensible aux averses mais plutôt encensés par leurs compositions, à l’image de “Rasta Chauve”, dédié aux personnes souffrant de calvitie. C’est le délire signé Funky Style Brass.

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About Yves Di Cristino (371 Articles)
Rédacteur en chef, membre actif de l'Association Suisse des Journalistes Indépendants (CH-Media) et de l'Association vaudoise de la presse sportive (AVPS). Étudiant en Master de Sciences Politiques à l'Université de Lausanne. Prépare un mémoire en histoire internationale focalisé sur les relations de Guerre Froide et de post-Guerre Froide.

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