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Casey, avatar du rap engagé et hargneux

Casey, avec style et maintes protestations

En première partie de Youssoupha et Kery James, Casey a chauffé à bloc la scène du Jazz Lab. La jeune rappeuse hardcore est impressionnante de par son flow tranchant mais aussi parce qu’elle est l’une des seules représentantes féminines reconnues dans un univers que l’on colle le plus souvent à la gente masculine. Retour sur son set.

Cathy Palenne, alias Casey, sur la scène du Montreux Jazz Lab dimanche soir. © Oreste Di Cristino / leMultimedia.info

C’est en training Adidas, t-shirt blanc et chemise ouverte que Cathy Palenne alias Casey apparaît sur la scène du Lab. Son allure de garçon manqué ne peut interloquer l’auditeur naïf très longtemps ; il sera remis dans le droit chemin par l’interprète elle-même, au détour d’une punchline : Fusillent des yeux la façon dont je m’habille / Me demandent si je suis un garçon ou une fille / Veulent dans les détails, mon poids, ma taille / Et le mode d’emploi de mon plan d’bataille. On aura compris le message, Casey n’est pas là pour faire dans la dentelle. La rappeuse, originaire des Antilles et vivant en Seine-Saint-Denis, est emblématique de cette orientation de la musique urbaine, plume à textes et engagé, à milles lieues des facéties d’un Booba ou d’un Kaaris. Loin de l’image stéréotypée du rappeur au bord d’une plage à Miami, des voitures de luxes et des querelles gonflées à la testostérone, Casey se dévoile comme une figure de proue d’un rap au flow brut qui percute, transpirant la rage et intelligent. En 2016, elle était d’ailleurs invitée à l’École Normale Supérieure pour évoquer ses morceaux dans le cadre d’un séminaire dédié à la culture rap. Lorsqu’on jette un œil à son parcours, on se rend compte que la rappeuse à gagné ses galons dans le milieu, tout en s’émancipant du système. Elle apparaît pour la première fois sur la compilation L432 avec notamment Oxmo Puccino, Lunatic ou encore Expression Direkt en 1997. Un an après, elle refuse un featuring de rêve avec la formation incontournable NTM, comme elle refusera plus tard de signer chez des gros labels. L’étoile montante du rap underground suit son instinct. Il faudra attendre une dizaine d’année pour écouter son premier album, Tragédie d’une trajectoire qui sera suivi par Libérez la bête en 2010. Si Casey s’inscrit dans le cosmos du rap français, elle préfère nettement l’expression de « rap de fils d’immigrés », manière de légitimer d’une part ses origines antillaises mais surtout de rendre à la société la monnaie de sa pièce. Une identité clivée, écorchée par l’expérience sociale du rejet couplé à une émancipation des logiques économiques de l’industrie musicale fait la force du personnage et de ses compositions acerbes. Au fil des années, Casey ne perd rien de sa verve et de sa colère contre sa nation d’adoption et plus généralement contre la société.

Un regard critique sur le colonialisme

Accompagnée de son DJ Adrien Pinto, Casey fait preuve d’une assurance qui confirme son talent et son expérience. Les mots sortent de sa bouche comme des rafales d’AK 47 et les allitérations se succèdent à une cadence folle. Parmi les titres qu’elle balance avec hargne ce soir, on trouve « Chez moi » qui dénonce la vision occidentale, fantasmée des Antilles : Sais-tu que mes cousins se foutent des bains d’mer / Et que les cocotiers ne cachent rien d’la misère ? ou encore : Sais-tu qu’on n’écoute pas David Martial / La Compagnie créole et ‘’C’est bon pour le moral’’ / Et que les belles doudous ne sont pas à la cuisine / À se trémousser sur un tube de Zouk Machine ? On retrouve ce thème dans un autre titre, issu de son dernier album, « Créature ratée » : Toi ton identité / C’est d’être la créature ratée. La critique exacerbée de cette vision exotique, propre au colonialisme, démontre l’engagement de la rappeuse que l’on retrouve d’ailleurs chez Youssoupha. L’OVNI du rap francophone nous offre une prestation bien calibrée et sans faille que l’on aimerait voir d’avantage dans l’univers du rap. Femme, noire et issue d’un milieu modeste, Casey mobilise ce qui fait d’elle une minorité visible pour percer dans un espace à dominance masculine. L’inassouvie révoltée présente, comme son titre éponyme « Libérez la bête », une revendication de son identité sans équivoque : Libérez la bête, effacez sa dette / Essayer d’oublier qu’elle n’a grappillé que les miettes / Et ne niez même pas les misères que vous lui faites / Elle n’a pas d’autre tort que d’avoir une autre tête.

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About Fanny Agostino (13 Articles)
Étudiante en bachelor à l’université de Lausanne en français moderne et en histoire et esthétique du cinéma, je m’intéresse aux diverses manifestations culturelles dans la région. Rédactrice “Culture” pour leMultimedia.info.

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