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Switzerland to Mississippi, à la découverte de la « Blues Road Trip »

Le Blues Rules Crissier Festival a conquis son public. Pour sa sixième édition aux abords du château de Crissier, ce nouveau rendez-vous musical annuel a, une fois de plus, offert une programmation de rêve. Entre jeunes talents suisses et personnalités de grandes scènes, le Festival a misé sur un juste compromis, celui du Blues. Focus.

Yannick Nanette du groupe « The Two » en pleine démonstration. © Oreste Di Cristino

Leur volonté est de voyager, de faire un tour fictif sur les rives du Mississippi River. Un tour d’horizon réussi pour ceux qui ont livré leur âme à la culture du blues. Thomas Lécuyer et Vincent Delsupexhe ont façonné de toute pièce leur Festival et mis en avant une contrée (pour beaucoup inconnue), celle du Mississippi. Un cadre paradisiaque, un temps et une température idylliquement estivale et un public mélomane à souhait, telles sont les clefs du succès de ce duo déconneur. « Where the Mississippi River meet the Leman Lake », une accroche qui met l’eau à la bouche et qui invite surtout au mélange des cultures.

Une première journée foisonnante

Avec des exotiques mises en bouche avec la bande américaine the Sarah Savoy’s Hell Raising Hayride et l’allemand Dad Horse Experience – ce dernier accompagné de son traditionnel banjo – la fête avait commencé et le public grandissant admirait avec un pas dansant les artistes foulant les planches de la scène. Dès 20 heures, le 29 mai, le voyage au sein de l’univers musical fit un détour par le Sahara. Faris Amine et son trio ont raconté leur histoire sur le ton d’un blues touareg captivant. Grâce à cette culture transmise dès le plus jeune âge par sa mère, Faris n’a jamais renié ses origines, même lorsqu’il suivait son père en Europe suite à la mort de sa mère. Toutefois, cet italo-touareg est véritablement entré dans ce style de musique au moment où il a décidé de retourner au Sahara vivre avec les nomades: « J’y ai vraiment bien appris la langue pour écrire des poésies et c’est grâce à la musique que mon côté touareg s’est réveillé ». Réellement introduit au jazz par son oncle, Faris fait aujourd’hui – sur scène et dans son nouvel album « Mississippi to Sahara » – un point de convergence entre ces deux styles, le jazz et le touareg: « Il y a une culture du blues qui est très présente parmi les tamasheq. De la Lybie et dans tout le Sahara, il y a de la pentatonique – cette façon dont les chanteurs souffrent les notes – et l’« Assouf » – signifiant vie de solitude en tamasheq et qui donne son nom à ce style musical – se rapproche beaucoup du blues ». Une heure durant, le public attentif a ainsi pu découvrir un blues alternatif et dont le caractère dépaysant a permis aux passionnés de confondre le Sahara avec le climat à la fois tropical et oasien qui régnait au pied du Château de Crissier.

l'italo-touareg Faris Amine à l'interview pour leMultimedia.info. © Oreste Di Cristino

l’italo-touareg Faris Amine à l’interview pour leMultimedia.info. © Oreste Di Cristino

Mais pas vraiment le temps de s’habituer à cette chaude atmosphère car dans l’attente de l’intrépide et mythique Mud Morganfield lors du premier acte du Festival, les spectateurs ont pu découvrir une variété de chants à la fois entraînants et profonds. D’abord emmenés par un groupe valaisan déjanté, les Coconut Kings, puis par le suédois Bror Gunnar Jansson, l’exploration de l’univers du blues entrait dans une nouvelle phase. Les cinq éléments de la band originaire de Sion sont montés en puissance accompagnés de leurs illustres violoncelle et harmonica pour littéralement enflammer l’estrade. Depuis 5 ans, ces jeunes sédunois puisent ensemble leur source dans un blues rustique inspiré des bluesmen noirs américains du début du vingtième siècle et ont eu à cœur de revenir pour une troisième apparition au Blues Rules Crissier Festival: « On a vraiment l’habitude de jouer dans des clubs donc ça nous change de participer à un Festival où il y a toujours une super ambiance et des artistes merveilleux ». Un set et puis s’en vont, les cinq amis se dirigent désormais vers un troisième album qu’ils enregistreront avec un enthousiasme certain. Dans un tout autre genre, le one-man-band Bror Gunnar Jansson, chaise et guitare à l’appui, est ensuite venu présenter son blues teinté d’assonances country. Ce jeune talent suédois aux allures de cow-boy a pleinement séduit un public suisse avéré très réceptif aux vibratos du blues: « Je trouve que le public suisse – ou même français (ndlr, Bror Gunnar Jansson a fait de nombreuses apparitions très remarquées en France, notamment au festival Les Nuits de l’Alligator en 2014 et dans la presse) – est beaucoup plus direct dans ses réponses à la musique ». Introduit par sa famille paternelle au blues, Bror Gunnar Jansson est petit à petit entré dans le monde de la musique jusqu’à sortir son premier album éponyme en 2012. Aujourd’hui, il vit de son talent et de ses rêves et il a été, vendredi soir, une excellente prémisse à l’incommensurable Mud Morganfield, venu célébrer sa sérénade et sa popularité en remplacement de Lucky Peterson, opéré récemment. Apparu aux alentours de 23 heures dans un costume distingué, le fils de McKinley Morganfield – plus connu sous son nom de scène Muddy Waters – a révélé toute sa maestria et son charme dans un Chicago Blues, hérité de son père, lui-même considéré comme étant « the father of modern Chicago Blues ».

Les Swiss Blues Bands et le « primitif »

Mais la découverte des divers styles continua, notamment à l’écoute d’un blues plus « primitif » presque unanimement prononcé par l’ensemble des groupes composant les « Swiss Blues Bands ». En effet, dans le souci de rendre leur programmation attractive et authentique, Thomas et Vincent n’ont pas omis de donner leur chance à différents groupes suisses dotés d’un talent inestimable. Pour beaucoup, d’ailleurs, la naissance de leur réussite a eu lieu sur la scène crissiroise – c’est d’ailleurs le cas pour le Lausannois Thierry Jaccard et le Mauricien Yannick Nanette, les deux membres du groupe The Two.

Aperçus en première journée, les Coconut Kings ont encensé un blues bâti sur un style impénitent qui provient du début des années 1900: « On écoute beaucoup les traditionnels bluesmen des années 1910 à 1960. Mais il faut dire, qu’à la base, on est tous des gros consommateurs de Rythme and Blues au sens large du terme ». Mais au crépuscule de son premier jour, le Festival a accueilli un second groupe au mérite et à la virtuosité indiscutables. The Two est un duo qui a vu le jour au Blues Rules il y a quelques années. À la rencontre de deux bénévoles passionnés de musique et de blues en sourd une fusion inédite: « On a participé [en tant que bénévole] à la deuxième édition du Blues Rules et on a eu une révélation avec Thierry. On s’est dit qu’il fallait qu’on se lance. On a toujours porté les amplis et on continuera toujours, même si maintenant on chante également. Donc le Blues Rules a été pour nous le terroir du déclic ». Thierry et Yannick composent ensemble leurs propres musiques, leur blues au sens primitif du terme… leur prière: « Avant que ça devienne de l’esthétique, de l’entertainment, le blues est à la base une prière. La prière d’un peuple pour exister et continuer d’avancer et surtout résister. C’est avant tout un cri de joie ou de peine. » Sur l’estrade, le duo se meut dans une ambiance non impassible. Les visages grimaçants, un sourire étudié, une énergie et une ardeur élancée et lancinante apportent tout le charme nécessaire à leurs poésies. Le blues, ce patrimoine sacré: « Allons à l’aspect primaire [de celui-ci]. À la base, il y a la douleur et sur scène, on veut tenter de retrouver cet aspect-là. Ça, c’est notre blues. Le blues n’est pas une simple étiquette attribuée à un genre musical. Ça a une histoire et elle renvoie à une émotion commune à tout le monde. Nous sommes tous des êtres humains et nous avons tous un ressenti. Qu’on le nomme blues, folk, country ou autre, le résultat est le même. On veut emmener les gens dans un voyage qui les mettra en mouvement, qui les fera sauter, crier, pleurer. »

La deuxième journée a vu se produire deux nouveaux Swiss bands. Cheyenne, la tribu lausannoise composée de la voix Dayla, le guitariste John et le batteur Rémy a donné le coup d’envoi de la seconde mi-temps à Crissier. Sur un ton « rauque n’roll », ces deux prodiges ont insufflé au public un enthousiasme sauvage, voir même carnassier en interprétant sur scène, un blues primaire qui n’est pas sans rappeler la géhenne des tribus primitives. Une prélude authentique qui, couplée au passage remarqué des valaisans Luke Hilly & The Cavalry, introduisait parfaitement au voyage final qui allait voir relier le Château de Crissier au North Mississippi Hill Country. Luke Hilly & The Cavalry est un duo atypique issu de l’alliance entre deux passionnés d’un style d’orphéon montagnard. Accompagnés d’un harmonica et d’un yodel revisité, ce duo venu du Valais ont trouvé un juste compromis entre la folk, style privilégié du Genevois Luke et le blues, prédilection absolue de Gianluca, son complice de scène. Une fusion gracile qui, sur l’estrade, a accompagné le soleil dans son voyage autour de la terre. La soirée et le déhanchement des spectateurs venait de véritablement débuter.

North Mississippi Hill Country Picnic

Le North Mississippi Hill Country Picnic est un festival lancé sous l’initiative de Kenny Brown. Ce passionné de musique blues a été accompagné de quatre de ses amis de scène, Eric Deaton, Little Joe Ayers, Bill Abel et Alvin Youngblood Hart au Blues Rules Crissier Festival. Chacun leur tour, ces musiciens américains ont galvanisé la foule au rythme effréné de leur guitare et de leur habilité prodigieuse. Leur connaissance accrue de leur instrument et de leurs complices de scène ont par suite conduit à un Jam final enjoué où la musique seule a triomphé au plus grand bonheur des spectateurs avertis. De plus, enrichie par la présence du Texan Scott H. Biram, la soirée a permis un bon avant-goût à la culture américaine dans un répertoire allant du blues au rock n’roll, tout en passant le country et le punk.

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About Yves Di Cristino (329 Articles)
Rédacteur en chef, membre actif de l'Association Suisse des Journalistes Indépendants (CH-Media) et de l'Association vaudoise de la presse sportive (AVPS). Étudiant en Master de Sciences Sociales et Politiques à l'Université de Lausanne.

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  1. Luke Hilly (& The Cavalry): « Un Blues Rules incroyable !  | «leMultimedia.info
  2. Le Blues Rules Crissier Festival « prêche le blues » depuis 2010, selon Vincent Delsupexhe – leMultimedia.info

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