Nouveauté

Le désenchantement démocratique à l’oeuvre

Si le concept de "vague démocratique" renvoie à la transition des régimes autoritaires ou autocratiques en des régimes plus ou moins démocratiques, un coup d'œil attentif sur la dernière décennie et sur l'actualité internationale laisse entrevoir une halte de cet élan de démocratisation des sociétés. Coup de sonde sur la question.

Pierre Rosanvallon, Professeur au Collège de France – Jérôme Panconi

Les régimes politiques sont en continuel mouvement, une dynamique oscillant entre la stabilité et l’instabilité. Ce mouvement conduit ainsi à des ruptures et à des nouveau régimes. Il n’y a qu’à comparer le XVIIe siècle, essentiellement marqué par le modèle monarchique, par rapport aux sociétés présentes largement démocratisées. Aujourd’hui, les monarchies sont peu nombreuses (Angleterre, Espagne, Maroc…) et se sont relativement démocratisées en des monarchies constitutionnelles/parlementaires. Les derniers siècles, à partir de la première révolution anglaise, ont effectivement connu une série de vagues de démocratisation, participant au dépérissement des autocraties et au développement des régimes démocratiques dans lesquels s’identifient aujourd’hui la presque totalité des régimes politiques occidentaux.

Mesure de la démocratie

Depuis quelques années déjà, les chercheurs démontrent la fluctuation des régimes en soulignant une tendance intermédiaire, celle des régimes/zones hybrides, soit les systèmes politiques en phase de transition, pris entre autocratie et démocratie. Le dernier siècle et notamment ce début de XXIe siècle sont plus particulièrement intéressants à considérer du point de vue de l’évolution des démocraties et de cette dynamique. On prend alors la température de la démocratie en considérant l’éventail de droits et de libertés proprement démocratiques, le système d’élection ou de sélection de la classe politique; la séparation des pouvoirs, le fonctionnement du gouvernement, la compétitivité, la pluralité des mouvements, des partis, des opinions ou encore la transparence des institutions. L’institut de recherche basé à Washington, Freedom House, chargé d’évaluer l’état de la démocratie dans le monde, mentionne et démontre une progressive et fulgurante disparition des autocraties depuis le milieu des années 1970. Concernant les régimes démocratiques, comme on peut s’y attendre, l’observation est celle d’un net essor jusqu’aux années 2000. Mais ce début de XXIe siècle se marque par une relative et intrigante stagnation des démocraties. Même si la tendance générale est au passage des autocraties vers ces dernières, des mouvements en sens inverse sont également possibles, mais restent relativement minimes.

Il convient à présent de remémorer rapidement l’histoire de la démocratisation au siècle dernier, puis nous entrerons en matière avec la tendance de ce début de XXIe siècle, appelons-là « stagnation », peut-être « stabilisation » ou éventuellement prélude d’un reflux démocratique. Il se trouve que la grande récession des années 1930 provoqua entre autres l’essor de régimes politiques tels le national-socialisme en Allemagne ou le fascisme en Italie, authentiques formes d’autocratie, large recul démocratique. Par la suite, au sortir de la guerre, outre le processus de décolonisation, la démocratisation de l’Allemagne et, successivement, de l’Espagne et du Portugal; en deçà de la fin de la guerre froide et de la chute du mur de Berlin, c’est l’absence d’offre politique, sociale et économique qui favorise le recul des autocraties. Les populations se tournent donc vers la démocratie qui, elle, propose un relatif bien-être tout en assurant la croissance économique des nations l’ayant adoptée.

De l’optimisme au pessimisme

Aujourd’hui, la tendance semble toutefois s’inverser, du moins s’arrêter. Nous connaissons la pire crise économique depuis la Grande Dépression du siècle dernier et la tendance semble se reproposer sous la forme d’un « frein » démocratique. Prenons par exemple les résultats des recherches conduites par le politologue Wolfgang Merkel. Ce dernier relève quelques 39 « démocraties électorales » en 1974, 76 en 1990, 120 en l’an 2000. Depuis, la tendance ne connaît pas de variations considérables et en 2008 le nombre de régimes démocratiques se chiffrent au nombre de 119.

Déjà dans les années 1990, suivant la vague de démocratisation de l’après-guerre, des théoriciens comme Robert Kaplan dressent un tableau pessimiste sur l’avenir des démocraties. Les critiques envers ce genre de régimes sont bien connues aujourd’hui. Tyrannie de la majorité sur une minorité comme c’est le cas en Irak avec le conflit et les tensions entre sunnites et chiites. C’est aussi une contestation continue des institutions parallèlement à des revendications populaires urgentes qui se profilent. Mais encore, les démocraties se dévoilent toujours plus dans leur incapacité à assurer la sécurité des citoyens comme dans leur difficulté à maintenir le développement économique. L’Union européenne elle-même connait une crise politico-économique profonde. Globalisation et technicisation de la politique, diktat de la Troïka et donc politique d’austérité qui oppresse les populations et asservit les États-membres drastiquement touchés par la crise. L’actualité parle. L’élection d’Aléxis Tsípras à la charge de premier ministre de la Grèce en janvier dernier marque cette volonté de briser la logique de l’austérité et traduit un raz-le-bol général qui se manifeste sous différentes formes dans d’autres pays européens. Ainsi, France et Italie, durement touchées elles aussi par la crise économique, deviennent un terrain favorable à l’essor de partis et de mouvements populistes. Le fossé toujours plus grand qui se creuse entre la classe politique et le peuple ainsi qu’un net effacement du clivage gauche-droite favorise cette tendance. Le succès du Front National et dans une moindre mesure du Mouvement Cinq Étoiles (M5S) en Italie ainsi que la perceptible montée de la Ligue du Nord dans le même pays sont des produits de cette situation. L’Union Européenne n’est donc décidément pas un modèle de démocratie, contrairement à ce que soutiennent certains. Au Moyen-Orient le Printemps Arabe a fait espérer le début d’une nouvelle vague démocratique pour de nombreux pays mais les attentes, en considérant les récents échecs égyptiens, afghans ou irakiens, ont été largement déçues.

Stagnation n’est pas reflux

Ces quelques remarques soulèvent un problème de fond qui n’est pas seulement européen, mais global et qui se traduit par un évident « désenchantement » démocratique, une perte d’attractivité de ces régimes qui autrefois laissaient entrevoir et espérer une paix et une stabilité durable. Toutefois, loin de terminer sur une note pessimiste, il est important de retenir que la tendance n’est pas vue à la baisse et que le constat n’est pas celui d’une diminution mais d’une stagnation. Aussi, les interrogations se posent. Assistons-nous au début d’un reflux démocratique? Les autocraties vont-elles augmenter? S’agit-il d’une stabilisation globale? Qu’adviendra-t-il des sociétés hybrides? Au final, quel avenir pour la démocratie? La question est ouverte.

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About Matteo Gorgoni (15 Articles)
Rédacteur en chef adjoint. Membre du Conseil des jeunes de Lausanne et de la Fédération Suisse des Parlements des Jeunes. Délégué à l'Assemblée de la Fédération des Associations d'Étudiants. Journaliste-rédacteur (non RP). Étudiant en Lettres à l'Université de Lausanne.

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