Nouveauté

Du caractère polysémique de la notion de communication

Essentielle et fondamentale pour l’être humain, elle permet la vie en société. En tant que membres de cette dernière nous y sommes constamment acteurs obligés et pourtant, malgré le développement de sa propre science ces dernières décennies, sa définition est constamment l’enjeu de vifs débats. La communication, étudiée déjà depuis l’antiquité, voit son propre concept évoluer tout au long de l’histoire jusqu’à nos jours. La problématique du présent article est donc celle du caractère polysémique de la notion de communication qui anime tant le débat intellectuel qu’il interroge le commun individu.

Dans un premier temps nous retracerons l’histoire de la définition de « communication », débutant dès l’Antiquité jusqu’à ses significations actuelles, soit jusqu’à l’avènement de la science de la communication et du langage et de ses différentes écoles. Puis nous questionnerons les définitions communes et spontanées ou d’individus interrogés sur ce qu’ils entendent par « communication », ce qui permettra de mieux rendre compte de l’instabilité d’une telle notion et invitera donc le lecteur à y penser deux fois avant de proposer sa propre définition.

Une brève histoire du concept de « communication »

Le premier modèle de communication a été établi par Aristote (384-322 av. J-C). Le philosophe grec assimilait la communication à la rhétorique. Il s’agit donc de l’art oratoire, celui qui est déployé lorsque l’émetteur d’un discours cherche à séduire un public. Dans ce modèle, la communication est essentiellement déterminée par le récepteur, à savoir un auditoire. Si ce dernier n’est pas conquis par un discours, le rapport se termine et la communication cesse. Mais le mot « communication » n’existe alors toujours pas.

Avec le temps, la notion de communication apparaît explicitement et s’élargit. C’est Nicole d’Oresme (1325-1382), philosophe et scientifique, qui offre les premières attestations du terme de « communication ». De l’art oratoire il en vient à décrire tout échange interpersonnel, en incluant également la dimension sociopolitique et donc sociale. Par là, l’on communique si et seulement si on appartient à une communauté. C’est par cette dernière notion de « communauté » que communiquer s’assimile peu à peu avec « communier », c’est-à-dire partager un ensemble de vécus, d’émotions ou d’opinions propres à une communauté donnée.

Au XVIe siècle, la communication va toujours de pair avec le social de plus qu’elle renvoie au partage de quelque chose que l’on ne possède pas par nature, ceci par l’accès à quelque chose d’autre et qui font par conséquent que l’homme s’érige à un autre état de vie. C’est par là que la communication est considérée comme étant à la base de toute société, puisqu’elle érige l’homme à un autre rang de l’évolution.

Vers la fin du XVIIe siècle, avec le développement des voies de communication la notion de spatialité s’ajoutera à l’évolution du concept de communication en renvoyant également à tout un réseau routier ou maritime de communication.

Finalement, les progrès technologiques accomplis au cours du XXe siècle, avec notamment l’apparition du téléphone (et plus tard de l’internet) et l’intérêt porté envers l’objet « communication » a stimulé la curiosité de psychologues, sociologues, linguistes ; en somme, à une approche scientifique et interdisciplinaire. Ce sont ces dernières approches qui ont établi les divers modèles de communication dont l’on propose trois exemples.

Une approche mathématique de la communication est tentée par Claude E. Shannon en 1949 et qu’il présente comme « système général de communication ». Ce modèle de communication, simple et linéaire, peut se résumer comme le codage d’un message par un émetteur ; ce message est envoyé à un récepteur à travers un canal ; le destinataire effectue enfin le décodage du message. Ce modèle très populaire inspirera plus d’un sociologue, psychologue ou linguiste dans l’élaboration de ses propres théories communicationnelles.

Suite au modèle précédent, le psychiatre et politologue américain Harold Lasswell a orienté ses recherches notamment dans le domaine de la communication de masse et, par là, aux effets de la communication. Cette dernière se conçoit donc comme un mécanisme de persuasion et d’influence. Ce modèle s’inscrit dans le cadre d’une évolution des systèmes de communications. Comme dans la théorie de Shannon, le récepteur est passif, ce qui lui a valu de nombreuses critiques.

Sur une approche linguistique fonctionnelle l’on peut considérer le modèle établi par le linguiste russe Roman Jakobson. Selon ce dernier,  le langage doit être étudié dans toutes ses fonctions linguistiques et dans le cas de la communication il va en dégager six, chacune propre à un élément de son modèle, soit destinateur, message, destinataire, contexte, code et contact (entre émetteur et récepteur). Le tout est centré autour de la notion de « message ».

Bien sûr, les recherches scientifiques ont permis de dresser un grand nombre de modèles de communication tous plus ou moins différents les uns que les autres. Les trois modèles présentés ci-dessus ont été choisis en qualité de « échantillon » afin d’illustrer ce caractère polysémique propre au débat intellectuel.

Une instabilité au présent

La partie précédente présente les différents modèles de communications sans tenir compte des nombreuses critiques et points faibles qui leur sont, pour chacun, objectés, de plus qu’elle ne considère que diachroniquement le caractère polysémique de la notion de communication.

La présente partie permettra premièrement de considérer le caractère polysémique de cette dernière dans une perspective plus ou moins synchronique. Des individus choisis aléatoirement ont été interrogés sur la notion de communication. Les définitions, spontanées, ont été sélectionnées selon le degré de pertinence et ont été reformulées proprement et fidèlement. Chaque définition sera considérée et critiquée, selon des arguments qui auraient pu être objectés aux modèles précédents ou que ces mêmes modèles auraient pu compléter.

« La communication c’est ce qui permet à des individus d’échanger de l’information entre eux ».

La communication s’établit donc selon cette définition entre des acteurs humains uniquement. C’est-à-dire que tant l’émetteur du message que le récepteur de ce dernier doivent nécessairement appartenir à l’espèce humaine afin que la définition de « communication » soit correcte. La communication serait donc exclusivement humaine.

Il est vrai que l’échange d’information s’établit entre des acteurs humains, mais des études démontrent que la communication survient aussi au sein du règne animal. L’on peut citer notamment les recherches sur le langage des abeilles. Mais encore, lorsqu’un serpent à sonnette agite et fait cliqueter sa queue, il émet un signal d’alerte ou d’intimidation. Bien plus, la possibilité existe et l’hypothèse se maintient d’une forme de communication qui établirait un échange d’information entre humains et animaux.

Pour que la communication puisse s’établir il faut nécessairement que tant le récepteur que l’émetteur sachent décoder le message dont ils sont les agents (agent destinataire et agent de la réception du message). Hors de nombreux exemples peuvent maintenir cette hypothèse et la défendre. Par exemple, des signaux émis par l’homme peuvent décider et inciter une certaine réponse ou un comportement spécifique de la part de l’animal. Ainsi, lorsque l’on dit « assis ! » à un chien, s’il est dressé, alors il va s’asseoir. Cette opération s’opérera donc par la suite, car le chien au moment d’entendre la suite de phonèmes que compose le mot « assis ! », sait qu’il doit s’assoir. Ces considérations peuvent également conduire à questionner et prouver une éventuelle conscience phonologique chez les animaux.

En même temps, l’animal peut aussi employer et émettre des signaux de sorte à communiquer à l’humain une certaine information. Par exemple, lorsqu’un chat, toutes les nuits, miaule et tapote contre la porte d’entrée, son maître comprend alors qu’il veut qu’on lui ouvre la porte. Ou encore, lorsque le chien s’assied aux pieds de la même porte d’entrée tout en fixant sont propriétaire, ce dernier comprend qu’il veut aller faire ses besoins. L’on oserait aller plus loin en proposant l’exemple de « Koko », cette femelle gorille ayant vécu en captivité avec l’ethnologue Penny Patterson et qui est capable de communiquer avec les humains par le langage des signes. L’animal en question maîtrise un millier de signes différents.

Ainsi, le dressage d’une certaine espèce animale est ce qui pourrait établir ce code accepté et partagé entre les deux agents. Dès lors, réduire le concept de communication comme un échange d’information entre êtres humains uniquement et exclusivement semble risqué sinon infondé.

«La communication c’est la pratique de la langue humaine dans le but d’échanger des messages »

Ce qui est contestable dans cette définition est le seul usage du langage humain pour rendre compte de la pratique de la communication. Ainsi la communication ne peut s’établir que lorsque la langue humaine est employée dans l’échange d’information. L’affirmation est facile et compréhensible. Après-tout, la communication entre dans le domaine de la science du langage. Cette dernière aurait effectivement été développée par l’être humain afin de développer sa communication en la rendant plus efficace.

Mais il est important de dire d’ores et déjà que la langue humaine n’est qu’un moyen de communication parmi tant d’autres et ne peux donc pas se réduire à un simple échange d’information. Premièrement, selon les théories générativistes, parce que le langage est une faculté proprement humaine, servant à réfléchir, comprendre, raisonner et exprimer une pensée. Ainsi, Sperber et Wilson affirmaient que dire que la langue sert à communiquer serait un peu comme dire que le nez sert à soulever des objets : cela est vrai, mais seulement pour les éléphants, et du fait d’une particularité de leur évolution ; ainsi pour les être humains le langage a été utilisé, très efficacement, pour communiquer. Par là, nous laissons à nouveau de côté toute la dimension de la communication animale, qui n’est pas conçue en termes de langue. Car comme l’écrit très justement André Martinet dans ses Éléments de linguistique générale : «le langage des animaux est une invention des fabulistes ».

Pire, nous laissons de côté tout autre système, de complexité variable. Ce sont ces autres moyens de communications parmi tant d’autres dont il est ici question. Par opposition au langage doublement articulé de l’être humain nous pouvons trouver aussi des moyens de communication tel le code de la route ou la langue des signes. La communication ne peut donc pas être exclusivement être le fruit de la langue humaine mais recourir à de nombreux autres systèmes non linguistiques.

« La communication c’est la transmission consciente d’information entre deux individus à un moment donné »

Selon cette définition, la communication n’est possible que lorsque émetteur et récepteur d’un message sont conscient d’êtres les acteurs d’un schéma communicationnel. Il est question donc ici de conscience dans le sens de « intentionnalité », c’est-à-dire de la direction vers un objet précis. C’est par exemple ce qui se passe lorsque l’on discute avec quelqu’un.

L’idée est intéressante. Mais considérons un autre exemple qui légitime le débat autours de la conscience dans la communication. Lorsque quelqu’un individu bouscule un autre dans la rue, la réaction du lésé sera différente selon que l’individu a accompli ce geste expressément ou sans le faire exprès. Dans le premier cas, son geste sera décodé éventuellement comme transmission d’une intention agressive, alors que le second sera interprété différemment. L’input ou l’information émise provoquera une réaction, ou output, selon le niveau d’intentionnalité. On pourrait anticiper la réponse selon laquelle la communication est forcément consciente, puisque l’action de transmettre de l’information doit être une action dirigée volontairement.

Mais encore, en s’interrogeant sur la nature de l’émetteur/récepteur, si une alarme émet l’information qu’un incendie s’est déclenché, peut-on parler de communication ? Lorsque l’on programme sur mon ordinateur, ce dernier répondant aux données que l’on introduit, peut-on parler de communication ? La réponse peut se trouver dans l’étymologie même du terme « communication » à savoir « mettre en commun ». Hors dans les exemples ci-dessus il n’y aurait plus cette dimension « commune » propre aux deux acteurs du schéma communicationnel.

Toutefois, le débat sur ce sujet introduit presque inévitablement celui d’ordre philosophique sur le problème même de conscience et de l’intentionnalité. En effet, avant de se mettre d’accord sur le concept de communication, il serait, pour le problème de l’intentionnalité de cette dernière, nécessaire de s’accorder sur la notion de « conscience ». Ainsi, dans le débat propre à la philosophie de l’esprit, si les sciences neurobiologiques et des psychologies cognitives disent vrai, alors notre conscience se réduirait à un pur mécanisme fonctionnel qui réagirait à des stimuli extérieurs. Dès lors, le cerveau d’un être humain ne serait pas différent du disque dur d’un ordinateur. La distinction étant éliminée, c’est également l’argument vu plus haut qui est éliminé.

Une autre remarque à propos de cette définition est celle concernant la temporalité. Selon la personne interrogée, la transmission d’information se fait à « un moment donné », donc dans le même cadre temporel, soit l’immédiat. Mais, alors comment interpréter le cas dans lequel je suis entrain de lire un livre. Ce n’est pas le livre qui me parle, mais son auteur qui aurait pu vivre en des siècles passés. Pour y répondre il est nécessaire d’introduire la notion de « information intemporelle », c’est-à-dire qu’elle dure dans le temps. Par opposition à cette dernière l’on peut parler de « information temporelle » ; c’est le cas d’un discours en face-à-face. Par là, nous pouvons aussi parler de communication délocalisée, selon que émetteurs et récepteurs se trouvent en des lieux éloignés, comme de communication localisée où l’échange d’information se fait au même endroit.

Conclusion

Finalement, par cette brève réflexion, le lecteur se trouve, je l’espère, conscient de l’instabilité et du débat établit autours de la notion de communication. Cette dernière a donc vu son concept évoluer tout au long de l’histoire et ce jusqu’à aujourd’hui. Mais il n’existe toujours pas au temps présent une seule et unique notion de communication, stable et acceptée conventionnellement, laquelle s’insérerait dans un cadre évolutif de son concept, mais bien plusieurs définitions qui rendent compte à quel point cet objet que nous pratiquons quotidiennement nous échappe.

L’auteur du présent travail n’a pas la prétention d’en proposer sa propre définition, conscient qu’établir conventionnellement le concept de communication se fera sur le long terme voire jamais. Son objectif n’a été que de stimuler la réflexion du lecteur sur la problématique en question.

En fin de compte, la mathématique est affaire des mathématiciens, la physique des physiciens, mais le langage et, par là, la communication, est propre à tout individu. Tout le monde est, en quelque sorte, linguiste. L’invitation est à la réflexion.

 

 Bibliographie :

  • Martinet André, « Éléments de linguistique générale », Armand Colin, Paris, 2012
  • Olivier Bruno, « Observer la communication, naissance d’une inter-discipline », CNRS EDITIONS, Paris, 2000
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About Matteo Gorgoni (15 Articles)
Rédacteur en chef adjoint. Membre du Conseil des jeunes de Lausanne et de la Fédération Suisse des Parlements des Jeunes. Délégué à l'Assemblée de la Fédération des Associations d'Étudiants. Journaliste-rédacteur (non RP). Étudiant en Lettres à l'Université de Lausanne.

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