Nouveauté

Jérémy Ferrari, son combat contre les extrémismes

On en viendrait à avoir « les boules vanille qui crient pistache »

Grégoire Furrer, l’annonçait en conférence de presse du mois d’octobre, la nouvelle création de Jérémy Ferrari, « Vends 2 pièces à Beyrouth » a connu une avalanche de billetterie. Un jaugeur qui valide la popularité de celui qui s’est fait connaître principalement chez Laurent Ruquier. Ferrari le résumait d'ailleurs : « C’est le plus beau cadeau de ma vie. » Rencontre.


 

Jérémy Ferrari à Montreux, ce n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est que l’on parle de la guerre. À Montreux, du moins. Que l’on relate les crimes et les décisions les plus contestables des dirigeants internationaux sur fond d’humour. En partant de George Bush père sur le conflit afghan des années 1990 jusqu’aux contrevérités et escobarderies du fils sur l’invasion – somme toute injustifiée – de l’Irak en 2003. Mais rien ne se limite jamais aux expériences américaines – à parler continuellement de Trump, il en ressort des banalités vaporeuses – d’autant plus que chez Jérémy Ferrari, le propos n’est pas contenu. Pas même quand il se retrouve face aux personnes dont il a l’audace d’en réprouver les actions. C’est pourquoi, face à Manuel Valls, il n’oublia pas de rappeler que la France n’était pas en guerre, menant à penser que seul le gouvernement ne partage la vision du conflit en République Centrafricaine ou au Mali. Des réveils – comme celui des conductions de l’ancien chef de l’État français, Nicolas Sarkozy à l’encontre du régime libyen de Mouammar Kadhafi – qui élaborent la base du séditieux « Vends 2 pièces à Beyrouth ». Une vraie affiche en plein cœur de la Riviera – au Théâtre Le Reflet de Vevey la semaine dernière – estampillée de la formule “Rire de Tout”, constituée en recette du 27e Montreux Comedy Festival. On en viendrait à penser de cette vieille maxime « La vérité sort de la bouche des enfants » que les véritables enfants, emprunts d’innocence, sont bien les humoristes aguerris de la scène de l’humour noir avec, comme seul précepte, le rire. C’est sans doute ce que sait faire de mieux Jérémy Ferrari. « À vrai dire, du moment que l’on se pose la question, c’est que l’on perd le sens de rire de tout. Si l’on se demande à un moment, si c’est vraiment bien de rire de cela, c’est que c’est raté et qu’il faut arrêter », explique l’artiste en interview à Montreux. Ainsi, la prétention était grande du côté du trio dirigeant du festival avec comme objectif d’éloigner autant de pudibonderie que de vergogne sans pour autant plonger dans une verve moralisatrice. Et c’est à cette image, d’un humour effronté mais juste, honnête et sincère, que se rattache la nouvelle comédie de Jérémy Ferrari. Un spectacle à mi cheval entre un stand-up militant et une comédie théâtralisée comme lors de la scène du pompiste accueillant dans sa boutique les auteurs des attentats du 7 janvier 2015, Chérif et Saïd Kouachi.

« Arrêtons de manipuler les gens »

Dans une véritable scène de cinq minutes, emprisonné dans le personnage d’un commerçant anodin confronté aux auteurs d’une tuerie dans les locaux de Charlie Hebdo, l’on retrouve tout le cynisme de l’humoriste à l’égard des forces de l’ordre de la République française. Sur une scène, où ne figure qu’un simple bureau, le vide entourant autant le mobilier que l’artiste, Jérémy Ferrari joue de la vacuité qui l’entoure. D’un vide physique, il en dessine l’attrait du vide résidant dans la promptitude et l’efficacité du GIGN lorsqu’il en est à gérer une crise. On en ressent une lourde démoralisation à l’égard d’un plan Vigipirate accusé d’inefficience et d’ineffectivité et de forces de police impuissantes. Aussi, dit-il, toute la force de la France ne réside pas (ou pas seulement) dans l’arsenal de guerre et l’aéronautique du groupe Dassault mais il en revient à questionner les responsabilités de chefs d’États et de gouvernements dans la crise syrienne et les déstabilisations ayant donné vie aux groupes rebelles et terroristes sur un territoire qui fait aujourd’hui l’objet de lourds bombardements. Mais dans ce panorama critique, l’effet majoritairement indésirable de cette histoire rapportée, est sans doute, pour Ferrari, l’hypocrisie de bon nombre de dirigeants européens et mondiaux, tout autant que les entreprises d’armement – comme celui de Marcel Dassault ou encore le groupe Thales – qui voie leur côte monter en bourse lorsqu’un conflit éclate : « Il y a forcément, quand une guerre éclate, une personne qui se réjouit pour ses intérêts personnels. Regardons un peu les montées en bourse des entreprises de sécurité lorsqu’il y a un attentat, regardons un peu combien a pris Thales suite aux attaques du 13 novembre au Bataclan » Mais pour parvenir à rendre un tel récit de notre monde, Jérémy Ferrari a dû se mettre en retrait, le temps d’étudier – lui qui a quitté le lycée en seconde (deux ans avant le baccalauréat) –, deux ans de recherche et de collecte de données et documents sur lesquels il peut désormais construire son argumentation comico-militante qu’il déploie sur les planches de l’Hexagone et, la semaine dernière, chez nous. Ainsi, dans l’arrière-boutique de « Vends 2 pièces à Beyrouth », l’on retrouve des archives, des lettres, des dossiers entiers sur les organisations non gouvernementales (ONG) et, de manière plus informelle, des notes tirées de rencontres qu’il a faites avec tout un chacun, jusqu’aux extrémistes. Un travail de fond qui légitimise les deux heures de représentation de son nouveau one man show : « Le fait est que je ne moralise pas, c’est bien ce qui rend véritablement légitime mon spectacle. De fait, je n’ai jamais compris la confiance que portent certaines personnes à elles-mêmes pour affirmer ce qui est juste pour les autres. C’est bien ce qui amène la classe politique française à se tromper tout le temps […] Ce que je veux c’est que l’on arrête de dire constamment que l’on est en guerre pour faire peur aux gens. Arrêtez de manipuler les gens car qui a financé le terrorisme ? pourquoi ces mecs nous tirent dessus ? avec quelles armes ? qui les leur a vendues ? » Une véritable ode à la paix qui renie l’incompétence et l’agressivité inique des Bush père et fils, Sarkozy et son émissaire Bernard-Henry Lévy ou encore les ministres du gouvernement Valls. C’est pourquoi il insiste : « Arrêtons de manipuler les gens ! »

Une création militante qui mise sur l’hilarité et l’émotion

Longtemps, il nous vient à penser, à la fermeture de rideau, que le spectacle de l’Ardennois ne soit pas à aimer, mais à écouter. Car l’on se mettrait à mal d’aimer “parler de la guerre”, tant est si bien qu’on en rie. Aussi, ce seul-en-scène apparaît aux antipodes d’un stand-up classique. Rien ne le rattache au genre, à vrai dire. Ferrari ne parle pas de lui, ni même de sa ville Charleville-Mézières, il admet de larges temps de pause, tantôt solennels autant que graves par moments et surtout le micro main s’en voit absent. C’est, d’un point de vue strictement technique, ce qui donne toute la dimension engagée au travail de Jérémy Ferrari, hors des mises en scènes classiques – et personnages de caractère – présentées au service public français, dans l’émission de Laurent Ruquier. Mais au-delà du débat des styles, c’est l’émotion que transmet l’artiste qui se prête à analyse. Et à vrai dire, en ce sens, « Vends 2 pièces à Beyrouth » s’en trouve être dans la logique continuité de son précédent spectacle « Hallelujah Bordel », car à parler de guerre, on en finit toujours par aborder les questions de religion. Dans cette critique de l’impérialisme, de ces scènes dans lesquelles l’on renie toute politesse aux faiseurs de conflits, on en vient incontestablement à traiter de l’Islam, du Christianisme ou encore du Judaïsme. Autant de références religieuses qui, mal interprétées, peuvent se créer en prétexte de la séparation des peuples. C’est bien là tout le combat de l’humoriste ; gangréner les extrémismes et lutter contre la division : « Il est vrai qu’il existe un lien qui se veut logique entre la guerre et la religion. Mais je n’aime pas que l’on mette sur le même plan, Islam et Daech, tout comme l’on fait la distinction entre le Christianisme et une secte qui se revendiquerait d’un courant chrétien. Mais il est vrai qu’on en arrive à cela car la religion a créé le communautarisme. Néanmoins, de manière générale, tout discours ou pensée extrémistes conduit à la guerre, quel qu’en soit le courant religieux, philosophique ou politique. C’est pourquoi, il faut faire sans cesse attention aux mots que l’on emploie et ne pas confondre l’Islam radical et une secte qui est extrémiste », explique Jérémy Ferrari. Mais voilà que l’artiste dépasse la simple question des dogmes pour aborder, en fin de spectacle, les relations de forces de certaines ONG, accusées ou soupçonnées d’abus de faiblesse. C’est ainsi, donc, que sur fonds de blagues, la dénonciation se veut renforcée dans ce final dans un mouvement de lutte contre le profit inéquitable et les lobbies qui ne laissent aucune liberté aux dénonciateurs. Trop bavard, trop rebelle, Jérémy Ferrari est mort sur scène. Une chute glaciale et glaçante qui s’est totalement détournée du plus simple spectacle d’humour, rapportant un scénario noir qui conteste la morale des plus froides dramaturgies. Sur scène, Ferrari le disait même : « Quel que soit le pays, quelle que soit l’époque, on meurt… »

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About Yves Di Cristino (310 Articles)
Rédacteur en chef, membre actif de l'Association Suisse des Journalistes Indépendants (CH-Media) et de l'Association vaudoise de la presse sportive (AVPS). Étudiant en sciences sociales et politiques à l'Université de Lausanne.

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