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Marianne Sébastien, Voix Libres International: « Les jeunes ont les solutions pour engager la transition »

"Si tu ne veux pas perdre le nord, pense au Sud", la devise de la fondation Voix Libres International

Pour Marianne Sébastien, fondatrice et CEO de la fondation "Voix Libres International", les intentions velléitaires n'existent pas. Ou ne dussent-elles pas exister. Actant contre la maltraitance des enfants en Bolivie, sa fondation est parvenue à offrir un futur meilleur à déjà 1'300'000 enfants. Une réalité qui relance la croyance aux potentialités des jeunes dans nos sociétés. Interview.

Marianne Sébastien allie parfaitement son amour pour les enfants en maltraitance en Bolivie avec le chant.

Votre présentation au G21 Swisstainability Forum ce 28 juin a été très ressourçante. Il est nécessaire de réveiller les consciences.

Il est surtout nécessaire de voir en quoi le modèle de société créé par des enfants ailleurs peut nous informer sur la place laissée aux jeunes et aux enfants chez nous. En travaillant en petits groupes de temps en temps, on se rend compte à quel points ces enfants peuvent créer un nouveau modèle de société et nous ne faisons pas suffisamment confiance en leur puissance, à la force de ceux qui souffrent et on n’imagine pas qu’une société juste ne puisse partir que de la base. Si l’on ne part pas de la base, l’on en viendra à créer une société à deux vitesses. Comment oser regarder en face la misère, la souffrance (les SDF, les féminicides, les femmes battues et toutes sortes de tortures). C’est le chemin que j’ai pris en Bolivie pour accueillir les enfants exploités dans les mines et pour réaliser que tous ceux qui souffrent n’ont besoin de rien d’autre que le travail, l’affection, ce besoin d’être acceptés comme ils sont – qu’ils soient honnêtes ou pas extérieurement. Et c’est à partir de ce sentiment fort que j’ai vécu qui a fait que toutes les actions que j’ai entreprises ont été guidées par le cœur et non par la tête, par un business plan, un modèle économique qui nous guide sans cesse dans des plans biennaux, quinquennaux, par des enquêtes de marchés ou encore des statistiques. On travaille – je dois le dire – sans voir le BIT (ndlr, Bureau International du Travail) à l’action, sans en dénombrer le moindre résultat de tous ces organismes qui se gargarisent de grandes études. Or, les enfants n’ont nullement besoin d’études, les pauvres n’ont pas besoin qu’on enquête sur eux. Ils savent ce dont ils ont besoin; ce sont eux les vrais spécialistes de la misère.

On tend souvent à ne pas vouloir entreprendre dans l’émotion que l’on rejette inlassablement dans le monde de l’économie. C’est justement le contre-pied que vous prenez aujourd’hui dans des pays moins développés dans lesquels l’émotion est le seule cause vitale de votre action.

J’ai déclaré ce matin (ndlr, 28 juin 2016 au SwissTech Convention Center de l’EPFL) que notre fondation Voix Libres en Bolivie et dans d’autres pays du monde est une fondation libérée puisque elle est autonome – 20 ans de travail pour avoir aidé 1’300’000 personnes – que les gens se libèrent de leurs émotions et peuvent les exprimer. Je pense que toutes les entreprises peuvent aller dans cette direction de libération, en fonction à chaque fois du leader qui en est à la tête. Pour ma part, j’ai passé ma vie à chercher de me libérer par la voix, par le chant, par la thérapie, des exercices de chant, de la danse, etc… Et je pense que si un leader n’est pas libéré, alors l’entreprise ne pourra pas l’être quoi qu’en soient les procédures. Or, une fondation libérée est remarquée par ses freins desserrés, ses procédures non-rigides et moins protocolaires – qui suivent le flot du vivant qui inonde l’entreprise – et quand on y retrouve sa liberté intérieure. Non seulement, il n’y a pas de développement social et économique sans développement intérieur mais celui-ci n’est de ce fait pas dissociable du développement du sacré; une sorte de mystère bien profond. Et cela dans notre féminin intérieur, chaque femme le touche. Il y a une force plus grande qui nous dirige et qui nous pousse; une force plus transcendante que l’on croie à Dieu ou en l’univers. J’ai toujours cru en cette force qui me guide dans tous les projets que j’ai commencés, quand j’ai suivi la main d’un enfant qui m’a guidé dans les ordures, à minuit au fond d’un tunnel où des enfants sont morts devant mes yeux, dans les mines et c’est cela qui fait que plus rien n’est jamais pareil. Finalement, quand un enfant souffre devant nous, sa seule question se résume à m’aimes-tu ? et comment me le prouves-tu ?

Vous faites un parallèle très juste entre ces différentes jeunesses, au destins bien divers, en Bolivie et dans notre vie occidentale. Il y a une réalité commune entre la jeunesse maltraitée en Bolivie et la perdition sociale et cognitive et la solitude de la jeunesse dans nos sociétés.

Tout-à-fait ! Je pense que le contraire de l’amour est bien la solitude. On peut étudier tous les indicateurs dans un projet mais les indicateurs non-matériels – cette solitude, cette pauvreté intérieure, ce manque de don, de compassion – sont les fléaux les plus graves sur lesquels nous ne pouvons rien construire de durable. Donc, oui, c’est la même chose ici. Si tous les jeunes pouvaient être tous ensemble et qu’on leur donnait carte blanche – vous pouvez construire tout ce que vous souhaitez sur ce terrain, cultivez vos légumes, réfléchissez à ce que vous voulez – ce serait très productif. L’important – et l’objectif surtout – est de leur donner des milieux où ils peuvent développer leur créativité et s’identifier, créer un « chez eux » qui leur correspond à tous ensemble. Sinon, il ne vont jamais multiplier tous les talents qui les habitent.

Vous avez initié toute l’assistance du G21 au chant indien. Vous êtes par ailleurs cantatrice et vous faites de l’humanitaire. Les deux ne sont-ils pas liés ?

Le chant est l’expression de l’amour; on laisse couler l’amour. La voix vient du cœur. Elle stimule et connecte le cerveau. Donc, quand on chante, on ne pense à rien d’autre. On ne pense pas. Certains se prévalent d’avoir la science infuse, moi, je dis que j’ai l’action infuse. Je vois tous les recycleurs d’ordures qui continuent à envoyer des gamins dans les décharges – vous voulez qu’ils meurent, vous voulez mourir mais je ne reste pas dix minutes de plus dans ce chaos. L’action et la pensée ne sont pas dissociées parce que, quand on chante, nous n’avons qu’un cerveau. Donc, nous nous trouvons dans une conscience éveillée puisqu’il n’y a pas de dualité. Et l’humanitaire, c’est porter secours comme les enfants le font. Il y a des expériences intéressantes avec des bébés qui démontrent déjà qu’ils aiment ceux qui sont gentils. C’est cet instinct de la bonté qui démontre qu’inconsciemment, nous savons que si nous faisons quelque chose de nuisible, ce le sera pour nous aussi. Et puis, on s’amuse avec les enfants, ils ont des mots rigolos. Un enfant s’était, un jour dans les ordures, peint une montre avec un feutre noir – elle te va très bien ta montre, elle fonctionne bien ? – Oui, mais elle retarde un peu. (Rires). Les adultes ne font jamais ça. Comment arrivent-ils à matérialiser l’imaginaire ? C’est fantastique. Et quand on chante, on est des enfants et on a le goût du paradis qui reste au fond de la gorge.

Tulku Lobsang Rinpoché, le moine tibétain a prononcé une phrase qui se retrouve parfaitement dans l’instinct de bonté que vous venez d’insuffler – la connaissance est parfois inutile… Vous concordez avec cette affirmation ?

La connaissance encouble le cerveau, elle se loge dans l’hémisphère gauche du cerveau. Or le versant créatif, la joie, le silence se logent dans l’hémisphère droit. Donc si nous voulons laisser couler la mélodie, c’est à droite que cela se passe. Je le dirais ainsi: le cerveau gauche est la roue du moulin, alors que l’eau est à droite. Donc où voulons-nous aller avec notre business plan si nous n’avons pas le butin qui vient du cœur ? C’est le cœur qui irrigue vraiment le cerveau. Bien sûr, nous savons ce que nous faisons – j’ai un projet précis – mais il se précise une fois seulement que le projet est lancé et qu’il est dans le vif. On a l’énergie uniquement quand on est dans le mouvement et le flot de la vie. Tu penses à téléphoner à quelqu’un mais au lieu de le faire, tu le notes dans ton calepin. Je ne forme jamais mes employés à de telles méthodes – demain il n’y aura personne. Or, si on pense immédiatement à cette personne et qu’on lie l’objectif à l’action, on va trouver cette personne. Nous travaillons sur nos intuitions et notre télépathie.

Vous avez sauvé plus d’un million cent trente mille enfants de leur destin minier; c’est ce qui va rendre ma question encore plus arrogante. Toutefois, dans le mode de vie dans lequel nous vivons, cette dépendance au sentier entrepris depuis quelques décennies maintenant rendant le système aussi inertiel, est-il réellement possible de changer définitivement les choses, raviver les conscience de tous les humains pas encore engagés – ni sensibilisés – dans la transition ?

Tous les jeunes – les gouvernements des jeunes – en Bolivie sont parvenus à renverser les lois. Ils ont eux-mêmes écrit vingt pages de lois contre la violence. Maintenant, tous les gens qui tuent les femmes, les offensent ou les abusent sont dénoncés. Et même s’ils ne sont pas encore jugés car les juges sont encore tous corrompus, il y a une nette transformation des mœurs. Ce nouveau modèle de société donne des ailes et beaucoup d’indications intéressantes pour les gouvernements et les entreprises publics, aussi les privés. Tant mieux, cela veut dire que l’on peut faire confiance à notre imagination. Et encore une fois, si l’on faisait définitivement confiance aux jeunes pour transformer nos sociétés, on se retrouverait en compagnie d’agences de développement local un peu partout: à Nyon, à Crissier, à Bern et dans toutes les petites et grandes villes suisses. Mais je crois, malheureusement, que nous passons à côté d’un capital auquel nous ne sommes pas habitués. Les adultes ne savent pas, qu’au fond d’eux-mêmes, les jeunes ont les solutions pour engager la transition, surtout ceux qui ont souffert. C’est ce qui nous a amenés à la devise « Si tu ne veux pas perdre le nord, pense au Sud« . Et le Sud regroupe aussi bien ces pays méridionaux en quête de développement que les « pays » oubliés en nous; dans notre ventre, dans notre for intérieur. Nous pouvons être aidés par ces forces sacrées et mystérieuses qui peuvent transformer le monde.

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About Yves Di Cristino (300 Articles)
Rédacteur en chef, membre actif de l'Association Suisse des Journalistes Indépendants (CH-Media) et de l'Association vaudoise de la presse sportive (AVPS). Étudiant en sciences sociales et politiques à l'Université de Lausanne.

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