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Mr Fraize: « Vive les programmateurs qui prennent le risque de l’exostisme »

Surprenant et insolite, l'excellent Monsieur Fraize (de son vrai prénom, Marc) a revisité la scène du Lido Comedy & Club de Lausanne. Son personnage, des plus mirifiques et plongeant dans une naïveté contrôlée, a trouvé la juste recette de son humour "par exaspération", selon les mots prononcés par Jean Benguigui sur le plateau d'"On n'demande qu'à en rire" sur France 2. Entre guitare désaccordée et script "paresseux", Mr Fraize a su émerveiller son public avec une innocence sans fin. Rencontre avec l’inénarrable Marc Fraize.

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Photo: monsieurfraize.com

Mr. Fraize, merci de m’accorder cette interview. Premièrement, force est de constater qu’il s’agit d’un spectacle différent de ceux dont on a l’habitude de voir chez les autres humoristes et on a l’impression, dans une première partie, que vous êtes vous-même le spectateur de votre propre show.

Et bien, dans ces cas-là, c’est que j’ai raté. Parce que quand on se regarde jouer sur scène. Ça veut dire qu’on va se juger, qu’on va être dans une démarche un peu cérébrale. Or mon personnage est tout le contraire. Mais c’est possible que je me sois raté ce soir. C’est quelque chose que l’on a pas le droit de dire, nous les comédiens, quand on sort de scène; il faut toujours faire semblant d’être content. Mais, ce soir, j’ai constaté un peu de difficulté. Je voyais que le spectacle ne prenait pas la couleur que je voulais et c’est le risque avec ce genre de personnage. C’est le risque du métier, on va dire. Soit notre personnage et notre sketch sont totalement habités, soit un peu de gêne s’installe et cela peut parasiter le jeu.

Mine de rien, votre spectacle un peu « simplet » demande beaucoup de travail. Notamment quand on pense pouvoir mettre le doigt sur ce qui pourrait être une dénonciation de la société (homosexualité, xénophobie, chômage,…) et l’imitation du regretté Jean-Luc Delarue. Un travail qui semble être même plus compliqué qu’un simple stand-up.

Oui. Les thèmes sont effectivement communs. Tous les humoristes les traitent dans leur spectacle car ils parlent aux spectateurs. Mais, me concernant, j’ai pris le parti d’appuyer un petit peu là où ça fait mal. Notamment quand on s’aperçoit que Monsieur Fraize peut avoir des tendances racistes, homophobes ou simplement qu’il apparaisse tel un con. C’est juste le reflet, effectivement, d’une partie de la société qui a tendance à déraper et à se laisser influencer facilement. Et puisque Monsieur Fraize est lui-même une victime très influençable, il a tout à fait le droit —  et c’est presque logique — de tomber dans ce genre de travers. Et quant au travail, je trouve que la difficulté pour moi est que le travail entrepris avant n’est pas du tout le même que celui qui sera représenté. Je laisse beaucoup de liberté à mon personnage et c’est bien évidemment plus casse-gueule et c’est ce qui fait aussi que le spectateur a l’impression d’assister à quelque chose de différent, [insolite].

On a pas l’impression d’être dans une salle de spectacle quand on assiste à votre représentation. On a plutôt l’impression d’être en compagnie d’un homme drôle qui sait et veut rester sobre sans jouer avec tous les artifices de la scène qui vous entoure.

Oui. depuis que je me suis lancé, il y a 15 ans, j’ai tendance à casser un peu les codes. Ce n’est pas forcément volontaire mais mon personnage se prête bien à ce mode de faire et de jouer. Et c’est vrai que, pour créer mon spectacle, je me mets souvent à la place du spectateur et je me questionne sur comment rendre mon personnage plus surprenant et j’essaie de retranscrire ça par le biais de Monsieur Fraize.

Certains passages entrevus à « On n’demande qu’à en rire » se sont retrouvés dans votre spectacle. Est-ce le cas ? Ou bien est-ce plutôt l’inverse (que votre spectacle ait déteint sur ondar) ?

C’est un peu des deux. C’est vrai qu’après les passages à la télévision, il y a un vrai problème qui se pose car certains spectateurs voudraient voir Monsieur Fraize sur scène tel qu’il a été entrevu dans le petit écran alors que d’autres souhaiteraient découvrir autre chose. Du coup, j’ai un peu [les fesses] entre deux chaises, mais c’est à moi de trancher. Mais je pense que quand les pistes sont un peu rouillées, comme là, il faut reprendre à zéro. Mais ce n’est pas si simple car mon personnage est très marqué. Toutefois, quand je vais jouer sur scène, je m’arrange pour jouer ce qu’il me plait, toujours au regard de ce que le public me demande bien sûr. Si ce que je fais m’enthousiasme, le spectateur le ressentira.

Sur l’affiche de votre spectacle, il est inscrit « nouveau spectacle »; cela signifie qu’il y en a eu d’autres… Alors quelle est la nuance entre vos précédents shows et celui-ci ?

Alors, il y en a eu deux autres. Le premier, il y a 15 ans. Il s’agissait d’un spectacle dans lequel Monsieur Fraize n’apparaissait juste entre différents sketches et je ne savais pas, alors qu’il allait être mon « outil » de travail. Quand il a fallu faire un deuxième spectacle, j’ai fait le choix de ne garder que Monsieur Fraize et d’enlever les sketches parce que c’était, finalement, le côté le plus casse-gueule du spectacle qui me plaisait le plus. Cela ne venait pas forcément des spectateurs car ceux-ci étaient friands des sketches mais ce personnage me plaisait et je voyais bien qu’il interpellait le public. J’ai en quelque sorte parié sur lui et sur sa capacité à tenir une heure, une heure et demie de spectacle. Maintenant que j’en suis à mon troisième spectacle, je dois avouer que c’est un peu du n’importe quoi (rires). C’est un peu de tout. Un tout pas très assumé. Il est par contre encore en rodage.

Est-ce une sorte de défi, pour vous, de faire passer ce n’importe quoi pendant une heure ?

Oui. C’est un défi, sauf que j’aimerais bien que ce n’importe quoi soit maîtrisé de fond en comble. Que les gens se posent la question pour savoir si ce comédien avait prévu un texte avant de descendre sur scène, cela ne me pose aucun souci. En revanche, il faut que je les ai emmenés quelque part car le risque est qu’ils s’ennuient et c’est ensuite difficile de les prendre de bout en bout. Et il s’agit là d’une peur commune entre tous les comédiens. Donc, en somme, je veux bien que ce soit du m’importe quoi, que Monsieur Fraize ait la tête qui parte dans tous les sens mais je veux en maîtriser les effets. Et ça ne l’est pas encore tout à fait. Je m’y rapproche mais je connais bien le bonhomme quand même.

Avant le spectacle, vous m’avez dit que l’humour en Suisse pouvait être différent de celui entrevu en France, notamment en vue du contexte politique, économique qui diffère entre ces deux nations…

Alors, je n’ai pas fait d’études sociologiques mais je me dis simplement qu’effectivement il y a beaucoup plus de culture de l’humour en France qu’en Suisse. Ma conclusion sur ce sujet est rapide mais j’y vois le besoin chez les français de rire plus car ils s’estiment malheureux. Et j’ai vraiment l’impression qu’ils le sont. Ils sont de gros consommateurs d’anti-dépresseurs. Ils sont rarement contents alors qu’ils ont beaucoup de chance de vivre en France. De ce point de vue, l’humour est, en quelque sorte, un moyen de faire passer la pilule. En tous cas, ce que je souhaite, est que ce Monsieur Fraize leur rappelle la chance qu’ils ont.

Une longue scène y est d’ailleurs relatée dans votre spectacle. C’est le principal message que vous voulez transmettre à vos concitoyens ?

C’est en tout cas ce qu’il me tient le plus à cœur. Je ne suis pas très donneur de messages mais si il y avait une chose à transmettre c’est bien celle-ci. Il faut que les Français se rendent compte que [leurs] voisins ne sont guère meilleurs [qu’eux]. Il faut qu’ils se rendent compte de la chance et la liberté [qu’ils ont]. Après, oui, il y a moins de travail et oui, on peut avoir quelques appréhensions sur l’avenir, les enfants, etc… Mais ça c’est ce qu’on nous répète tous les jours pour nous faire peur et ça marche, d’ailleurs. Les gens se sentent condamnés alors que tout est possible dans un pays tel que la France, où il y a une très bonne démocratie et où il y a encore beaucoup d’alternatives aux problèmes. Au final, je trouve nos gémissements terriblement indécents.

Pour conclure, votre style et votre spectacle s’adaptent parfaitement bien à cette petite salle qu’est le Lido… Qu’en pensez-vous ?

Je crois que Monsieur Fraize correspond à tous les endroits où le programmateur de la salle (peu importe le look de cette dernière) ait le souci de vouloir faire découvrir des choses un peu barrées, un peu nouvelles et différentes. Quand il y a cette volonté de découverte chez la part du programmateur de la salle, le public de celle-ci a l’habitude de ces choses-là et sait pertinemment qu’il va trouver des représentations étonnantes ou différentes. Ça peut ne pas correspondre à son goût mais il jouera le jeu. Et moi qui viens du monde du café-théâtre, je perçois que ce genre d’opportunités apparaissent de moins en moins car, de nos jours, sont programmées presque exclusivement ce qui fonctionne à la télévision. Point barre. C’est dommage car du coup toutes les curiosités parmi lesquelles se trouvent des pépites, se retrouvent accompagnées de peu de monde. Donc vive les programmateurs qui prennent le risque de l’exotisme et vive le public qui prend également son risque de découvrir de nouveaux horizons en terme d’humour.

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About Yves Di Cristino (332 Articles)
Rédacteur en chef, membre actif de l'Association Suisse des Journalistes Indépendants (CH-Media) et de l'Association vaudoise de la presse sportive (AVPS). Étudiant en Master de Sciences Sociales et Politiques à l'Université de Lausanne.

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