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Moonlight : Barry Jenkins réussit à décrire une Amérique profonde

Heureuse fin ou triste histoire que celle que présente “Moonlight”

Le chef-d’œuvre du Floridien est sorti dans les salles suisses romandes mercredi 15 mars. Une création qui tient toutes ses promesses en ce qu’elle témoigne d’un récit poignant à l’heure où les droits les plus élémentaires sont questionnés, bafoués et stigmatisés. Après 8 nominations aux Oscars 2017, “Moonlight” a finalement reçu la plus prestigieuse de ses huit potentielles récompenses : le prix du meilleur film de l’année. Aussi mérité que juste tel que Barry Jenkins nous livre à une exploration riche en tendresse et émotions.

L'affiche artistiquement composée du film “Moonlight”.

Premières en Suisse, les représentations du film « Moonlight » au Festival du Film et Forum international des droits humains (FIFDH) les 10 et 12 mars dernier a bouleversé les consciences des « privilégiés » de l’Espace Pitoëff à Genève. Primé meilleur film dramatique à la 76e édition des Golden Globes – nous avons déjà tout dit – suivi de l’Oscar du meilleur film 2017, la création de Barry Jenkins – pour laquelle Brad Pitt a sensiblement marqué son empreinte – travaille sur la réalité de “sa” Miami inondée par les vestiges d’une société dominée par la drogue et les stigmatisations d’une virilité défaillante. Pourtant, au-delà du simple rôle dénonciateur, le réalisateur parcoure l’existence de l’amour sous toutes ses formes et à tous les âges, de l’enfance innocente à l’adulte rebelle, tout en passant par l’étape d’une adolescence en quête de repères. “Little”, “Chiron”, “Black” ; en trois chapitres, nous avons tout vécu. Un véritable récit de vie qui allie les conditions d’une pauvreté réelle à la découverte d’une réalité pauvre. Nous redécouvrons le réalisateur de 37 ans par ce film d’auteur, son parcours étonnant tout autant qu’incroyable, parti du modeste quartier afro-américain de Liberty City, son lieu de naissance, gangréné par le trafic de drogue. C’est dans ce contexte typiquement américain que l’on retrouve le mariage entre le tragiquement puissant – la mort, la destruction des liens familiaux – et l’intimement délicat – les sentiments cachés, l’expression d’une identité propre. Des images conjuguées au gré d’un récit dramatique sur lequel se greffe un message particulièrement profond, lesquels mots sont d’usage à d’autres fins que celle de la dénonciation généralisée. Par là, du parcours de l’enfance à l’âge adulte, le film problématise la vie dans sa généralité non sans une pincée d’humour, dont les effets sont intelligemment amenés.

De “Little” à “Black”, une histoire d’émancipation

Barry Jenkins nous fait vivre la vie de Chiron au plus près de sa personne et de ses émotions tout au long de vingt de ses années d’existence, depuis sa dixième année à son âge adulte. Au plus proche des protagonistes – une capture en premiers plans –, la caméra est elle-même actrice du long-métrage. Elle encadre les acteurs, filme le moindre recoin de l’entourage de ceux-ci, elle questionne et révèle à la fois, elle livre tout autant qu’elle s’imprègne de l’existence des “camés”, de cette population difficile au plus profond d’une Floride oubliée. Cette Amérique profonde, où “Little”, puis “Black” – les deux surnoms de Chiron –, découvre et vit son homosexualité, stigmatisée, puis librement assumée aux côtés de Kevin, sa plus tendre épaule. Dans “Moonlight”, la question n’est nulle autre que celle de l’identité de ce menu jeune homme que l’on découvre au deux-tiers du film. Une personnalité que Chiron ira d’abord chercher chez Juan et Teresa – interprétée par nulle autre que la compositrice et interprète américaine Janelle Monáe – avant de finalement la trouver sous un air de Barbara Lewis (“Hello Stranger”) aux côtés de son premier amour, sa première expérience sexuelle à l’adolescence. La mise en scène est mûrement réfléchie, d’une plage sous un clair de lune à un deux-pièces sous-loué ; l’on interprète le sortir d’une phase de soumission, l’éveil des consciences et l’évasion, sinon de prison, de la servitude à la drogue. Quoi qu’il en soit, à l’aube de sa dixième année, “Little” fait face à une triste réalité, une dure réalité, celle de la dépendance d’une mère au matériel, au bien-être corporel, au détriment d’un enfant né trop tôt ou trop vite. Un cadre de vie qui fait suite également au regard d’une classe d’école dominée par les dreads et le muscle. Une virilité exacerbée qui place Chiron dans une situation déconcertante entre ses envies et ses orientations qui se veulent indubitablement déviantes dans un contexte d’une Miami masculine, presque hommasse. Ce monde refermé sur lui-même, évoluant en vase clos, au sein duquel “Little” grandit. Ce monde où la sensibilité est le pire des pêchés et l’attirance des mêmes sexes, un crime moral. Ce monde pourtant constitué de précieux refuges, auprès de Teresa où l’on apprend la fierté et l’assurance de l’être, loin du vide familial d’une mère irresponsable et désabusée. En cela, le film de Barry Jenkins met l’audience dans la peau de la victime. On le sent au plus près ; l’on vit la souffrance de Chiron avant que l’on ne sente finalement passer un vent de révolte. Rassurant et tendre à la fois. Ici se perçoit alors le chef-d’œuvre.

Le vent de révolte d’une âme sensible

À 30 ans, l’on se souvient de son surnom, celui que lui donnait Kevin sur une plage d’Upper East Side : “Black”. Le nom est pourtant cru, sans originalité, dépourvu de sens. Presque teinté d’une touche de mépris. C’est pourtant comme tel que l’on retrouve le grand Chiron dans son appartement d’Atlanta dans l’État de Géorgie. Robuste, entouré de ses plus grands status-symbols, une voiture de collection, une chaîne en or, une apparence de patron, qu’il n’est pourtant pas. Ou pas vraiment. Une riche vacuité, mais une vacuité quand même. Même confronté à cette mère qui ne l’a jamais aimé, à qui il va adresser son plus plat pardon sans grande conviction d’âme. Ce n’est pas d’apparence le Chiron que l’on a connu à son plus jeune âge, engoncé dans ses plus grands doutes. Là, Il n’est qu’un Chiron qui garde la tête haute mais dont le cœur est blessé, incicatrisable. Et “Black” semble bien l’assumer. On se contente de cela avant que Kevin ne reprenne contact avec ce garçon qu’il avait chéri dix années auparavant, quittés violemment lors d’une rixe à l’école. Arrive alors des moments de retrouvailles, non seulement entre les deux protagonistes, mais avant tout entre Chiron et son enfance, son innocence, “Little”. Des scènes de partage, des scènes de vie extrêmement fortes émergent. L’émotion est partout, entre Chiron et Kevin, pour qui la réalité prend enfin du sens. C’est cela ; que Chiron perçoive le sens de son existence, au-delà du deal de drogue. Car c’est bien sous un long silence que l’on comprend que la métamorphose physique n’altère pas l’âme. Elle la trahit dans une esthétique trompeuse et biaisée. Heureuse fin ou triste histoire – c’est selon – que celle que présente “Moonlight”. En tous les cas, il n’en ressort pas moins un poignant récit de vie d’une véritable Amérique profonde.

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About Yves Di Cristino (293 Articles)
Rédacteur en chef, membre actif de l'Association Suisse des Journalistes Indépendants (CH-Media) et de l'Association vaudoise de la presse sportive (AVPS). Étudiant en sciences sociales et politiques à l'Université de Lausanne.

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