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Vincent Ducros: « Promouvoir un rugby éducatif, à travers lequel nous transmettons nos valeurs »

Un frein à l'épanouissement ? "Nous sommes encore confrontés aux réticences des responsables politiques locaux"

Créé en 2011, l’A.S. Rugby Morges (ASRM) a rejoint la famille intime du rugby suisse. En plus d'étendre la passion du ballon ovale, c'est l'occasion pour ce club de s'investir dans la vie sociale et scolaire des enfants de 6 à 14 ans. En effet, les écoles morgiennes ont considéré que le rugby est un moyen d'émancipation et de dépassement de soi bénéfique aux enfants. Vincent Ducros, membre fondateur et président du club, souligne toutes les difficultés qu’ont les amateurs pour développer le rugby. Interview.

"Nous transmettons d’abord et avant tout nos valeurs : intégrité, respect, discipline, solidarité et passion", Vincent Ducros. Source: AS Rugby Morges

Comment est né le club de Morges ?

J’ai eu envie de faire profiter aux jeunes de tout le bénéfice que le rugby peut apporter. Je savais qu’il n’y avait pas de rugby à Morges, et pourtant il y a un bassin de population presque aussi important qu’à Nyon. Il y avait un espace à combler. J’ai trouvé un ancien rugbyman de l’AS Clermont-Auvergne, Jacques Chardonnet – dit « Balou » – patron d’un bar morgien et Bernard Murri, un morgien de souche pour m’aider. Nous avons tout de suite été d’accord sur les valeurs du rugby à partager. Des statuts sont venus pour officialiser tout cela. Après le plus dur, c’est de prendre du temps personnel pour faire des entraînements et amorcer la pompe.

Depuis la création du club, à combien de tournois par an avez-vous participé ?

Il y a une dizaine de tournois annuels chez les moins de 8, 10 et 12 ans. Chez les moins de 14 ans, c’est plus problématique de jouer car il n’y a pas assez de terrains disponibles, mais on arrive à organiser quelques tournois indépendants pour eux. On essaye de développer un championnat moins 14 ans mais c’est encore compliqué. Il y a aussi deux ou trois matches amicaux par an. Nous avons également organisé une compétition morgienne interscolaire, le Trophée Morgien ! Les écoles du district de Morges se rencontrent pour le gagner. C’est l’ASRM qui organise la compétition de A à Z, avec l’aide de la commune pour obtenir des terrains.

Comment rassurez-vous les parents sur l’intensité physique à laquelle leurs enfants sont confrontés en match ? Nous avons vu lors de la Coupe du Monde qu’il y avait une blessure tous les deux matchs chez les professionnels, or les plaquages et les déblayages dans les rucks (ndlr, la protection du ballon par des joueurs faisant barrage aux adversaires) seront toujours incontournables !

Effectivement, les mamans arrivent et nous demandent si le rugby est un sport violent. Notre mission est de dédramatiser. C’est un jeu rugueux où il faut avancer physiquement soi-même pour atteindre l’en-but, mais nous faisons la distinction avec la violence physique. Bien évidemment nous excluons toute forme de violence. Il ne faut pas nous comparer au rugby professionnel, car le rugby en école est un rugby éducatif, à travers lequel nous transmettons d’abord et avant tout nos valeurs : intégrité, respect, discipline, solidarité et passion.

Sachant que vous êtes une association à but non lucratif et animée par des bénévoles, y a-t-il une coordination efficace entre le Bureau Directeur et les adhérents mais également entre l’association et la commune de Morges ?

La dernière Assemblée Générale a eu lieu la semaine dernière, et les membres ont approuvé toutes nos actions à l’unanimité. C’est un club qui grandit vite: 113% d’augmentation d’effectifs au cours de la dernière saison avec les difficultés qui vont avec. Il faut sans cesse s’adapter à de nouvelles contraintes mais l’association est structurée et les nouveaux contributeurs savent rapidement qui fait quoi. Notre atout principal est l’aide apportée par les parents qui voient leurs enfants prendre du plaisir à jouer, et qui s’investissent avec une grande motivation. Il y a une très bonne ambiance, et si les effectifs augmentent, c’est aussi parce que notre fonctionnement plaît. Avec la commune de Morges, il y a de bons échanges et nous avons établi une relation de confiance. Parfois nous nous plaignons un peu de la rigueur administrative mais nous comprenons aussi leurs contraintes. Ils nous promettent un vrai terrain dédié au rugby d’ici trois à quatre ans dans le cadre du projet de rénovation du Parc des Sports.

"Ne voyant rien arriver d’en haut, nous mettons en application notre propre plan de développement", nous dit Vincent Ducros. "(...) La cible prioritaire est donc tout naturellement les établissements scolaires du district et en particulier les jeunes scolarisés entre 6 et 10 ans". Source: AS Rugby Morges

« Ne voyant rien arriver d’en haut, nous mettons en application notre propre plan de développement », nous dit Vincent Ducros. « (…) La cible prioritaire est donc tout naturellement les établissements scolaires du district et en particulier les jeunes scolarisés entre 6 et 10 ans ». Source: AS Rugby Morges

Vous servez-vous des documents mis à disposition par le Comité Technique des Ecoles (nldr, un des organes de la Fédération Suisse de Rugby) expliquant l’initiation au rugby, le rugby à l’école primaire et la spécialisation au rugby ?

Le CTE parle beaucoup et agit peu. Elle semble se borner à un rôle réglementaire et d’encadrement de la pratique du rugby chez les jeunes sans pour autant présenter un vrai plan de développement global et de coordination efficace avec des objectifs clairs. C’est comme cela depuis des années. Les documents mis à disposition récemment sont des pâles copies de documents de fédérations étrangères, et notre projet d’initiation au rugby en milieu scolaire vaudois, activé depuis deux ans, s’appuie sur des sources fiables et reconnues ainsi que sur l’expérience suisse et le bon sens de nos membres.

Votre budget est-il parfois trop serré, au point de vous faire renoncer à proposer des stages ou à financer des déplacements pour des matchs ? 

Non, le montant des cotisations est modéré comparé à d’autres sports et pourtant, avec les subventions communales, cantonales et fédérales, les charges d’exploitation sont bien suffisamment financées. Nous prenons en charge les enfants de A à Z au cours de nos déplacements et c’est très apprécié des parents. Nous voyageons en bus pour renforcer l’esprit de groupe, l’ambiance y est festive surtout dans les retours ! Ça plait à tout le monde, et les parents sont ravis de voir cet état d’esprit, d’autant plus que chaque enfant est pris en charge sans frais pour la journée d’un tournoi.

Comment se déroule le développement du rugby dans le district morgien dont l’A.S. Rugby Morges est responsable ?

Ne voyant rien arriver d’en haut, nous mettons en application notre propre plan de développement. Le rugby n’est pas dans la culture suisse et il fait l’objet de préjugés négatifs parmi la population. La cible prioritaire est donc tout naturellement les établissements scolaires du district et en particulier les jeunes scolarisés entre 6 et 10 ans. Avec l’aval du SEPS (ndlr, Service de l’Éducation Physique et du Sport du canton de Vaud) et de Jeunesse et Sport, nos éducateurs formés spécifiquement pour cette mission, y dispensent des cours d’initiation et y organisent un tournoi interscolaire de fin de cycle, le Trophée Morgien. En parallèle, nous construisons un réseau associatif, un ensemble de sections rugby affiliées à l’ASRM, chargé de consolider nos actions en milieu scolaire et de promouvoir le rugby au niveau communal. L’ASRM supervisera à terme le rugby au niveau du district. Ce plan de développement prévoit également la rémunération d’un coordinateur grâce à une partie des subventions communales et recettes diverses captées par les sections.

Le rugby est importé en Suisse par les communautés françaises et britanniques, et reste encore peu pratiqué dans le pays. Par l’opportunité qu’est le club de Morges, y a-t-il des enfants suisses qui vous rejoignent et deviennent rugbyphiles ?

Le rugby est un jeu qui peut être pratiqué par tous les enfants du monde. Pourquoi pas les jeunes Suisses ? Bien évidemment, de nombreux nationaux nous rejoignent, ils sont 66% dans nos effectifs, et comme les autres, regardent les All Blacks à la télévision ! D’ailleurs, ce sont eux qui perpétueront le rugby suisse à l’avenir.

La Coupe du Monde a généralement un impact très positif sur la popularité du rugby. Étant donnée la qualité incontestable de la dernière Coupe du Monde, notamment celle de la finale pleine de rebondissements, pensez-vous que les Suisses s’intéressent de plus en plus au ballon ovale ?

Il y a un vrai potentiel d’intérêt des Suisses pour ce sport, mais encore faut-il que les médias décident d’en parler ! Je m’interroge encore sur la réelle visibilité que les médias suisses ont bien voulu accorder à cette Coupe du Monde. Le nombre d’inscriptions au club motivées par cet évènement sportif est chez nous très relatif, peut-être aussi parce que le dernier carré était occupé par des nations de l’hémisphère sud uniquement. Son impact doit certainement se situer ailleurs. Nos jeunes viennent avant tout par le biais de leurs copains qui en parlent.

Nous arrivons au terme de l’interview, voulez-vous rajouter quelque chose ?

Malgré nos efforts pour convaincre et proposer une vraie valeur ajoutée à l’offre de sport en faveur des jeunes morgiens, nous sommes encore confrontés aux réticences des responsables politiques locaux, parfois pour des raisons obscures. Pour preuve, l’établissement scolaire de Préverenges avait accepté que nous dispensions des cours d’initiation. Leur terrain de sport appartenant à la municipalité, une demande d’autorisation a été présentée par l’école. Réponse cinglante : refus pour cause de dégradation potentielle du terrain ! Pensez-vous vraiment qu’une dizaine de jeunes débutants de moins de 10 ans vont soulever des mottes de terre ?

C’est discriminant en comparaison avec le football ?

Il faut se faire sa place. Nos effectifs s’entrainent encore aujourd’hui sur un champ de patates. Je me souviens qu’au début de l’activité, une demande d’utilisation d’un demi terrain de foot à Tolochenaz, deux heures par semaine avait abouti à une réponse écrite de la Commune m’informant que les deux terrains étaient indisponibles en raison du fait que 25 équipes de foot s’y entrainent déjà. Dommage pour la pluralité de l’offre sportive proposée aux jeunes. D’ailleurs, je vois que certains d’entre eux ne font pas du tout de sport car ils ne correspondent pas aux exigences du foot au regard de leur gabarit. Ils seraient tellement plus épanouis au rugby…

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About Patrick Aimé (78 Articles)
Journaliste passionné, spécialisé dans le rugby et l'humour.